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des anciens qui, bien éloigné de ranger les plaisanteries sous quelque acte de vertu, ne les ait regardées commes vicieuses, quoique non' toujours criminelles, ni capables de damner les hommes. Le moindre mal qu'ils y trouvent, c'est leur inutilité, qui les met au rang des paroles oiseuses , dont Jésus-Christ nous enseigne, qu'il faudra rendre compte au jour du jugement (1). Quelle que soit la sévérité qu'on verra dans les saints docteurs , elle sera toujours au-dessous de celle de Jésus-Christ, qui soumet à un jugement si rigoureux, non pas les paroles mauvaises, mais les paroles inutiles. Il ne faudra donc pas s'étonner d'entendre blâmer aux Pères la plaisanterie. Pour la vertu d'eutrapelie, que saint Thomas a prise d'Aristote, il faut avouer qu'ils ne l'ont guère connue. Les traducteurs ont tourné ce mot grec eutrapelie , urbanité, politesse ; urbanitas : selon l'esprit d'Aristote, on le peut traduire, plaisanterie, raillerie; et pour tout comprendre, agrément ou vivacité de conversation, accompagné de discours plaisans; pour mieux dire, de mots qui font rire. Car c'est ainsi qu'il s'en explique en termes formels, quand il parle de cette vertu dans ses Morales (2). Elle est si mince que le même nom que lui donne ce philosophe, saint Paul le donne à un vice qui est celui que notre Vulgate a traduit scurrilitas, qu'on peut tourner, selon les Pères, par un terme plus général, plaisanterie, art de faire

(7) Matt. xu. 36. (2) De Mor. lib. iv, cap. xiv.

rire; on, si l'on veut, bouffonnerie : saint Paul l'appelle èutpanelia, eutrapelia (1), et le joint aux paroles sales ou déshonnêtes, et aux paroles folles; turpitudo, stultiloquium. Ainsi donc, selon cet apôtre, les trois mauvais caractères du discours, c'est d'être déshonnête, ou d'être fou, léger, inconsidéré, ou d'être plaisant et bouffon, si on le veut ainsi traduire : car tous ces mots ont des sens qu'il est malaisé d'expliquer par des paroles précises. Et remarquez que saint Paul nomme un tel discours de son plus beau nom : car il pouvoit l'appeler Baspoloxíx , (bomolochia) qui est le mot propre que donnent les Grecs, et qu'Aristote a donné lui-même à la bouffonnerie, scurrilitas (2). Mais saint Paul, après avoir pris la plaisanterie sous la plus belle apparence, et l'avoir nommée de son plus beau nom, la range parmi les vices: non qu'il soit peut-être entièrement défendu d'être quelquefois plaisant; mais c'est qu'il est malhonnête de l'être toujours, et comme de profession. Saint Thomas, qui n'étoit pas attentif au grec, n'a pu faire cette réflexion sur l'expression de saint Paul; mais elle n'a pas échappé à saint Chrysostôme, qui a bien su décider, que le terme d'eutrapelos signifie un homme qui se tourne aisément de tous côtés (3); qui est aussi l'étymologie qu'Aristote donne à ce mot : mais ce philosophe le prend en bonne part, au lieu que saint Chrysostôme regarde la mobilité de cet homme

(1) Eph. v. 4. - (2) Ibid. - (3) Hom. vi in Matt. n. 7; lom. VII, pag: 99. Hom, All in Ep. ad Ep. 3. 3; tom. Xi, pag: 126..

qui se révêtit de toutes sortes de formes pour divertir le monde, ou le faire rire, comme un caractère de légèreté qui n'est pas digne d'un chrétien (1).

C'est ce qu'il répète cent fois; et il le prouve par saint Paul, qui dit que ces choses ne conviennent pas : car, où la Vulgate

où la Vulgate a traduit : scurrilitas quæ ad rem non pertinet; en rapportant ces derniers mots à la seule plaisanterie; le grec porte que toutes ces choses , dont l'apôtre vient de parler, ne conviennent pas; et c'étoit ainsi que portoit anciennement la Vulgate, comme il paroît par saint Jérôme, qui y lit, non pertinent. Quoi qu'il en soit, saint Chrysostôme explique que ces trois sortes de discours, le déshonnête, celui qui est fou, et celui qui est plaisant ou qui fait rire, ne conviennent pas à un chrétien : et il explique, qu'ils ne nous regardent point; qu'ils ne sont point de notre état, ni de la vocation du christianisme. Il comprend sous ces discours qui ne conviennent pas à un chrétien, même ceux qu'on appeloit parmi les Grecs et les Latins ásais, urbana : par où ils expliquoient les plaisanteries les plus polies. « Que vous servent', dit-il, ces » politesses, asteia; si ce n'est que vous faites » rire » ? Et un peu après : « Toutes ces choses qui ne nous sont d'aucun usage,

et dont nous » n'avons que faire, ne sont point de notre état.

