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et l'oblige à sortir du chemin battu , il s'embrouille d'une manière à n'être point entendu, témoin ce qu'on vient de voir sur les deux enfers, qui tient une grande place, et toute pleine de ténèbres et d'égaremens dans son Commentaire. C'est dans ses notes sur ce verset : En qui tous les hommes ont ché (1) : IN QUO OMNES PECCAVERUNT, un raffinement particulier de dire, que cet in quo signifie Eve : que c'est en elle que saint Paul enseigne que nous sommes tous pécheurs; et que s'il a dit in quo, quoiqu'il parlât d'une femme, cum de muliere loquatur, c'est à cause que la femme est homme, en prenant ce mot pour le genre,

et qu'en ce sens Eve étoit Adam : et ipsa enim Adam est, parce qu'Adam signifie homme; de sorte que c'est merveille qu'au lieu d'un nouvel Adam, saint Paul ne nous a pas donné en JésusChrist une nouvelle Eve. Je ne sais pourquoi M. Simon n'a pas relevé une remarque si particulière à ce commentateur, dont il prise tant les rares talens. Il devoit encore observer sur ce passage de saint Pau] : PECCATUM OCCASIONE ACCEPTA PER MANDATUM, FEFELLIT ME : le péché a pris occasion du commandement pour me tromper et pour me donner la mort (2), que

le péché dans cet auteur, c'est le diable : peccatum hoc loco diabolum intellige; ce qu'il inculque bien fortement en un autre endroit (3). C'est aussi l'explication de Pélage , qui ne vouloit point entendre que la concupiscence, qu'il croyoit bonne, fût appelée péché par le saint apôtre. Je pourrois relever beaucoup d'autres notes aussi malheureuses de ce commentateur, et en conclure qu'il n'enten(1) Rom. v. 12.

- (2) Rom. vii. 11. – (3) Ibid. v. 18.

doit guère son original; mais c'en est assez pour faire voir que cet auteur, si estimé de M. Simon, encore que par sa doctrine mêlée, et dans des siècles moins éclairés, il ait long-temps imposé au monde sous le grand nom de saint Ambroise , n'a point eu au fond de meilleur titre pour gagner l'estime de notre critique, et mériter la préférence qu'il lui adjuge audessus presque de tous les auteurs ecclésiastiques, du moins de tous les latins, que d'avoir été dans une grande partie de son Commentaire, comme je le nomme sans crainte, un précurseur de Pélage.

CHAPITRE VII.

Que notre critique affecte de donner à la doctrine de Pe

lage un air d'antiquité : qu'il fait dire à saint Augustin que Dieu est cause du péché : qu'il lui préfère Pélage, et que partout il excuse cet hérésiarque.

Aussi nous avons vu qu'après Hilaire, Pélage est celui des commentateurs que M. Simon estime le plus. Il est vrai qu'il semble excepter ses erreurs. Mais on verra dans la suite qu'il les réduit à si peu de chose, qu'à peine un juge équitable le compterat-il parmi les hérésiarques. Certainement saint Augustin, selon notre auteur, n'a pas moins de tort que lui, et n'est pas un novateur moins dangereux; puisqu'il favorise (j'ai honte de le répéter) les impiétés de Luther : de sorte qu'il se trouvera, parla critique de M. Simon, que les deux commentateurs les plus dignes de ses louanges parmi les Latins, sont Hilaire, très-favorable. aux sentimens de Pélage, et Pelage même.

C'est pourquoi il tâche partout de le rendre conforme aux anciens et surtout à saint Chrysostôme. L'on prendra garde, dit-il (1), que pour ne pas s'accorder avec la doctrine qui a été la plus commune après saint Augustin parmi les Latins , Pélage n'est pas pour cela hérétique : autrement il faudroit accuser d'hérésie la plupart des anciens docteurs de l'Eglise. C'est dire assez clairement que la doctrine la plus commune de l'Eglise latine étoit contraire à l'antiquité. Il poursuit : Pélage s'accorde , ditil (2), avec les anciens commentateurs dans l'interprétation de ces paroles, TradIDIT illos Deus in DESIDERIA CORDIS EORUM, encore qu'il soit éloigné de saint Augustin. C'est saint Augustin qui a tort, c'est lui qui innove, c'est Pélage qui s'attachoit à la tradition. Mais en quoi ? l'auteur le va dire : cette expression Tradidit, Dieu a livré, ne marque pas, dit Pélage, que Dieu ait livré lui-même les pécheurs aux désirs de leurs cours , comme s'il étoit cause de leurs désordres. C'est donc à dire que saint Augustin faisoit Dieu cause des désordres. M. Simon l'inculque partout, comme la suite le fera paroître, et Pélage savoit mieux que lui condamner cette impiété.

