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saint Chrysostôme parle ainsi en un autre endroit : « Je sais, dit-il(+), un saint homme qui prioit de cette » sorte : Seigneur, nous vous rendons grâces pour » les biens que nous avons reçus de vous, sans que » nous l'ayons mérité, depuis le commencement de » notre vie, jusqu'à présent : oui, Seigneur, pour » ceux que nous savons, et pour ceux que nous ne » savons pas; pour tous ceux qu'on nous a faits par » cuvres ou par paroles, volontairement et invo» lontairement; pour les afflictions, pour les rafraî» chissemens qui nous sont venus ; pour l'enfer (R), » pour le royaume

des cieux. Remarquez comment » il rend grâces de tout le bien que les hommes » lui ont fait, ou par æuvres, ou par paroles, vo>> lontairement ou involontairement », en comptant cette bonne volonté des autres, quoique sortie bien certainement de leur libre arbitre, comme un don de Dieu qui les meut. Il montre donc que Dieu fait en nous-mêmes le libre mouvement de nos cœurs; et finit ainsi sa prière : « Nous vous prions, Sei» gneur, de nous conserver une ame sainte, une » bonne conscience et une fin digne de votre bonté: » vous qui nous avez tant aimés, que vous nous » avez donné votre Fils; rendez-nous dignes de votre

(1) Hom. x. ad Coloss. n. 3.

(a) Le mot grec que l'illustre auteur rend par celui d'enfer, n'est pas susceptible, comme le mot latin infernus, de différentes interprétations, et signifie précisément le lieu où souffrent les damnés. Ainsi, l'on doit dire que le saint homme, qui rendoit grâces à Dieu pour l'enfer et pour le royaume des cieux, se proposoit uniquement de glorifier la justice et la miséricorde de Dieu. On ne pourrait concevoir sans cette explication, ce que signifient ces actions de gráces rendues pour l'enfer. Edit. de Paris.

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» amour, ô Jésus-Christ, Fils unique de Dieu; faites» nous trouver la sagesse dans votre parole et dans » votre crainte, etc. » C'est ainsi qu'on demande à Dieu ce qu'on fait soi-même, et qu'aussi on lui en rend grâces comme d'une chose qui vient de lui. Il y a un instinct dans l'Eglise pour demander à Dieu, chacun pour soi, et tous pour tous, non pas

le simple pouvoir, mais le faire : il y a encore un instinct pour lui rendre une action de grâces particulière du bien que font ceux qui font bien. On ressent donc qu'ils ont reçu un don particulier de bien faire. On ne croit pas pour cela que leur libre arbitre soit asfoibli, à Dieu ne plaise, ni que la prière lui nuise. Cet instinct vient de l'esprit de la foi, puisqu'il est dans toute l'Eglise. C'est donc un dogme constant et un article de foi, que sans blesser le libre arbitre, Dieu le tourne comme il lui plaît, par les voies qui lui sont connues.

CHAPITRE XXV.

Ni les semi-pelagiens, ni Pelage même ne nioient pas que

Dieu ne pút tourner il vouloit le libre arbitre : si c'étoit le libre arbitre même qui donnoit à Dieu ce pouvoir, comme le disoit Pélage : excellente réfutation de saint Augustin.

La doctrine qui reconnoît Dieu pour infaillible moteur du cœur humain, est si constante dans l'Eglise, que les semi-pélagiens, tout attachés qu'ils étoient à élever le libre arbitre au préjudice de la grâce, ne l'ont pas nié; au contraire, ils l'outrent

plutôt, lorsqu'ils disent qu'il y en a que Dieu force malgré qu'ils en aient à faire le bien; qu'il attire, soit qu'ils le sachent ou non, malgré toute leur sistance, et soit qu'ils le veuillent , ou qu'ils ne le veuillent pas (1). Je ne crois pas qu'en parlant ainsi, Cassien, le père des semi-pelagiens, ait voulu dire qu'en émouvant l'homme, Dieu lui ôtât absolument son libre arbitre, pour lequel il combat tant dans les endroits mêmes d'où ces paroles sont tirées ; mais, quoi qu'il en soit, il parle de sorte qu'il donne lieu à saint Prosper de le reprendre (2) de partager mal à propos le genre humain , et de nier dans les uns le libre arbitre, et la grâce dans les autres (3). Il n'y a nul inconvénient que des esprits, à qui la justesse et la profondeur manquent, et qui se laissent dominer à leur prévention, agissant par des mouvemens irréguliers, outrent d'un côté ce qu'ils relâchent de l'autre. Ce qui est certain, c'est qu'ils avouent que Dieu change les volontés comme il lui plait, ainsi que saint Prosper le reconnoît; et qu'à regarder la consommation des bonnes æuvres, et l'exclusion parfaite du péché, ils parlent, à peu près, comme les autres docteurs, se réservant de laisser, quand ils vouloient, au libre arbitre, le commencement de la piété, encore que quand ils vouloient ils le donnassent aussi à la grâce.

