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c'est la peinture des mœurs et des sentiments chevaleresques. Par une étonnante puissance d'anachronisme, ces ouvrages sont remplis de tournois, de féeries, d'allusions à Louis VII et à Philippe Auguste. Alexandre est fait chevalier, il porte l'oriflamme, il a un gonfalonier et douze pairs. Enfin, le sentiment de l'honneur y est porté à un tel degré, que les douze pairs d'Alexandre refusent l'un après l'autre de quitter le lieu du combat pour aller chercher du secours. Cette physionomie romanesque du roi macédonien, ces sentiments pleins d'un enthousiasme exagéré et d'une héroïque folie, ont survécu à nos trouvères et jeté quelques reflets jusque sur le héros de la seconde tragédie de Racine1.

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Règne de l'allégorie et du poëme didactique.

L'épopée du moyen âge recélait dans son sein, même dès ses plus beaux jours, un germe qui devait l'étouffer. Nous avons vu les clercs, les lettrés se substituer peu à peu aux chanteurs, qu'ils dépréciaient. A leur suite s'introduisaient l'érudition et le bel esprit : la prédilection pour les sujets antiques était déjà un symptôme. Cette transformation, qui semblait promettre au moyen âge la renaissance de l'antiquité, était sans doute, au point de vue des progrès de la civilisation, une heureuse nécessité. Elle n'en fut pas moins mortelle pour l'inspiration épique.

4. J. J. Ampère, Histoire de la formation de la langue française, préface.

Le clergé contribua plus que personne à cette décadence de l'épopée. Moins ignorant que le reste du peuple, il était aussi moins naïf. Élevé au bruit des discussions scolastiques, nourri dans les pieuses abstractions du dogme, il substitua facilement la métaphysique à la poésie, la science à l'émotion. Nous avons déjà vu maître Wace, clerc de Caen, clerc lisant, comme il s'appelle lui-même, et prêtre du diocèse de Coutances, changer dès le douzième siècle l'épopée en histoire, rimer le Brut d'Angleterre et le Roman du Rou. Avant lui, Geoffroi Gaimar avait traité le même sujet. Ces trouvères ne sont guère que des traducteurs, des compilateurs de chroniques latines et galloises. Vers la même époque l'histoire naturelle commence à usurper les honneurs de la rime. Philippe de Than, neveu d'un chapelain de Caen, écrivit en vers un traité sur les animaux, sous le titre de Bestiarius, et un traité de chronologie pratique qu'il intitule Liber de creaturis. L'auteur y traite des jours de la semaine, des mois solaires et lunaires, des phases de la lune, des éclipses, des signes du zodiaque. Il cite souvent Pline, Ovide, Macrobe, saint Augustin. Ce serait un poëme didactique, si ce n'était plutôt encore un almanach rimé. Guillaume, un clerc qui fut Normand, et l'un des trouvères du cycle d'Arthur, fit concurrence à Philippe de Than, par son Bestiaire divin qu'il écrivit sous Philippe Auguste. Son livre n'a de divin que le titre. Bientôt vinrent les poëmes moraux; le chanoine anglais Simon du Fresne rédigea un poëme français sur l'Inconstance de la Fortune. C'est une traduction libre du livre de la Consolation, de Boèce. Pierre d'Abernon traduisit aussi en vers le Secreta secretorum, qu'on attribuait à Aristote. Ce sont des leçons de politique et de morale que le Stagirite était censé adresser à Alexandre, et qu'il termine, dans le poëme français, par une démonstration de la nécessité de la foi en JésusChrist pour obtenir le bonheur éternel. Enfin arrivent les poëmes sur la chasse, sur la pêche, comme au temps d'Oppien, comme à la décadence de la poésie grecque; et, ce qui n'est point grec, mais normand, une traduction en vers des Institutes de Justinien, à l'usage des écoliers de Caen qui n'entendaient pas bien le latin.

Et quand aux écoles viendront,
Du latin que ils n'entendront,
S'iront au français conseiller.

Nous voilà bien loin de l'épopée, bien loin de la glorieuse défaite de Ronchevals et de la fontaine enchantée de Messire Ivain. Les degrés de la décadence ont été nombreux, quelques-uns mêmes offraient encore de nobles inspirations poétiques. Nous avons vu l'influence ecclésiastique se manifester déjà dans les romans du saint Graal, et purifier le cycle d'Arthur en le refroidissant. Sous la même influence, des clercs ou même des jongleurs pénitents font en vers des vies de saints, de pieuses légendes, comme le vieux Corneille traduisait l'Imitation. L'un d'eux, Denis Pyram, nous rend compte lui-même avec naïveté des motifs de sa conversion.

J'ai moult usé, comme péchère,

Ma vie en trop folle manière;
Et bien trop j'ai usé ma vie
Et en péché et en folie;

Quand cour hantai et les courtois,
Si, fesais-je des sirvantois,

Chansonnettes, rimes, saluts,

Entre les drues et les drus (les amantes et les amants),
Ce me fit faire l'ennemy (le diable);

Si, me tient ord et mal bailly (souillé et en mauvais état).
Les jours jolis de ma jeunesse

S'en vont, j'arrive à la vieillesse,

Il est bien temps que me repente.

