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Au reste, ce grand silence de Jésus-Christ sur les comédies, me fait souvenir qu'il n'avoit pas besoin d'en parler à la maison d'Israël pour laquelle il étoit venu, où ces plaisirs de tout temps n'avoient point de lieu. Les Juifs n'avoient de spectacles pour se réjouir que leurs fêtes, leurs sacrifices, leurs saintes cérémonies : gens simples et naturels par leur instituțion primitive, ils n'avoient jamais connu ces inventions de la Grèce : et après ces louanges de Balaam (1), « il n'y a » point d'idole dans Jacob, il n'y a point d'au» gure, il n'y a point de divination », on pouvoit encore ajouter : il n'y a point de théâtres, il n'y a point de ces dangereuses représentations: ce peuple innocent et simple trouve un assez agréable divertissement dans sa famille parmi ses enfans : c'est où il se vient délasser à l'exemple de ses patriarches, après avoir cultivé ses terres ou ramené ses troupeaux, et après les autres soins domestiques qui ont succédé à ces travaux; et il n'a pas besoin de tant de dépenses ni de si grands efforts

pour se relâcher. C'étoit peut-être une des raisons du silence des apôtres, qui, accoutumés à la simplicité de leurs pères et de leur pays, n'étoient point sollicités à reprendre en termes exprès dans leurs écrits des pratiques qu'ils ne connoissoient pas dans leur nation : il leur suffisoit d'établir les principes qui en donnoient du dégoût : les chrétiens savoient assez que leur religion étoit fondée sur la judaïque, et qu'on ne souffroit point dans (1) Num. XXIII. 21, 23.

l'Eglise

XXI. Réflexion

l'Eglise les plaisirs qui étoient bannis de la synagogue : quoi qu'il en soit, c'est un grand exemple pour les chrétiens, que celui qu'on voit dans les Juifs; et c'est une honte au peuple spirituel, de flatter les sens par des joies que le peuple charnel ne connoissoit pas.

Il n'y avoit parmi les Juifs qu'un seul poème dramatique, et c'est le Cantique des Cantiques. sur le CantiCe cantique ne respire qu'un amour céleste : et que des Cancependant, parce qu'il y est représenté sous la tiques et sur

le chant de figure d'un amour humain, on défendoit la lec

l'Eglise. ture de ce divin poème à la jeunesse : aujourd'hui on ne craint point de l'inviter à voir soupirer des amans pour le plaisir seulement de les voir s'aimer, et pour goûter les douceurs d'une folle passion. Saint Augustin met en doute, s'il faut laisser dans les églises un chant harmonieux, ou s'il vaut mieux s'attacher à la sévère discipline de saint Athanase et de l'église d'Alexandrie, dont la gravité souffroit à peine dans le chant ou plutôt dans la récitation des Psaumes, de foibles inflexions (1) : tant on craignoit, dans l'Eglise, de laisser affoiblir la vigueur de l'ame par

la douceur du chant. Je ne rapporte pas cet exemple pour blâmer le parti qu'on a pris depuis, quoique bien tard, d'introduire les grandes musiques dans les églises pour ranimer les fidèles tombés en langueur, ou relever à leurs yeux la magnificence du culte de Dieu, quand leur froideur a eu besoin de ce secours. Je ne veux donc point condamner cette pratique nouvelle par la (1) Conf. lib. x, cap. XXXIII; Lom. 1, col. 187.

BOSSUET. XXXVII.

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simplicité de l'ancien chant, ni même par la gra-
vité de celui qui fait encore le fond du service
divin : je me plains qu'on ait si fort oublié ces
saintes délicatesses des Pères, et

que
l'on

pousse si loin les délices de la musique, que loin de les craindre dans les cantiques de Sion, on cherche à se délecter de celles dont Babylone anime les siens. Le même saint Augustin reprenoit des gens qui étaloient beaucoup d'esprit à tourner ågréablement des inutilités dans leurs écrits : Et, leur disoit-il (1), je vous prie « qu'on ne ý rende point agréable ce qui est inutile : Ne fa» ciant delectabilia quæ sunt inutilia » : maintenant on voudroit permettre de rendre agréable ce qui est nuisible ; et un si mauvais dessein dans la Dissertation n'a pas laissé de lui concilier quel

que faveur dans le monde. XXII. Il est temps de la dépouiller de l'autorité qu'elle

