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versel et les prérogatives offensantes d'une foule de petits tyrans qui continuèrent, presque jusqu'à nos jours, à opprimer leurs vassaux, depuis que la république féodale avait été anéantie et que les fiefs étaient devenus une distinction monarchique (1). Le régime féodal cependant, durant la vigueur de l'institution, fut un régime de liberté, il mit à la tête du gouvernement dans les provinces, au lieu des courtisans du pouvoir, tour à tour oppresseurs et esclaves, de petits souverains auxquels l'indépendance enseigna quelque dignité de caractère; il créa dans l'ordre équestre une classe nombreuse d'hommes libres, ardents à défendre leurs droits et fiers d'une égalité qu'ils trouvèrent le moyen d'accorder avec la subordination; enfin il fut favorable même à l'ordre des serfs et des vilains, car tant que les seigneurs immédiats conservèrent de l'indépendance, ils cherchèrent un appui dans leurs vassaux roturiers qu'ils avaient soin d'intéresser à leur défense... »

« Ce système, dit M. Guizot (2), n'a point été sans force et sans

(1) Ce que dit ici cet écrivain pouvait avoir quelque fondement en France et dans d'autres pays où la noblesse et le liers étal ne purent jamais se mettre d'accord. Mais il n'en fut pas de même en Belgique, où la noblesse, loin d'être oppressive, s'entendait parfaitement avec le peuple pour le maintien de leurs droits communs. La révolution brabançonne nous en offre la preuve. Quant aux priviléges honorifiques ou uliles dont les seigneurs restèrent investis chez nous, ils ne pouvaient en user, dit Neny, « que sur le pied des lois publiques de l'Étal(a). » Ces lois dominaient tout, et elles avaient absorbé la féodalité comme pouvoir souverain. « En général il appartient aux seigneurs, ajoute Neny, d'établir les officiers de justice et de police qui exercent la juridiction en leur nom : ils ont le droit de conférer certains bénéfices ecclésiastiques; le droit de pêche et de chasse; le droit de planler à leur profit le long des grands chemins; le droit d'avoir une place distinguée à l'église; de se faire présenler l'eau bénite par le curé, elc. « Mais, nulle part, ils n'ont le droit d'opprimer éclat : la chevalerie, les croisades, la naissance des langues et des littératures l'ont illustré. Les temps de son règne ont été pour l'Europe moderne, ce que furent pour la Grèce les temps héroïques. De là datent presque toutes les familles dont le nom se lie aux événements nationaux, une foule de monuments religieux où les hommes se rassemblent encore. Là se rattachent des traditions, des souvenirs, qui aujourd'hui encore se saisissent fortement de l'imagination; et pourtant le nom de féodalité ne réveille dans l'esprit des peuples que des sentiments de crainte, d'aversion et de dégoûl (1).

impunément ceux qui cullisent la terre. Le moindre paysan qui serait lésé a par son seigneur, l'attrait en justice devant son juge compétent, et à « cet égard devient son égal, parce que la justice s'administre aux faibles com« me aux puissants (6). »

(2) Essai sur l'histoire de France.

(a) Mémoires Historiques, t. II, p. 26. (6) Ibidem.

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(1) Ceux qui sont curieux de connaître l'élal de la législation féodale en Belgique, à la fin du siècle dernier, peuvent recourir, entre autres, à un mémoire de Raepsaet, intitulé: « Réponse à l'opinion de T. Dotrenge, à l'occasion « des remontrances de la Flandre Occidentale au roi, aux fins d'être envoyé « en jouissance, en exécution de la constitution, des droits légalement acquis. » On peut consulter aussi son Supplément à l'analyse historique et critique de l'origine et des progrès des droits civils... des Belges, etc., liv. 6, n° 341 cl suiv. L'auteur qui avait vécu sous cel ancien régime, qui le connaissait parfaitement et qui a consacré sa longue carrière à l'expliquer et à le défendre, prétend démontrer que le peuple élait alors chez nous plus libre et plus heureux, que sous la domination française où l'on parlait tant de libertés.

