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Ce sont seulement les catagloses, les parlers populaires et concrets que nous étudions ici; nous consacrerons aux anagloses une autre monographie, il n'en sera question ici qu'à titre d'antithèse et de contraste.

Les catagloses directes, car nous avons vu qu'il en existe de latérales, consistent dans le parler familier, le parler populaire et les parlers inférieurs à celui-ci. Tout d'abord, le parler familier. Les mots argotiques qui le composent sont exclus du langage solennel ou mondain et ne sont admis que dans la conversation de famille; ils constituent donc chez elle le langageJamilial. Il n'est point de famille où ce parler ne soit usité à l'intérieur. Nous donnons à cette cataglose le nom d'œcoglose, parce qu'elle est bien le langage de la maison, elle fait souvent des emprunts au langage populaire, ne s'en distingue pas toujours essentiellement et est confondue avec lui dans les vocabulaires de l'argot. Cependant, à la différence de ce dernier, elle est rarement grossière, plutôt incorrecte, emploie de moins vives images, se pique de souvenirs historiques ou littéraires et alterne avec le langage soutenu ou ordinaire que le bourgeois emploie toujours en public.

Au-dessous se trouve le langage populaire proprement dit, ou démoglose, celui des ouvriers et des paysans, quoique pour ces derniers, il se complique de patois ou dialectes. Ce qui domine en lui, c'est le caractère matériel et concret; la grossièreté y a malheureusement une forte part. Beaucoup de ces mots, par une sorte d'endosmose, montent dans le parler bourgeois; cependant il en reçoit peu lui-même du parler des malfaiteurs que nous allons tout à l'heure indiquer. Ce n'est pas l'argot proprement dit.

Au-dessous encore se trouve une autre cataglose, qu'on désigne d'habitude sous le nom de langue verte. Elle est en usage chez les malfaiteurs, les vagabonds, dans les couches les plus inférieures. Nous avons dit que le caractère de la démoglose et de toute la cataglose, en général, c'est qu'elle est essentiellement concrète, la langue verte participe de ce caractère et elle y joint un autre qui lui constitue une marque spéciale. Tandis que la langue populaire se forme d'une façon involontaire et inconsciente, celle-ci est voulue, au moins en partie; elle a un objectif: ne pas être compris, se cacher ; dans ce but, elle emploie divers procédés artificiels, agissant en cela comme les essais de langue internationale que nous classerons plus loin et qui en sont sous ce rapport l'antipode. Ce parler est donc essentiellement cryptologique ; nous proposons de le dénommer cryptoglose en raison de ce caractère, ou cleptoglose en raison de la situation de ceux qui l'emploient.

Ainsi ïœcoglose, la démoglose, la cryptoglose forment des degrés de plus en plus inférieurs de la cataglose.

Tels sont les différents étages de l'orthoglose, à côté se trouve la paraglose avec ses divers degrés. C'est un parler que presque tout le monde possède à côté du parler général et qu'on emploie seulement à l'occasion et quand on entre dans un ordre d'idées spécial. Il en résulte une sorte de bilinguisme; on parle deux langues, la langue directe, la langue latérale; c'est maintenant de cette dernière qu'il s'agit.

Le parler latéral ou paraglose a aussi plusieurs étages. Commençons par l ' étage moyen.

Chaque personne dans la classe moyenne peut parler, à côté de son langage habituel et commun à tout le pays, des langages spéciaux qui sont les dialectes; cela est même possible à des personnes de classe inférieure, quoique celles-ci sachent souvent le dialecte seul, c'est le langage provincial ou Vidioglose. C'est le cas de bilinguisme le plus ordinaire.

Quelquefois ce n'est point chaque province qui a son parler spécial, mais chaque sexe et chaque âge. Dans certains pays il y a le parler des femmes et celui des hommes; chacun avec ceux de même sexe n'emploie que l'un d'eux, mais il comprend l'un et l'autre.

Il y a même un langage d'âge dans le langage enfantin.

Ce parler contient aussi le tangage technique des diverses professions, bien distinct de leur argot. Nous citons quelques exemples. Ces mots ne sont pour la plupart, à la différence de ceux du langage scientifique, issus, ni du latin, ni du grec, d'une manière reconnaissable, quoique pour les profanes, ils soient plus difficiles à comprendre parfois, ils ne sont pas abstraits dans le sens exact de ce mot. Déferler, c'est se déployer violemment; délover, c'est dérouler un câble ; dérocher, blanchir un métal ; la dugazon joue un rôle d'amoureuse; la diète est un parlement, et la daterie, une chancellerie ecclésiastique. Chaque profession a ses mots techniques, même celle des clergés.

Le degré moyen de la paraglose comprend donc: l'idioglose ou topoglose; la gynécoglose et surtout la technoglose.

