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distinguer comme quatre états de ce grand homme : le premier, au commencement de sa conversion , lorsque, sans avoir examiné la matière de la grâce, il en disoit naturellement ce qu'il en avoit appris dans l'Eglise ; et dans cet état, il étoit exempt de toute erreur. La preuve en est constante dans les

ouvrages qui suivirent immédiatement sa conversion. Un des premiers est celui de l'Ordre, où nous trouvons ces paroles (1): Prions , non pour obtenir que les richesses, ou les honneurs , ou les autres choses de cette nature , incertaines et passagères, nous arrivent, mais afin que nous ayons celles qui nous peuvent rendre bons et heureux ; où il reconnoît clairement que tout ce qui nous fait bons est un don de Dieu , et par conséquent la foi même et les bonnes oeuvres sans distinguer les premières d'avec les suivantes, ni le commencement d'avec la fin; mais comprenant au contraire dans sa prière, les principes mêmes : ce qu'il confirme clairement, lorsqu'incontinent après il parle ainsi à sainte Monique sa mère (2) : Afin que ces voeux soient accomplis , nous vous chargeons , ma mère, de nous en obtenir l'effet; puisque je crois et assure très-certainement que Dieu m'a donné, par vos prières , le sentiment ou je suis de ne rien préférer à la rité, de ne rien vouloir , de ne rien penser, de ne rien aimer autre chose. On ne pouvoit pas expliquer plus précisément, que le commencement de la piété, dont la foi est le fondement, et tout enfin jusqu'au premier désir et à la première pensée de se convertir, lui venoit de Dieu; puisque c'étoit

(1) Lib. 11. c. xx. n. 52. - (0) Ibid.

l'effet des voeux de sa sainte mère; et la suite le fait paroître encore plus évidemment, lorsqu'il continue et conclut ainsi cette prière (1): Et je ne cesserai jamais de croire qu'ayant obtenu par les mérites de vos prières le désir d'un si grand bien, ce ne soit encore par vous que j'en obtiendrai la possession. Il ne laisse point à douter que tout l'ouvrage de la piété, qu'il met dans l'amour et dans la recherche de la vérité, depuis le commencement jusqu'à la perfection, ne soit un don de la grâce; puisqu'il reconnoit

que

c'est le fruit des prières, et non point des siennes, mais de celles d'une bonne mère,

ère, qui ne cessoit de gémir devant Dieu.

Ceux qui se souviennent combien de fois saint Augustin a fondé la nécessité, la prévention et l'efficace de la grâce sur les prières, de la nature de celles qu'on vient d'entendre, et qu'on fait non-seulement pour sa conversion, mais encore pour celle des autres ; en sorte que le désir et la pensée même de se convertir, qui est la première chose par où l'on commence, en soit l'effet, ne douteront pas que ce Père n'ait senti dès-lors tout ce qui est dû à la grâce, puisqu'il a si parfaitement compris ce qui est dû à la prière. Mais de peur qu'on ne croie que la prière, par où l'on obtient les autres dons, ne nous vienne de nous-mêmes, le même saint Augustin dans ses Soliloques, c'est-à-dire, dès les premiers jours de sa conversion, l'attribue à Dieu par ces paroles (2): O Dieu, créateur de l'univers, accordez-moi premièrement que je vous prie bien; ensuite, que je me rende digne d'étre exaucé ; et enfin que vous me (1) Lib. 11. C. XX. n. 52. — (7) Solil. I. 1. c. 1, n. 2.

rendiez tout-à-fait libre : PRÆSTA MIAI PRIMUM UT BENE TE ROGEM: DEINDE UT ME AGAM DIGNUM QUEM EXAUDIAS: POSTREMO UT LIBEREs. Pour peu qu'on soit accoutumé au langage de saint Augustin, qui en ce point est celui de toute l'Eglise, on entendra aisément que par ces paroles : Accordez-moi que je vous prie bien, que je me rende digne d'étre exaucé, que je sois libre (1), c'est l'effet et non pas un simple pouvoir qu'on demande à Dieu, et que la grâce que l'on réclame, est celle qui tourne les cours où ils se doivent tourner. Saint Augustin sentoit donc déjà ce grand secret, qu'il a depuis si bien expliqué contre les pélagiens, que la prière, par laquelle on nous donne tout, est elle-même donnée, et qu'il ne répugne point à la grâce qu'on croie pouvoir s'en rendre digne, pourvu qu'on croie auparavant que c'est elle qui nous rend digne d'elle-même.