a prétendu se donner par le grand nom de saint saint Thomas : exposi- Thomas et des autres saints. Pour saint Thomas,

on oppose deux articles de la question de la modoctrine de

destie extérieure (2); et on dit qu'il n'y a rien de si exprès que ce qu'il enseigne en faveur de la comédie, Mais d'abord il est bien certain

que n'est pas ce qu'il a dessein de traiter. La question qu'il propose dans l'article second, est à savoir s'il y a des choses plaisantes , joyeuses , ludicra, jocosa , qu'on puisse admettre dans la vie humaine, tant en actions qu'en paroles , dictis seu factis : en d'autres termés, s'il y a des jeux, des divertissemens, des récréations innocentes :

(1) De Anim. et ejus orig. lib. 1, n. 3; tom. I, col. 339. (2) 2. 2. q. CLXVII, art. 2 el 3.

On vient à

tion de la

ce saint.

се

et il assure qu'il y en a, et même quelque vertu à bien user de ces jeux, ce qui n'est point révoqué en doute : et dans cet article il n'y a pas un seul mot de la comédie : mais il y parle en général des jeux nécessaires à la récréation de l'esprit, qu'il rapporte à une vertu qu'Aristote a nommée eutrapelia (1), par un terme qu'il nous faudra bientôt expliquer.

Au troisième article, la question qu'il examine est à savoir s'il peut y avoir de l'excès dans les divertissemens et dans les jeux : et il démontre qu'il peut y en avoir, sans dire encore un seul mot de la comédie au corps de l'article, en sorte qu'il n'y a là aucun embarras.

Ce qui fait la difficulté, c'est que saint Thomas, dans ce même article, se fait une objection, qui est la troisième en ordre, où, pour montrer qu'il ne peut y avoir d'excès dans les jeux, il propose l'art des baladins, histrionum, histrions, comme le traduisent quelques-uns de nos auteurs, qui ne trouvent point dans notre langue de terme assez propre pour exprimer ce mot latin; n'étant pas même certain qu'il faille entendre par-là les comédiens. Quoi qu'il en soit, saint Thomas s'objecte à lui-même, que dans cet art, quel qu'il soit et de quelque façon qu'on le tourne, on est dans l'excès du jeu, c'est-à-dire, du divertissement, puisqu'on y passe la vie, et néanmoins la profession n'en est pas blâmable. A quoi il répond, qu'en effet elle n'est pas blâmable pourvu qu'elle garde les règles qu'il lui prescrit,

(1) De Mor. lib. iv, cap. xiv.

XXII.

mas.

qui sont de ne rien dire et ne rien faire d'illi» cite, ni rien qui ne convienne aux affaires et » au temps » : et voilà tout ce que l'on tire de ce saint docteur en faveur de la comédie.

Mais afin que la conclusion soit légitime, il Première et seconde ré- faudroit en premier lieu qu'il fût bien certain, flexion sur la que sous le nom d'histrions, saint Thomas eût doctrine de entendu les comédiens : et cela, loin d'être cersaint Tho

tain, est très-faux; puisque sous ce mot d'histrions il comprend manifestement un certain joueur, joculator, qui fut montré en esprit à saint Paphnuce, comme un homme qui l'égaloit en vertu. Or, constamment ce n'étoit pas un comédien, mais un simple « joueur de flûte qui » gagnoit sa vie à cet exercice dans un village, in » vico » : comme il paroît par l'endroit de la vie de ce saint solitaire qui est cité par saint Thomas (1). Il n'y a donc rien , dans ce passage, qui favorise les comédiens : au contraire, on peut remarquer que Dieu voulant faire voir à un grand saint que dans les occupations les plus vulgaires il s'élevoit des ames cachées, d'un rare mérite, il ne choisit pas des comédiens, dont le nombre étoit alors si grand dans l'empire, mais un homme qui gagnoit sa vie à jouer d'un instrument innocent : qui encore se trouva si humble, qu'il se croyoit le dernier de tous les pécheurs,

que

de la vie des voleurs il avoit passé à cet état honteux , foedum artificium ; comme il l'appeloit : non qu'il y eût rien de vicieux, mais parce que la flûte étoit parmi les

(1) Vit. Patr. Ruf. in Paphn. cap. xvi. Hist. Laus. C. LXII.

à cause,

dit-il,

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