Et le voilà qui, pour faire pénitence, nous raconte la vie et les miracles de saint Edmond, roi d'Angleterre.

Un autre nous fait voyager, avec saint Brandan, au paradis terrestre. C'est une espèce d'odyssée pieuse, semée d'aventures, de prodiges, de monstres marins et volants. L'idée en est poétique, et plusieurs détails répondent assez bien à l'idée. Le pieux trouvère a eu de plus le mérite, très-rare à l'époque où il vivait, de renfermer tout cela dans un poëme de huit cent trente-quatre vers. D'autres, mieux inspirés encore, nous conduisent au purgatoire avec saint Patrick, ou à l'enfer avec saint Pol, et nous font pressentir, à travers leurs informes ébauches, la grande et sublime épopée de Dante.

Jamais la poésie ne rencontra un sujet plus heureux, plus élevé, plus pur que le culte de la Vierge Mère, que cet idéal qui réunit les traits les plus divers et les plus divins de la femme. Cette touchante croyance n'avait pas peu contribué sans doute à répandre quelque chose de religieux sur la poésie chevaleresque. A son tour, le culte de Marie emprunta à cette poésie moderne quelque chose de son exaltation passionnée. La mère du Christ devint Notre-Dame, la dame universelle, comme dit une vieille légende. Dieu changea de sexe pour ainsi dire; la Vierge fut le Dieu du moyen âge. Elle envahit presque tous les temples et tous les autels. Mais cette pure et céleste poésie se renferma dans la liturgie, dans les hymnes, ou ne se répandit que dans de courtes légendes et de pieux fabliaux. Elle ne pouvait fournir matière à l'épopée; les clercs qui voulurent l'étendre en un long récit n'eurent point la fraîcheur et la fécondité d'imagination nécessaires à cette tâche; ils retombèrent dans le sermon, dans la froide allégorie. L'un d'entre eux, Robert Grossetête, évêque de Lincoln, a bien le courage de substituer à la charmante peinture de la Vierge l'image glaciale du Chastel d'amour, habité par toutes les vertus, rempli de toutes les grâces; c'est dans l'enceinte de ses murs symboliques qu'il fait naître le Messie.

La passion de l'allégorie devenait au treizième siècle une véritable fureur. La poésie l'avait empruntée à l'Église; l'Église la reprit à la poésie. Un autre évêque, qui fut depuis cardinal, Étienne Langton, commença un jour son sermon par ces vers qui en sont le texte :

Belle Aliz matin leva,
Son corps vêtit et para,
En un verger elle entra,
Cinq fleurettes y trouva,
Un chapelet fait en a
De roses fleuries.

Pour Dieu! sortez-vous de là,
Vous qui n'aimez mie.

Et, reprenant chaque vers, le prélat en fit une application mystique à la vierge Marie. C'est ainsi que les plus suaves inspirations tarissaient sous la sèche main des élèves de la

scolastique. La muse du moyen âge avait vieilli; quand elle ne raillait pas, elle prêchait. Alexandre, évêque de Lincoln, donne pour sujet de poëme au trouvère Guillaume Herman les trois mots suivants : fumée, pluie et femme; prétendant d'une manière peu galante, que ces trois choses chassent un homme de la maison. Le dévôt poëte, déjà auteur de la Vie de Tobie et des Joies de Notre-Dame, veut absolument faire encore de cette matière une œuvre ascétique. Pour lui la fumée, c'est l'orgueil; la pluie, c'est la convoitise; la femme, c'est la luxure; et tout cela nous chasse de la maison, qui est le ciel. Ainsi, par un singulier changement de rôles, qui peint assez bien le moyen âge, l'évêque avait fait une satire, le poëte fit

un sermon.

Boman de la Bose.

Tous les caractères, je dirai même toutes les qualités de cette décadence, se retrouvent au plus haut degré dans un poëme célèbre, qui ferme avec éclat la carrière de l'épopée au moyen âge je veux parler du Roman de la Rose1. C'est une longue, savante et ennuyeuse allégorie de plus de vingtdeux mille vers, encadrée dans un songe, où il s'agit de savoir si le héros parviendra à cueillir une rose qu'il a entrevue dans un verger, et que défendent vingt abstractions personnifiées, telles que Danger, Male-Bouche (médisance), Félonie, Bassesse, Haine, Avarice. Le héros du poëme a pour auxiliaires Bel-Accueil et Doux-Regard; Dame-Oiseuse (l'oisiveté) le conduit au château de Déduit (plaisir), où il trouve l'Amour avec tout son cortége, Jolivetė, Courtoisie, Franchise, Jeunesse. Il est facile de pressentir combien est froide et inanimée cette mythologie symbolique. La moindre aventure d'un être vivant et réel excite plus d'intérêt que le jeu fantastique de tous ces vains brouillards.

Deux poetes ont travaillé à cette œuvre deux époques différentes y ont tracé leur image. Le premier des deux auteurs, Guillaume de Lorris, vivait du temps de saint Louis, vers le milieu du treizième siècle. Il mourut vers 1260, quand

4. La meilleure édition est celle de Méon. 4 volumes in-8, 1813.

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