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L'ÉCOLE DU PROGRÈS

SA PHILOSOPHIE ET SES DOGMES

Il y a des mots qui ont une heureuse fortune; une fois jetés dans la foule, ils sont portés sur les ailes de la renommée et font le tour du monde. Partout on les répète, partout on les acclame. Comme ils répondent à des idées généreuses, on ne les prononce qu'avec respect, on ne les écoute qu'avec recueillement; par ce qu'ils ont d'ailleurs d'obscur et d'indéterminé, ils se prêtent merveilleusement à toutes les significations et deviennent ainsi un signe de ralliement pour les esprits les plus différents, pour les doctrines les plus diverses, quelquefois même pour les partis les plus contraires. Le droit, la liberté, le progrès! saintes choses que l'on ne saurait trop respecter, parce qu'elles sont les conditions essentielles de la dignité humaine. Mots vagues, que l'on ne saurait définir avec trop de soin pour qu'il ne se glisse pas dans leur signification des idées fausses, mensongères, fatales à l'existence même des principes que ces mots représentent. Rien n'est en effet plus contraire au triomphe définitif de la vérité que l'erreur qui s'y mêle et vient l'obscurcir. Les principes ne peuvent pas périr, sans doute; mais ils sont étouffés pour longtemps lorsqu'ils se sont produits avec le déplorable cortège des fantes, des violences, des crimes même qui s'abritaient à leur ombre. Le droit n'a pas de pire ennemi que les excès commis au nom du droit; la liberté, que le despotisme exercé au nom de la liberté; le progrès, que les utopies bizarres et ridicules enfantées par la doc

trine du progrés.

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Le progrès est un des mots dont on abuse le plus aujourd'hui ; il y a la philosophie du progrès, la politique du progrès, la religion du progrès; c'est le mot d'ordre du parti qui s'intitule pompeusement le parti de l'avenir. Tous les adeptes le répètent religieusement; il est vrai que chacun l'entend à sa façon et que quelquesuns même ne le comprennent pas du tout; mais qu'importe? On n'en soutient pas moins que le progrès est la loi de l'humanité, le salut du corps social, la condition de la régénération universelle .qui doit ouvrir à l'homme une ère de bonheur et de perfection. Arrière donc ces hommes, attardés dans l'ornière du passé, qui veulent enrayer le char de la civilisation ! Malédiction sur ces esprits chagrins qui ne veulent pas croire aux riantes promesses de l'avenir ! Anathème à ces « amants de la mort» qui condamnent l'homme à un perpétuel engourdissement au lieu de le convier au splendide festin de la vie ! Place aux pionniers du progrès qui déblayent la route; gloire aux prophètes qui viennent annoncer la bonne nouvelle de l'homme régénéré, de la société reconstituée sur des bases plus larges, de la religion réduite à un seul dogme et à un seul mystère, celui du progrès. - Voilà ce que nous entendons répéter aujourd'hui sur tous les tons, tantôt avec les formules abstraites et nébuleuses qui rappellent le langage de la philosophie allemande, tantôt avec les images ambitieuses et les mystiques élans d'un faux lyrisme qui contrefait l'inspiration prophétique et n'est au fond qu'une ridicule et stérile déclamation.

Nous ne demandons pas mieux, pour notre compte, que de croire à la doctrine du progrès et à tous les bienfaits qu'elle doit enfanter dans l'avenir ; mais nous demandons en grâce qu'on veuille bien nous définir ce merveilleux principe qui doit renouveler la face du globe. Qu'est-ce donc que le progrès ? Quelles sont ses conditions ? quelles sont ses lois ? Embrasse-t-il la nature tout entière ? est-il limité à certaines de nos facultés ? est-il fini ou indéfini, continu ou interrompu par des périodes de décadence ? Est-il le résultat d'une loi nécessaire et fatale, ou le produit du libre développement de l'activité humaine ? Voilà autant de questions qui demandent une réponse, et cependant que fait-on ? Quelques-uns avouent naïvement que la définition incontestée du progrès est encore à venir, et en attendant, ils se contentent d'émettre des propositions comme celle-ci : « Le plus grand mot de la langue, après celui de Dieu,

c'est sans doute celui de progrès, surtout si l'on réfléchit qu'il est synonyme de liberté, d'amour, de vertu, d'immortalité et de bonheur".» En vérité, cela ne nous avance guère, et, après cette explication, nous n'avons pas une idée beaucoup plus nette du progrès.