Nous verrons ailleurs qu'il soutient cet hérésiarque, dans la manière dont il élude le plus beau passage de saint Paul pour le péché originel (3). Mais on ne peut pas tout dire à la fois, ni ramener en un seul endroit toutes les erreurs de M. Simon. Nous

(1) P. 238.-(2) P.240.- (3) P. 241.

avons ici à considérer l'air d'antiquité qu'il donne partout à Pélage. Poursuivons donc. Pélage , dit-il, suit d'ordinaire les interprétations des Pères grecs, principalement celles de saint Chrysostome. Je le nie, et en attendant l'examen plus particulier de cette matière, on voit l'affectation de justifier Pélage, en le faisant d'ordinaire conforme aux saints docteurs. La même idée se trouve partout (1). On ne peut nier que l'explication, qui est ici condamnée par saint Augustin , ne soit de Pélage dans son Commentaire sur l'épitre aux Romains ; mais elle est en même temps de tous les anciens commentateurs. Voilà un acharneinent qui n'a point d'exemple, à adjuger à un hérésiarque la possession de l'antiquité. Ailleurs : Toute l'antiquité, dit-il, sembloit parler en leur faveur, (de Pélage et de ses disciples dont il s'agit en cet endroit). Ce n'est pas tout, on trouve, continue-t-il (2), dans les deux livres de saint Augustin sur la grâce de Jésus-Christ et sur le péché originel , plusieurs extraits des ouvrages de Pélage, dont le langage paroit peu éloigné de celui des Pères grecs : et il ajoute, qu'encore que ces expressions pussent avoir un bon sens, elles ont été condamnées par saint Augustin. Il insinue, qu'il n'y avoit qu'à s'entendre et que la dispute étoit presque toute dans les mots. C'est pourquoi il ajoute encore : Si saint Augustin s'étoit contenté de prouver par l'Ecriture, qu'outre ces grâces extérieures, il faut nécessairement en admettre d'intérieures , il auroit ruiné l'hérésie des pélagiens sans s'éloigner de la plupart de leurs expressions , qu'il eût été peut-être meilleur de

(1) P. 252.- (3) P. 292.

conserver, parce qu'elles sont conformes à toute la théologie. Voilà une belle idée pour détruire une hérésie. Il n'y a qu'à parler comme elle et conserver la plupart de ses expressions. C'est le conseil que M. Simon auroit donné à saint Augustin, s'il avoit vécu de son temps. Il venoit pourtant de nous dire, qu'on a rejeter ces expressions des pélagiens , quoiqu'ils eussent pu s'en servir. Nous démêlerons ailleurs ce nouveau mystère que M. Simon a trouvé pour et contre l'hérésie pélagienne. On en voit assez pour entendre qu'il donne, autant qu'il peut, à cette hérésie un air d'antiquité et de bonne foi, et à saint Augustin, qui défendoit la cause de l'Eglise, un air d'innovation, de contention sur les mots, et de chicane.

Il tâche, par tous moyens, de donner de l'autorité au Commentaire de Pélage sur les épîtres de saint Paul; et pour inviter à le lire : Je crois, ditil (1), que Pélage l'avoit composé avant que d'être déclaré novateur. Vous diriez que ces nouveautés n'y sont pas. On sait cependant que tout en est plein, et M. Simon trouve ce moyen de les insinuer plus doucement. C'est donc un aveuglement manifeste à ce critique d'avoir tant loué Hilaire, même en le presupposant si favorable à Pélage : c'en est encore un plus grand de témoigner tant d'estime pour Pélage même; mais le comble de l'erreur est de les louer l'un et l'autre comme défenseurs de la tradition, au préjudice de saint Augustin.

(1) P. 238.

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