Images de page
PDF
ePub

CHAPITRE IX.

SUISSE.

Conséquences de l'attentat du 14 janvier, quant aux relations avec la

France. Observations et notes du Gouvernement impérial. Conduite de l'autorité fédérale. Hésitations du Gouvernement de Genève en ce qui concernait l'internement des réfugiés. - Insistance du Conseil fédéral. Enquete qu'il ordonne. Genève se soumet, mais fait appel à l'assemblée fédérale, qui déboute le Gouvernement cantonal de ses prétentions. – L'alliance entre la France et la Suisse ne reçoit pas d'atteintes. Inauguration du chemin de ser de Lyon à Genève. Remarquable dis

cours du général Dufour. AFFAIRES CANTONALES : catholiques et radicaux. Réaction parmi les pre

miers, à Fribourg en particulier ; retour de l'Evêque, ses conséquences. Comment les radicaux répondent aux catholiques. L'Helvétie; son programme. – Révision de la constitution de plusieurs cantons : Neuchâtel; Appenzel. – Agitation à Genève. Comment les radicaux de cette cité entendent la liberté de la presse.

Libre désormais des graves et légitimes préoccupations que lui causait le conflit de Neuchâtel, le gouvernement fédéral croyait pouvoir se livrer exclusivement aux affaires intérieures quand eut lieu cet attentat du 14 janvier, qui menaçait de mettre en question les relations du gouvernement français avec les États limitrophes. En ce qui concernait la Suisse, dès la fin de 1857, le Cabinet des Tuileries avait demandé à l'autorité fédérale de signaler au gouvernement cantonal de Genève le danger où l'entraigaient vis-à-vis de la France les menées des réfugiés français et italiens qui avaient trouvé asile sur son territoire. L'attentat du 14 janvier devait rendre plus pressantes encore les communications du Gouvernement impérial, d'autant que l'on supposait que les sociétés secrètes avaient eu vent de ce complot, qui eut un si long et si triste retentissement. Eu présence des observations de la France, devenues cette fois des remontrances, le gouvernement fédéral ne pouvait plus temporiser. Communication faite à Genève de la dernière Note venue de Paris, il demanda à l'autorité cantonale de le renseigner sur le nombre de réfugiés venus sur son territoire. — Réponse : les détails et liste à ce sujet, émanés de la France ou plutôt de la légation, étaient inexacts : nul condamné français ou non muni de papiers ne se trouvait à Genève, et quant aux Italiens, tout se bornait entre eux à des associations de bienfaisance. Ces explications n'ayant point paru absolument conformes à la réalité, le Conseil fédéral s'enquit de plus près, et, mieux renseigné, il arrêta que les réfugiés français et italiens convaincus de menées politiques, qui ne s'accordaient pas avec le droit d'asile, tel que l'entendait la constitution helvétique, seraient immédiatement internés conformément aux arrêtés sur cette matière. — Le 17 février, communication de cette décision à M. Fazy, président du Conseil d'État de Genève, par les délégués à l'exécution, MM. Dubs et Bischoff. Le magistrat génevois fit immédiatement éloigner les Français auxquels s'appliquait la résolution du Conseil fédéral. Mais on ne décida pas si aisément l'autorité cantonale en ce qui concernait les Italiens. — Insistance des commissaires fédéraux, définitivement édifiés sur la nature de ce que la police génevoise appelait une Société de secours mutuels. Cette Société se composait en réalité de cent vingt-huit membres au lieu de soixante-dix auxquels on l'évaluait. Elle n'admettait que des personnes ayant atteint l'âge viril; enfin, elle aurait souscrit pour les dix mille fusils que Mazzini tenait en réserve pour le premier des gouvernements italiens qui se révolterait. Dans ces circonstances, les représentants fédéraux ne pouvaient plus hésiter : en conséquence, établissement par eux de la liste des réfugiés à interner, et concession aux autres, moins suspects, d'un délai pour s'éloigner. Cette prudente conduite n'ayant pas abouti, et les réfugiés dont l'autorité cantonale avait pris en main la cause ne s'étant pas éloignés, il fallut que les commissaires fédéraux revinssent (octobre) à Genève pour que force restât à la décision du gouvernement central. Genève s'exécuta, mais en appela à l'Assemblée fédérale. Cet appel ne réussit pas mieux; le Conseil fédéral eut gain de cause, et la conduite de MM. Dubs et Bischoff fut approuvée.

Le 22 décembre eut lieu à Berne entre le marquis de Turgot, ambassadeur de l'Empereur, et le docteur Furrer, président de la Confédération helvétique, l'échange des ratifications du traité conclu entre la France et le canton de Genève pour la garantie réciproque de la propriété littéraire et artistique et des marques de fabrique. ger la face du territoire de mon empire. L'exécution de ces grands travaux est aussi nécessaire à l'intérêt de mes peuples qu'à ma propre satisfaction.