L'étage inférieur de la paraglose porte la cataglose latérale ou cataparaglose. Elle consiste dans l'argot, mais dans l'argot, non plus général, mais spécial à chaque profession, il ne faut pas le confondre avec le langage technique de chacune d'elles qui apparaît, au contraire, à un étage supérieur. L'argot des professions est un langage inférieur dans la langue populaire, mais qui, au lieu d'être général, est spécialisé. C'est ainsi qu'il y-,a l'argot des bourgeois, ceux des filles, des voyous et des faubouriens à Paris; en outre, ceux de chaque métier, des soldats, des marins, des gens de théâtre, des typographes, des tailleurs, des artistes, des gens de lettres, des journalistes, des collégiens, des francs-maçons, des ecclésiastiques, des boutiquiers, des nourrices, etc. Ainsi au théâtre, on appelle un insuccès, un four; l'acteur secondaire, une doublure. Les journalistes, au lieu de critiquer, disent éreinter; pour les artistes, les secrets du métier sont des ficelles. Pour le soldat, percer de l'épée, c'est embrocher. D'autres de la même classe ne se serviraient pas de ces expressions, c'est bien de l'argot professionnel. Quelquefois cependant, ces mots passent de l'argot spécial dans l'argot général, car ils sont au même niveau et il n'y a pas entre eux de cloison étanche. Le parler technique propre à chaque profession et que nous avons classé est tout différent. Par exemple, la détrempe est une espèce particulière de peinture, de même que le lavis, une sorte de dessin, ce n'est pas de l'argot; de même détonner est sortir du ton dans le langage du musicien; la douve est une planche dolée dans celui des tonneliers, et le davier est une tenaille dans celui du dentiste. On comprend aisément quelle différence existe entre ces deux ordres d'idées. La langue sacrée qui est une langue révérentielle est cependant par certains côtés un parler à mots techniques et par certains autres un parler argotique, l'argot ecclésiastique existe comme les autres, c'est, si l'on veut, le langage des serviteurs inférieurs du culte. Nous appelons cet étage inférieur ergoglose.

A côté de l'ergoglose consistant aussi dans ce qu'on a appelé les termes non scientifiques, mais techniques, se trouvent dans le même compartiment les termes de sciences empiriques; ils sont fréquents surtout dans la botanique populaire qui oppose très souvent un terme inférieur à celui du langage courant et à celui du langage scientifique.

Le tout forme la paradémoglose.

Au-dessous se trouve un autre degré, c'est la paracryptoglose.

Nous connaissons dans le parler direct au-dessous de la démoglose, la cryptoglose; cette dernière est en usage chez les malfaiteurs; elle a pour caractéristique le but de rester cachée.

De même dans le parler latéral, il existe aussi une cryptoglose; au point de vue de la classe sociale, ce n'est pas le langage des malfaiteurs, mais celui des peuples sauvages, inférieurs aussi, c'est le parler du tabou.

Ce parler entre sans doute dans la langue commune et par conséquent semblerait devoir ressortir à l'orthoglose, mais il faut noter qu'il forme souvent un langage total distinct qu on ne parle que dans certai nes circonstances, tandis que d'ordinaire on conserve son parler normal. Il forme ainsi une sorte de bilinguisme, ce qui justifie le terme de latéral.

Quant au but, il est essentiellement cryptologique; le sauvage a peur de certains êtres; il ne veut pas les appeler par leurs noms, de peur d'attirer leur attention; d'autre part, il craint qu'ils n'entendent sa conversation et qu'ils n'en profitent contre lui, ce n'est pas précisément ce que redoute le malfaiteur et ce qu'il s'efforce d'éviter en employant la langue verte.

A son tour, la par-ana-glose ou parler latéral supérieur comprend plusieurs parlers différents.

Tout d'abord, il renferme ce que nous appellerons Vanthropoglose, c'est-à-dire un langage obtenu par syncrétisme entre plusieurs langues et qui a pour but d'être international, c'està-dire de mettre plusieurs peuples à même de correspondre entre eux ; c'est ce qu'on appelle la langue internationale. Il y a là cependant un parler plutôt qu'une langue proprement dite, en raison du procédé syncrétiste. Elle est de nature supérieure, parce qu'elle est éminemment abstraite.

Il faut y rattacher les cas où l'on apprend une langue tout à fait étrangère destinée à jouer le même rôle.

L'abstraction est de plus en plus grande, à mesure que cette langue universelle fictive se détache davantage des langues vivantes. Cependant, dans tous les cas elle existe. Le Français qui parle l'anglais généralise par là même ses idées, dans leur expression il abolit beaucoup d'idiotismes, il compare plusieurs grammaires et la comparaison est le premier degré d'abstraction. S'il s'agit d'une langue morte,elle est encore plus intense. Si enfin la langue internationale est créée de toutes pièces, l'abstraction devient totale, tant par l'absence des particularités grammaticales supprimées que par la création d'un vocabulaire qui exprime de suite et directement les idées abstraites, sans avoir préalablement évolué. Cette paranaglose constitue la pantaglose ou anthropoglose, parce qu'elle embrasse tout le genre humain.

Cependant, celui qui parle cette langue n'abandonne pas pour cela la sienne, il parle deux langues et c'est à ce titre qu'il s'agit d'une paraglose.

A côté se trouve la théoglose, c'est-à-dire le parler qu'on emploie quand on parle à Dieu ou quand il s'agit de Dieu; en général, c'est l'état archaïque de chaque langue qui est conservé dans ce but.

Enfin, et cette anaparaglose est la plus importante, le lan

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