Quand il demandoit à Dieu qu'il le délivrât , il sentoit ce qui lui manquoit pour être libre, et reconnoissant dès-lors la captivité de la liberté humaine, qu'il a depuis enseignée plus à fond, il ne s'appuyoit que sur la puissance de la grâce du libérateur. Voilà l'esprit qu'on recevoit en entrant dans l'Eglise. On y apprenoit, en priant, la prévention de la grâce convertissante. C'est aussi à quoi en revient saint Augustin, lorsqu'il dit, que dans le temps même que les Pères moins attentifs à expliquer le mystère de la grâce, que personne ne combattoit, n'en parloient qu'en passant, et en peu de mots, on ensentoit la force par la prière (2); en sorte, comme l'expli

(1) De gest. Pelag. cap. xiv. n. 33. et seq. l. 11. retract. C. XXIII, XXVI, et alib. pass. — (2) De præd. SS. c. XIV. n. 27.

quent les Capitules de saint Célestin (1), que la loi et la coutume de prier fixoit la créance de l'Eglise, sur la prevention de la grâce. Saint Augustin en est lui-même un exemple; puisque si long-temps avant qu'il eût seulement songé à examiner ces grandes questions de la prédestination et de la grâce prévenante, le Saint-Esprit lui en apprenoit la vérité dans la prière; et c'est pourquoi il continuoit à prier ainsi dans ses Soliloques (2) : « Je vous prie, ô Dieu, vous » par qui nous surmontons l'ennemi, de qui nous » avons reçu de ne point périr à jamais, par qui » nous séparons le bien du mal, par qui nous fuyons » le mal et nous suivons le bien, par qui nous sur» montons les adversités du monde, et ne nous at» tachons point à ses attraits; Dieu enfin qui nous » convertissez, qui nous dépouillez de ce qui n'est » pas, et nous revêtissez de ce qui est, c'est-à-dire, » de vous-même, etc. ». En vérité, l'onction de Dieu lui apprenoit tout : l'oraison étoit sa maîtresse pour lui enseigner le fond de la doctrine de la grâce, et s'il ne réfutoit pas encore l'hérésie pélagienne par ses raisons, il la réfutoit par ses prières, pour me servir de l'expression de ce saint docteur (3).

Et si nous voulions remonter plus haut, nous trouverions dès son premier livre, qui est celui contre les académiciens (4) et dès les premières lignes, que parlant à Romanien, à qui il adressoit cet ouvrage, après lui avoir représenté toutes nos erreurs, d'où l'on ne sort, disoit-il, que par quelque occasion favorable, il ne nous reste autre chose, conclut-il ,

(1. Cap. xi. (2) Sol. lib. 1. c. I.n. 3. - (4) Lib. 1. c. I. n. 1.

(3) De don. pers. c. 11. n. 3.

que de faire à Dieu des voeux pour vous , afin d'obtenir de lui, puisqu'il gouverne toutes choses, qu'il vous rende à vous-même et vous permette de jouir enfin de la liberté à laquelle vous aspirez il y a longtemps; par où il nous montre que Dieu en est le maître : et à la fin il continue à nous faire voir que c'est toujours dans la prière que l'on goûte une vérité si importante.

CHAPITRE XI.

Passage du livre des Confessions.

Mais pour aller à la source, il faut encore écouter ce saint docteur dans ses confessions, et lui entendre confesser qu'il devoit sa conversion aux larmes continuelles de sa mère. C'est lui-même, qui parlant dans le livre de la Persévérance de cet endroit de ses confessions (1), y reconnoît un aveu de la grâce prévenante et convertissante de Jésus-Christ. Mais toutes ses confessions sont pleines d'expressions de cette nature, et il ne cesse d'y faire voir par ses propres expériences, que tout l'ouvrage de sa conversion étoit de Dieu , dès les premiers pas. Car il у

montre que c'étoit par lui et sous sa conduite, DUCE TE , qu'il étoit rentré en lui-même, ce que je n'aurois pas pu , dit-il, si vous n'aviez pas été mon secours (2); et il reconnoît par toute la suite que

Dieu

gagne , qu'il change les cæurs, qu'il rappelle l'homme à lui-même par des voies secrètes et impénétrables (3); en sorte

(1) Lib in. Conf. cap. xu. n. 21. De don. pers. c. XI. n. 33. (3) Lib. vu. c. X.

(3) Lib. VUI. C. 1, VI, VII, et sea.

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