Le fond de cette doctrine venoit de Pélage, dont saint Augustin rapporte un mémorable passage (4), où il reconnoît que Dieu tourne il lui plait le

(1) Cass. coll. XII. cap. XVII, XVIII.

(2) Cont. coll. n. 21. - (3) Coll. 1. c. xv. Coll. ix. C. XXII. Coll. xu. C. iv, vi. Coll. xu. c. IX, x1, xii, xiv, et seq. - (6) De gratia Christ. l. 1. c. xxi.

cour de l'homme, UT COR NOSTRUM QUO VOLUERIT DEUS IPSE DECLINET : Voilà, dit saint Augustin , » un grand secours de la grâce de tourner le cæur » où il lui plaît; mais, poursuit ce Père, Pélage » veut qu'on mérite ce secours par

le

pur exer» cice de son libre arbitre; lorsque nous souhaitons » que Dieu nous gouverne, lorsque nous mortifions » notre volonté, que nous l'attachons à la sienne, » et que devenant avec lui un même esprit, nous » mettons notre cæur en sa main, en sorte qu'il en » fait après tout ce qu'il veut »). Pélage n'a donc pu nier que Dieu peut tout sur le libre arbitre de l'homme. Cette vérité étoit établie par trop de témoignages de l'Ecriture et trop constante dans l'Eglise pour être niée ; et tout ce que put inventer cet hérésiarque, en faveur du libre arbitre, c'est que si Dieu avoit un pouvoir si absolu sur nos volontés, c'étoit nous-mêmes qui le lui donnions ; mais saint Augustin le force dans ce dernier retranchement, par ces paroles (1): « Je voudrois bien qu'il » nous dît si Assuérus, ce roi d'Assyrie, dont Esther » détestoit la couche, pendant qu'il étoit assis sur » son trône, chargé d'or et de pierreries, et regar» doit cette sainte femme avec un cil terrible comme » un taureau furieux, s'étoit déjà tourné du côté » de Dieu par son libre arbitre, souhaitant qu'il » gouvernât son esprit et qu'il mît son cour en sa » main ? Ce seroit être insensé de le croire ainsi, et » néanmoins Dieu le tourna où il vouloit, et chan» gea sa colère en douceur, ce qui est bien plus

(1) De gratia Christ. I. 1. c. xxiv.

» admirable que s'il l'avoit seulement fléchi à la clé» mence, sans l'avoir trouvé possédé d'un sentiment » contraire ». Afin donc d'avoir tout pouvoir sur le cæur de l'homme, Dieu n'attend pas que l'homme le lui donne. Qu'ils disent donc, poursuit ce Père, et qu'ils entendent, que par une puissance cachée et aussi absolue qu'elle est ineffable, sans l'emprunter de personne, Dieu opère dans le coeur de l'homme toutes les bonnes volontés qu'il lui plait.

CHAPITRE XXVI.

La prière de Jésus-Christ pour saint Pierre : J'ai prie

pour toi ; en saint Luc, XXII. 32 : application aux prières de l'Eglise.

JÉSUS-CHRIST a déclaré très - manifestement cette puissance dans cette prière qu'il fait pour saint Pierre : J'ai prié pour toi, afin que ta foi ne faille point. Personne ne doute que saint Pierre ne dût croire par sa volonté, et par conséquent que ce ne fût le libre exercice de la volonté que JésusChrist demandoit pour lui. On ne doute pas non plus que le Fils de Dieu n'ait été exaucé dans cette demande, puisqu'il dit lui-même à son Père : Je sais que vous m'exaucez toujours, ni par conséquent que ce libre arbitre si foible, par lequel dans quelques heures cet apôtre devoit renier son maître, après la prière de Jésus-Christ, ne dût être fortifié en son temps, jusqu'à devenir invincible. Par conséquent on ne doute pas que Dieu ne puisse tout

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