Le moyen âge a, comine toules les époques de l'histoire, bien assez de méfails à sa charge pour qu'on ne le calomnie point : cependant on l'a beaucoup calomnié. Qui n'a oui parler du fameux Droit du Seigneur ? Il y a très-peu de temps encore que la question s'est réveillée plus vive que jamais entre l'un des plus spiritụels polémistes de la presse catholique, et l'un des membres les plus renommés de l'ancien barreau, jadis président de la Chambre des Députés de France ; et ici le célèbre avocat n'a certes pas eu les rieurs de son côlé. Eh bien, celle cause avait été traitée il y a près de quarante ans par M. Raepsaet dans une brochure, intitulée : « Recherches sur l'origine et la nature a des droits connus anciennement sous le nom de droits de premières nuits, « de markelte, d'afforage, marchela, maritagium et bumede (a). » Le nombre d'historiens et surtout de juristes qui ont jeté les hauts cris, à l'occasion de cet étrange privilège, est incroyable. Ils sont entrés même dans les détails les plus inlimes et les plus circonstanciés. Le Répertoire de jurisprudence dit, au mot Markette, « que certains seigneurs avaient imaginé ce droit au XIII.

siècle, et que l'on vit des abbés, des évêques même, en jouir comme barons! » Raepsaet commence par se demander si, dans un pays chrétien et sous le règne de l'Évangile, qui flétrit si énergiquement loules les souillures morales, il a

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(a) Gand, 1817.

« La liberté, l'égalité et le repos manquèrent également du X¢ au XIIIe siècle, aux habitants des domaines de chaque seigneur. Leur souverain était à leur porte; aucun d'eux n'était obscur pour lui ni éloigné de son pouvoir. De toutes les tyrannies la pire est celle qui peut ainsi compter ses sujets et voir de son siége les limites de son empire. Quant aux rapports du vassal et de suzerain ils étaient faciles parce que la distance entre eux était courte. Ils vivaient familièrement comme des compagnons, sans que la supériorité se put croire illimitée, ni la subordipation servile; presque également nécessaires l'un à l'autre, seule garantie assurée des devoirs et des droits. De là cette étendue de la vie domestique, cette noblesse des services personnels où l'un des plus généreux sentiments du moyen åge, la fidélité, a pris naissance, et qui conciliait merveilleusement la fidélité de l'homme avec dévouement du vassal. D'ailleurs les situations n'étaient pas exclusives. Le suzerain d'un fief était le vassal d'un autre. Souvent ces mêmes hommes, à raison de fiess différents, se trouvaient entre eux, tantôt dans le rapport de vassalité, tantôt dans celui de suzeraineté...

a Jamais dans aucune autre forme de société, dit encore M. Guizot, la famille réduite à sa plus simple expression, le mari, la femme et les enfants, ne se sont trouvés ainsi serrés, pressés les uns contre les autres, séparés de toute autre relation puissante et rivale. Aussi souvent qu'il est resté dans son château, le possesseur du fief y est resté avec sa femme et ses enfants, presque ses

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pu exister une législation qui commande la prostitution, autorise l'adultère, avilil le mariage et la famille même dans son principe ? El, si une telle législalion a existé, il se demande comment elle n'a pas amené de terribles résistances de la part de ceux qui devaient la subir? car si les faits étaient flagrants, la réaction devail l’être aussi. Enfin il réfute avec autant d'érudition que de logique et de bon sens celle banale et absurde accusalion, si chère aux amateurs de scandale, et qui n'en est pas moins fausse pour avoir été mille et mille fois répétée. Quant à la prétendue participation des évêques et des abbés à ce droit infàme, il prouve qu'il ne s'agissait ici que d'un acte purement spirituel ; lout simp nt d'une vieille coutume de l'Église, qui prescrivait l'abstinence aux jeunes époux, pendant les premières nuits, pour attirer les bénédictions du ciel sur leur mariage.

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seuls égaux, sa compagnie intime et permanente. Quand il sortait de son château pour aller chercher la guerre et les aventures, sa femme y restait. Elle y restait maitresse, châtelaine, représentant son mari, chargée en son absence, de la défense et de l'honneur du fief. Cette situation élevée et presque souveraine, au sein même de la vie domestique, a souvent donné aux femmes une dignité, un courage, des vertus, un éclat qu'elles n'avaient point déployé ailleurs ; et elle a sans doute puissamment contribué à leur développement moral et au progrès de leur condition (1). Histoire de la civilisation en France. »

Il n'y aurait rien à ajouter à ces nobles paroles si M. Guizot avait dit que cette dignité, ces vertus, cette quasi-souveraineté de la femme, ce respect dont elle était entourée dans son intérieur, c'est surtout au christianisme qu'elle les devait. Qui aurait pu en effet imposer de telles lois à des hommes fiers, passionnés, impatients de tout frein, si ce n'est la religion qui servait de contrepoids ou de tempérament au pouvoir arbitraire du régime féodal ? c'est ce qui explique, selon nous, sa longue durée, et ce que ses adversaires se sont bien gardés d'avouer.

