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Un bénédictin, Dom Bonaventure d'Argonne, auteur d'un ouvrage plein de sens, intitulé : De la lecture des Pères", rapporte que les ecclésiastiques de Constantinople demandèrent aux empereurs chrétiens la permission, qu'ils obtinrent, de jeter au feu les poëtes lyriques grecs, pour substituer à leur place les poésies de saint Grégoire de Nazianze, quoique ce ne fussent pas des modèles d'élégance. Et le savant religieux ajoute « qu'ils montrèrent en cela plus de zèle pour la pureté des mæurs que de ménagement pour les belles lettres ?. » Nous avons vu,

de nos jours, se renouveler les mêmes écarts d'une piété indiscrète. On s'est imaginé qu'il y avait chez les Pères une littérature sacrée qu'on pourrait subctituer avec avantage à la littérature profane. Saint Basile, par exemple, et saint Augustin ont semblé des précepteurs préférables à Démosthène et à Cicéron, et, pour

1. Paris, 1697.
2. Ouvr. cité, pag. 170.

a

tout dire, il a paru bien plus sûr de confier l'éducation des jeunes âmes à des évêques qu'à des païens.

Nous ne rappellerons pas les discussions qu’a suscitées cette théorie, ni de quelle manière elle s'est trouvée promptement et péremptoirement décréditée. De pareilles controverses passent avec le moment.

Quoi qu'il en soit, au lieu de regretter l'étrange croisade prêchée naguère contre les Grecs et les Romains, nous sommes prêt, au contraire, à nous en féliciter. Car cette entreprise n'a nui, en définitive, ni aux Grecs ni aux Romains, et il se peut qu'elle ait pour dernier résultat de rendre populaire l'étude des Pères, où le xvire siècle révérait une connaissance réservée , où le xviie siècle dédaignait une connaissance cléricale.

Au xviie siècle, les Pères règnent dans la chaire. Écoutez un Bossuet, un Fénelon, un Bourdaloue; ce sont les Pères qui revivent dans la personne de ces orateurs inimilables, consacrent leur éloquence, inspirent leurs discours, dictent leurs écrits. Les traces des Pères sont les traces lumineuses qu'ils suivent sans dévier, à ce point qu'ils croiraient faiblir, s'ils ne s'appuyaient constamment sur ces maîtres des maîtres. Mais quittez le sanctuaire et ceux qui l'habitent; omettez Port-Royal et ses adeptes, Arnauld, le duc de Luynes, Tillemont; puis interrogez la foule des esprits, pénétrants d'ailleurs, cultivés, curieux de savoir. A part des exceptions assez rares, on ne lit guère les écrits des Pères; on les laisse comme en une arche sainte, à laquelle un prétendu respect empêche de toucher, respect d'ignorance, qui se convertit aisément en mépris.

« Un Père de l'Église, un docteur de l'Église, s'éorie quelque part La Bruyère, quels noms! quelle tristesse dans leurs écrits! quelle sécheresse, quelle froide dévotion, et peul-être quelle scolastique ! disent ceux qui ne les ont jamais lus : mais plutôt quel étonnement pour tous ceux qui se sont fait une idée des Pères si éloignée de la vérité! s'ils voyaient dans leurs ouvrages plus de tour et de délicatesse, plus de politesse et d'esprit, plus de richesse d'expression et plus de force de raisonnement, des traits plus vifs et des grâces plus naturelles que l'on n'en remarque dans la plupart des livres de ce temps, qui sont lus avec goût, qui donnent du nom et de la vanité à leurs auteurs'. » Vainement le P. Bouhours, comme s'il eût voulu répondre au reproche de La Bruyère, publiera-t-il les Pensées ingénieuses des Pères de l'Eglise, pour faire suite aux Pensées ingénieuses des anciens et des modernes, déclarant « qu'il ne sait si l'esprit des Pères ne donne pas autant de poids à la religion chrétienne que le courage des martyrs. » Une aussi frivole apologie des Pères ne sera pas entendue, et ces grands hommes resteront uniquement les définiteurs du dogme et les représentants de la théologie. « Quiconque, dit Bossuet, veut devenir un habile théologien et un solide interprète, qu'il lise et relise les Pères. S'il trouve dans les modernes quelquefois plus de minuties, il trouvera très-souvent dans un seul livre des Pères plus de principes , plus de cette première séve du christianisme que

1. La Bruyère, Des Esprits foris.

dans beaucoup de volumes des interprètes nouveaux, et la substance qu'il y sucera des anciennes traditions le récompensera très-abondamment de tout le temps qu'il aura donné à cette lecture. Que s'il s'ennuie de trouver des choses qui, pour être moins accommodées à nos coutumes et aux erreurs que nous connaissons, peuvent paraître inutiles , qu'il se souvienne que dans le temps des Pères elles ont eu leur effet et qu'elles produisent encore un fruit infini dans ceux qui les étudient, parce qu'après tout, ces grands hommes sont nourris de ce froment des élus, de cette pure substance de la religion; et que, pleins de cet esprit primitif qu'ils ont reçu de plus près et avec plus d'abondance de la source même, souvent ce qui leur échappe et quisort naturellement de leur plénitude, est plus nourrissant que ce qui a été médité depuis'. » Ce langage de Bossuet est le langage même de ceux qui l'entourent.

« Les Pères, observe à son tour Fénelon, étaient des esprits très-élevés, de grandes âmes pleines de sentiments héroïques, des gens qui avaient une expérience merveilleuse des esprits et des mæurs des hommes, qui avaient acquis une grande autorité et une grande facilité de parler. On voit même qu'ils étaient très-polis, c'est-àdire parfaitement instruits de toutes les bienséances, soit pour écrire, soit pour parler en public, soit pour converser familièrement, soit pour remplir toutes les fonctions de la vie civile. Sans doute, tout cela devait les rendre fort éloquents et fort propres à gagner les hommes.

1. Défense de la tradition et des saints Pères, liv. IV, ch. XVIII.

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