Précédemment (mars), Genève avait été témoin d'une solennité corroborative de l'alliance des deux nations : l'inauguration du chemin de fer de cette cité jusqu'à Lyon. Un honorable citoyen, le général Dufour, fit entendre à cette occasion de chaleureuses paroles : « Projeté dès 1845, dit-il, le chemin de fer de Lyon à Genève, grâce à la protection du Très-Haut, sans laquelle les efforts humains restent stériles, a été exécuté en moins de cinq années. Les événements n'en ont pas interrompu un seul instant les travaux ; les prescriptions du cahier des charges ont été non-seulement remplies, mais dépassées ; et l'entreprise, complétée par des additions importantes qui lui permettent de mieux atteindre son but, s'est achevée dans les conditions les plus propres à offrir au public toutes les garanties désirables. »

A cette justice rendue à l'activité des promoteurs de l'entreprise, l'honorable général, d'ailleurs ancien élève de l'École polytechnique de France, ajouta un toast à l'union des deux pays : « Vaillantes et loyales nations qui ont tant de motifs pour se rapprocher et vivre d'une vie en quelque sorte commune! La Suisse, si magnifiquement dotée par la nature, et si justement fière des hauts faits des fondateurs de son ancienne liberté ! La France, grande, noble et chevaleresque pays..., Messieurs, un chemin de fer supprime les distances, vivifie les relations, facilite tous les rapports. Celui que nous allons livrer à la circulation ne pourra qu'aider puissamment à la réalisation de notre veu à tous : l'union de plus en plus intime des deux États.

L'orateur terminait par des considérations d'une haute portée : « Quant au développement de leur prospérité future, je ne crains pas de dire qu'il est assuré, car l'esprit d'association appliqué aux grands travaux d'utilité publique est un levier dont la puissance n'a jamais donné de mécompte à ceux qui ont su le mettre en jeu. Napoléon Ies, dont le génie devançait le temps, adressait, en 1807, à son ministre de l'intérieur, ces paroles mémorables : J'ai fait consister la gloire de mon règne à chan

[ocr errors]

» Ce que Napoléon Ier , au faite de sa gloire et dans toute sa puissance, n'a pu exécuter, Napoléon III l'a fait, avec une rare énergie et une merveilleuse facilité. Le commencement de son règne étonne par la grandeur des résultats obtenus. Le Souverain que la France s'est donné, et auquel l'Europe qu'il a sauvée de l'anarchie doit à la fois reconnaissance et admiration, a parfaitement compris ce que peut la réunion du travail et des capitaux ; par toutes sortes d'immunités, notamment par l'adoption franche et complète du système fécond de la garantie d'un minimum de revenu, et par la création des grands réseaux, Napoléon III a encouragé, rendu possibles ces vastes entreprises auxquelles il convie tous les hommes de coeur et d'intelligence, à quelque opinion politique qu'ils appartiennent. » Ainsi parlait un citoyen qui avait pris une si grande part au gouvernement de son pays.

Affaires cantonales. Certes, une fois le danger des complications extérieures écarté, les cantons eussent pu s'adonner en paix au développement intérieur, si, cette fois encore, des divisions intestines n'y avaient mis obstacle. Dans les cantons catholiques, par exemple, et surtout depuis la rentrée de l'évêque de Fribourg, il se faisait un mouvement de réaction qui, nécessairement, excitait les susceptibilités du parti radical. C'est ainsi qu'on avait confié de nouveau, au clergé, la tenue des registres de l'état civil. On avait rendu aussi aux couvents, ce qui paraissait assez juste, les ouvrages enlevés de leurs bibliothèques à une autre époque. S'ensuivrait-il le rétablissement de ces couvents eux-mêmes ? Question d'avenir que les difficultés actuelles ne permettaient pas encore de résoudre. Il y avait bien d'autres sujets irritants entre des manières de voir absolument opposées. Et puis, sur certaines affaires pendantes et fort délicates, la Cour de Rome, en ce qui concernait la Confédération, était réputée peu accommodante. Telle la question, ancienne déjà, de la juridiction épiscopale quant au Tessin. Le conseil fédéral demandait qu'il fût affranchi de l'obédience en vers l'épiscopat de Côme et de Milan; mais le Vatican ne paraissait pas disposé à donner les mains à ce changement. De là, maintes aigreurs dont les radicaux tirèrent parti.

Au mois d'août, se réunissait à Langenthal une société qui, sous le nom d'Helvetia, se proposait, entre autres choses, d'affermir le peuple dans la conscience nationale, d'étendre à l'intérieur sa participation aux affaires de la Confédération, de l'instruire, et, au dehors, de développer la nationalité helvétique. On indiquait, comme moyens d'action, tout ce qui, en effet, peut toujours être considéré comme ayant ce caractère : les articles de journaux, les brochures, la fraternisation avec d'autres sociétés tendant au même but, etc.

Puis des détails d'organisation en vue d'assurer l'efficacité de cette propagande de la Société : sections locales relevant d'un comité central, et sociétés cantonales se composant de plusieurs sections locales. Au comité central la surveillance des événements extérieurs et intérieurs de nature à intéresser la situation politique du pays, l'observation de la marche de la Sociétémère et des sections locales et cantonales; enfin, le soin d'aviser, suivant l'honneur et le salut du pays, en cas d'urgence et d'impossibilité de convocation immédiate de l'assemblée gé. nérale.

Pendant ce déploiement de deux drapeaux parfaitement distincts, plusieurs cantons, Neuchâtel, Appenzell et Bâle-Ville, avaient opéré ou opéraient encore la révision de leurs constitutions. Et d'abord, quant à Neuchâtel, irrités par les derniers événements, les royalistes se laissèrent faire et acceptèrent en définitive l'alliance nécessairement momentanée des indépendants; il en sortit une constitution marquée, à certains endroits, de l'esprit conservateur.

L'empreinte de l'antique Helvétie était encore plus profonde dans le pacte fondamental révisé, du canton d'Appenzel. Pouvoir suprême, la Landsgemeinde (communauté du pays); à elle la nomination du pouvoir exécutif, et au grand Conseil nommé par les électeurs, le vote de l'impôt, l'examen des sujets à soumettre à la Landsgemeinde, ainsi que la surveillance des affaires administratives, politiques et religieuses. Il y avait ensuite un

« PrécédentContinuer »