Toutes les obligations auxquelles le contrat d'inféodation soumettait le vassal envers son seigneur correspondaient à des devoirs de protection qu'il imposait à celui-ci. Ces devoirs nouveaux reposaient sur la foi du serment. L'engagement du vassal envers son seigneur était contracté par la triple cérémonie d'hommage, de foi, et d'investiture. L'hommage était la déclaration solennelle

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(1) Nous Traduirons en fait, d'après notre propre histoire, ce que dit ici M. Guizot. « Lorsque le sire Malclerc de Hemricourt entreprenait des voyages, pour se trouver à quelque tournoi dans les pays étrangers, il engageait ses terres, sa vaisselle d'argent et ses joyaux. La Dame de Hemricourt, qui était une excellente ménagère, rachetait ces objets avec le produit des nombreux troupeaux de vaches et de moutons qu'elle nourrissail en plusieurs endroits de la Hesbaye, à l'insu de son mari. Celui-ci, au retour de ses courses lointaines témoignait son étonnement de se relrouver riche lorsqu'il se croyait ruiné. « Puisque j'ai ma part, lui disait la dame de Hemricourt, à la renommée que « vous acquerrez par le monde, il est bien juste que je vous aide à accomplir « votre carrière de gloire. » Le bon chevalier admirait la vertu de sa dame et en devenait meilleur mari. » Histoire de Liège depuis César, etc.

du vassal, comme guerrier, et sur son honneur, qu'il voulait être l'homme de son seigneur. Le vassal devait le prêter en personne, à genoux, les deux mains dans celles de son seigneur, la tête nue, sans baudrier, sans éperons. Le même engagement, confirmé par serment, sous le sceau de la religion, était la foi. Le seigneur, en relour, livrait à son vassal la terre qu'il lui inféodait, avec certaines formalités symboliques; c'était l'investiture.

La féodalité s'étendit de plus en plus. Presque tous les hommes libres qui avaient conservé des propriétés allodiales, et qui se sentaient trop faibles pour se défendre, firent ce qu'on nommait oblation de fief; c'est-à-dire, qu'ils abandonnaient au seigneur leur propriété pour la reprendre ensuite de lui sous foi et hommage, avec engagement de service militaire d'une part, et de protection de l'autre.

Le seigneur était souverain dans ses terres; il était législateur et juge; il taxait à volonté ses serfs et ses colons, et ceux-ci n'avaient aucun recours à exercer légalement. Toutefois, l'intérêt des propriétaires était de les bien traiter. On vit parfois des colons, pressés par la misère, ou fatigués des vexations de leurs maitres, se réfugier dans les villes, ou même émigrer en masse à l'étranger : notre histoire en offre plusieurs exemples. L'opinion publique était d'accord du reste avec la religion pour flétrir ceux qui abusaient de leur autorité sur de malheureux paysans : « Et sache bien ke selon Dier (disait le vieux jurisconsulte, Pierre de Fontaines) tu n'as mie pleine poeste sur ton vilain. Donc se tu prends du sien fors les droits redevances ki ti doit, tu les prends contre Diex et seur le péril de l'ame, et comme Robières. » L'homme pouvait être mauvais en réalité, mais la règle morale étail excellente, et il la sentait au fond de son cæur. Pour le romain, d'autrefois, l'esclave n'était qu'un instrument, une chose; quand il le torturait, le tuait, ou le déshonorait pour le faire servir à ses passions ; lorsque, devenu vieux, il l'envoyait mourir sur une ile du Tibre, il le faisait sans remords; la loi était pour lui, et la philosophie aussi. L'idée du juste et de l’honnète, l'intelligence humaine elle-même étaient faussées dans leur essence. Mais le chrétien qui abusait de son serf savait qu'il ne le faisait que contre la loi de Dieu et au péril de son âme. C'était un frein, et le plus puissant de tous les freins, car celle loi ré

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