Toutefois, il y a dans les lignes qui précèdent un mot magique destiné à exercer sur la foule une attraction irrésistible, c'est le mot de bonheur. Rien de plus vague, de plus obscur que l'idée de bonheur. En établir les vraies conditions est l'objet d'un des plus hauts problèmes de la philosophie morale. Mais aussi quoi de plus séduisant ? Qui ne désire être heureux ? Je sais bien que les uns placent le bonheur dans les plaisirs des sens, les autres dans les plaisirs de l'esprit ; mais tous, quels qu'ils soient, recherchent le bonheur avec une avidité insatiable. Dire que progrès est synonyme de bonheur, c'est donc assurer à la doctrine du progrès une immense popularité. Chacun l'interprétera suivant ses goûts, ses tendances, ses inclinations. Pour les âmes élevées, progrès et bonheur seront synonymes de jouissances intellectuelles et morales, de savoir et de vertu ; pour les âmes moins nobles, progrès et bonheur seront synonymes de jouissances physiques, de richesse, de bien-être, et ainsi cette doctrine donnera une égale satisfaction aux plus nobles instincts et aux plus grossières passions de la nature humaine. Elle comptera parmi ses adhérents des âmes honnêtes et généreuses, des esprits sévères, des philosophes sincèrement épris de l'idéal et cherchant à le réaliser par le développement légitime de la science, de l'art et de la vertu; mais elle verra se presser à leur suite une foule avide d'un progrès qu'elle place exclusivement dans l'amélioration de sa condition présente, dans l'accroissement de son bien-être, dans sa participation en une plus large mesure aux biens de ce monde. Ces désirs sont légitimes sans doute, lorsqu'ils sont contenus dans les bornes de la justice et du droit. Mais, par malheur, les passions les moins nobles sont aussi les plus irréfléchies et les plus emportées. La foule qui aspire au bien-être ne sait pas à quelles conditions elle peut l'atteindre; tout changement, toute innovation, toute atteinte portée à l'ordre de choses établi lui paraît un progrès, et elle y applaudit; tout ce qui s'oppose à des changements auxquels le progrès semble nécessairement attaché, est un obstacle; il faut le briser. Telle est l'origine des révolutions et des maux qu'elles entraînent à leur suite. L'appât du bien-être est si puissant ! C'est un levier avec lequel on est toujours sûr de soulever les masses et de les entraîner à la destraction de ce qui est. Les révolutions politiques, les révolutions sociales, se font toutes au nom de la justice et du droit, mais toutes

· Pecqueur, Philosophie du Progrès.

ont pour principe · le dogme du progrès, l'espoir d'une condition meilleure, une ardente aspiration au bien-être. Qu'ils le sachent ou qu'ils l'ignorent, les apôtres du progrès flattent les passions mauvaises de la foule ; ils réveillent des instincts qu'il faudrait laisser sommeiller, car l'amour du bien-être est toujours un mauvais conseiller; c'est la source de tous les crimes, de tous les attentats contre les particuliers et contre la société. Il y a plus : dans leur bouillante ardeur, ils font du progrès comme un cri de guerre, au lieu d'en faire un mot d'amour, de charité et de paix : « En avant ! disent-ils. De toutes parts, en Europe, en Amérique, il y a un immense ébranlement, un immense élan en avant; les idées partent les premières en éclaireurs, les penseurs les suivent le front penché; les masses viendront à leur tour; elles viennent déjà; le vent du matin joue dans les banderoles de leurs drapeaux. En avant ! Quand nous aurons emporté l'humanité un pas de plus sur le chemin de la civilisation, nous pourrons reprendre la discussion du progrès. Mais, en attendant, l'action réclame notre temps. En avant ! les signes du temps sont pour nous ; des voix passent dans l'air ; à vos tentes, Israël ! les clairons sonnent la marche sur nos têtes. En avant ! nous sommes la foi, nous sommes la force, nous sommes le nombre, nous sommes l'éternelle recrue. Jetons-nous donc dans l'avenir à corps perdu. En avant! Ne respirez-vous pas déjà les parfums de la terre promise ? Là-bas sont les palmes, là-bas les récompenses et les haltes délicieuses sous les ombres divines, au milieu des joies et des abondances de la démocratie. Encore un pas, encore un effort, et vos yeux auront vu partout en Europe la liberté sacrée, mère de toute vertu ; or, pour précipiter cette heure de bénédiction, debout ! mes amis; debout ! mes frères d'idées, et en avant!'»

N'avions-nous pas raison de dire que le mot de progrès est dans la bouche de ces ardents missionnaires comme un cri de guerre ? Ces frères d'idées ne sont-ils pas des frères d'armes ? Cette marche n'est-elle pas une marche guerrière ? Nous entendons les clairons, nous voyons les drapeaux ; l'armée est menaçante par la force et le nombre, par ses recrues incessamment renouvelées ; le prix de la lutte, c'est la joie, l'abondance, les douceurs du bien-être. Comment les soldats du progrès seraient-ils insensibles à des promesses aussi séduisantes? Comment seraient-ils sourds à l'appel qui leur

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