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SUR

LES FOURBERIES DE SCAPIN.

Certe comédie en trois actes et en prose fut représentée sur le théâtre du Palais-Royal, le 24 mai 1671,

Avant de se décider et de prononcer contre le genre de la farce avec certains esprits austères et dédaigneux, il faudroit examiner si nos spectacles, soumis à la réforme que quelques gens ont proposée, et devenus une école sérieuse de moeurs et de vertu , plairoient long-temps à la société en général; et si le délassement n'est pas un des moyens les plus sûrs de faire supporter l'instruction.

Nous doutons peu qu'après avoir discuté de bonne foi cette question préliminaire, on ne fût d'avis de conserver la comédie plaisante. On sait que le législateur d'Athènes contrefit le fou pour oser parler de Salamine à ses concitoyens : c'est dans ce point de vue qu'il faut tolérer nos farces, lorsqu'elles se bornent å arracher des ris sans alarmer la bienséance et les

mours.

Avant Molière , la farce étoit pleine d'images et d'expressions propres à faire rougir l'honnête spectateur; elle ne servit qu'à le délasser innocemment, par la manière dont il la traita. Telle est celle des Fourberies de Scapin , dans laquelle il saisit même encore l'occasion d'essayer les armes du ridicule contre la chicane et la manie de plaider, une des plus vieilles maladies de la société françoise.

Molière, créateur de la bonne et vraie comédie parmi nous, le fut encore de la farce qui peut être permise. C'est pourtant ce génie sublime, que de son temps on osa traiter de maitre d'école en fait de vilenie ! Ridicule extravagance répétée de nos jours même, lorsque dans une lettre sur les spectacles, page 50, on a osé écrire que « le Théâtre de Molière « étoit une école de vices et de mauvaises moeurs. »

Le Phormio de Térence fut l'original que Molière se proposa d'imiter, et il n'est pas étonnant que le principal comique de l'ouvrage parte des valets ou des personnages subalternes, puisque les auteurs dramatiques latins n'en avoient guère connu que de cette espèce. Molière fut le premier qui en trouva une source plus heureuse dans les différens ridicules de la société. Ses successeurs, et Regnard surtout , ne paroissent avoir voulu lui ressembler que par le désir que leurs intérêts leur suggérèrent quelquefois de lutter avec Plaute et Térence dans ce qu'ils avoient de moins parfait. *

En travaillant aux Fourberies de Scapin, Molière ne prétendit pas faire une comédie du meilleur genre; et si Despréaux y eût un peu réfléchi, il n'eût jamais écrit après la mort d'un ami qu'il avoit si fort loué de son vivant, que « dans le sac ridicule où Scapin « s'enveloppe, il ne reconnoissoit plus l'auteur du

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Voyez la comédie froidement méchante d'Élomire hypocondre, par Boulanger de Chalussay.

* L'acteur Cinthio répondit un jour, à Saint-Évremond, qu'on verroit mourir de faim de bons comédiens avec d'excellentes pièces.

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Misanthrope. » Ces deux ouvrages ne pouvoient se comparer en aucun sens; c'étoit méconnoître l'auteur de l'Iliade dans le poëme comique du Margites. La distance des deux genres devoit s'apercevoir dans la manière différente de les traiter. D'ailleurs, si l'art de plaire aux bons esprits et de les étonner a ses hautes difficultés, celui d'entraîner au rire et à la gaîté en a d'assez considérables, puisqu'il semble être aujourd'hui le désespoir de nos écrivains dramatiques.

Molière qui, dans la composition d'un mime, ne mettoit pas plus d'importance que ce genre n'en méritoit, relativement à l'art du théâtre considéré par son utilité morale, ne se fit point scrupule d'emprunter quelques traits de Rotrou ', et le fond de deux scènes plaisantes de Cirano dans son Pédant joué ». Il les associoit, à cet égard, à Térence, dont il suivoit les traces, avec sa liberté ordinaire, dans son imitation du Phormio.

Le poète latin, par exemple, fait un portrait charmant et du coloris le plus brillant de la jeune amante d'Antiphon ; mais ce tableau si bien peint est fait par un valet : chez Molière, c'est l'amant lui-même, c'est Octave qui nous transporte par la description des attraits de sa maîtresse; mais écoutons Térence, que Molière pouvoit ici difficilement surpasser du côté

du style :

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Voyez la première et la troisième scène du premier acte de la Sæur, comédie de Rotrou, et la première et la seconde du premier acte des Fourberies.

* « Ces deux scènes étoient bonnes, disoit Molière, elles m'appartenoient de droit; on reprend son bien partout où on le« trouye. »

Virgo pulchra : et, quò magis diceres,
Nihil aderat adjumenti ad pulchritudinem.
Capillus passus , nudus pes , ipsa horrida :
Lacrumæ, vestitus turpis : ut, ni vis boni

In ipsa inesset formå, hæc formam extinguerent. ' Molière ne dit pas mieux assurément, mais il ajoute un trait qui n'est pas dans Térence, et ce trait est enchanteur. « Ah! Scapin (s'écrie Octave), un Barbare « l'auroit aimée. » Il s'est bien gardé surtout de donner, comme son modèle, des regrets au jeune amant d'avoir épousé son amante. La terreur qu'inspire à Octave le retour de son père, ne va pas jusqu'à lui faire dire comme Antiphon, je n'aurois pas eu ma maîtresse, il est vrai.... mais je n'éprouverois pas le trouble continuel qui me déchire.

Non potitus essem.

At non quotidiana cura hæc angeret animum. Le morceau le plus fidèlement imité, c'est celui de la scène v du premier acte de Térence, qui se trouve dans la scène vil du second acte des Fourberies de Scapin. Nous rapporterons encore ce détail heureux que Molière lui-même ne pouvoit embellir:

Pericla, damna , exilia peregrè rediens semper cogitet,
Aut fili peccatum , aut uxoris mortem, aut morbum filiæ,
Communia esse hæc;, fieri posse : ut ne quid animo sit novum :

Quidquid præter spem eveniat, omne id deputare esse in lucro. Il y a cependant encore une différence ici à l'avantage de Molière, c'est que ce détail est dans la bouche de Scapin, et que chez Térence il est dans celle du

Il y a bien de l'érudition à observer, comme fait madame Dacier, l'heureuse opposition du mot extinguerent à celui de forma , qui ne signifie proprement que chaleur, du mot formus , caldus, chaud.

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