Qu'il n'y ait donc point parmi nous de parole » oiseuse » : où il fait une allusion manifeste à la sentence de Jésus-Ghrist qui défend la parole

(1) Chrysost. ubi sup.

oiseuse ou inutile (1). Ce Père fait voir les suites fâcheuses de ces inutilités, et ne cesse de répéter que les discours qui font rire, quelque polis qu'ils semblent d'ailleurs, asteia , sont indignes des chrétiens, s'étonnant même, et déplorant qu'on ait pu les attribuer à une vertu (2). Il est clair qu'il en veut à Aristote, qui est le seul, où l'on trouve cette vertu que saint Chrysostôme ne vouloit pas reconnoître. On a déjà vu que c'est d'Aristote que ce Père a pris l'étymologie de l'eutrapelie : ainsi , en toutes manières, il le regardoit dans cette homélie; et ceux qui connoissent le génie de saint Chrysostôme, dont tous les discours sont remplis d'une érudition cachée sur les anciens philosophes, qu'il a coutume de reprendre sans les nommer, n'en douteront pas. Voilà donc ce qu'il a pensé de la vertu d'eutrapelie peu connue des chrétiens de ces premiers temps. Théophylacte et OEcuménius (3) ne font que l'abréger selon leur coutume, et n'adoucissent par aucun endroit la doctrine de leur

maître. XXXII.

Les Latins ne sont pas moins sévères. Saint Passages de saint Am

Thomas cite un passage de saint Ambroise, qu'il broise et de a peine à concilier avec Aristote. Il est tiré de saint Jérôme son livre des Offices (4), où ce Père traite à peu sur les discours qui près les mêmes matières que Cicéron a traitées font rire.

dans le livre de même titre, où ayant trouvé les préceptes que donne cet orateur, et les autres philosophes du siècle, sæculares viri, sur ce

(1) Matt. x11. 36. (2) Ibid. .(3) In Epist. ad Eph. cap. v. Co De Off Minist. lib. 1, cap. xxu, n. 102; tom. 11, col. 28, 29.

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qu'on appelle joca, railleries et plaisanteries, mots qui font rire; commence par observer qu'il a n'a rien à dire sur cette partie des préceptes » et de la doctrine des gens du siècle; de jocandi » disciplind : c'est un lieu, dit-il, à passer pour » nous, nobis prætereundd »; et qui ne regarde pas les chrétiens : parce qu'encore, continue-t-il, qu'il y « ait quelquefois des plaisanteries hon

nêtes et agréables; licet interdum joca honesta » ac suavia sint; ils sont contraires à la règle de

l'Eglise : ab ccclesiasticd abhorrent regulá » : à cause, dit-il, « que nous ne pouvons pratiquer » ce que nous ne trouvons point dans les Ecri» tures : Quæ in Scripturis sanctis non reperi» mus, ea quemadmodum usurpare possumus » ? En effet, il est bien certain qu'on ne voit dans les saints livres aucune approbation ni aucun exemple autorisé de ces discours qui font rire : en sorte que saint Ambroise, après avoir rapporté ces paroles de notre Seigneur : Malheur à vous qui riez , s'étonne que les chrétiens puissent « chercher des sujets de rire : et nos ridendi ma» teriam requirimus, ut hic ridentes illic flea» mus » ? où l'on pourroit remarquer, qu'il défend plutôt de les chercher avec soin, que de s'en laisser récréer quand on les trouve : mais cependant il conclut « qu'il faut éviter non-seu» lement les plaisanteries excessives, mais encore » toute sorte de plaisanteries : non solùm pro» fusos, sed omnes etiam jocos declinandos ar» bitror » : ce qui montre que l'honnêteté qu'il

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