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base, il faut qu'elle en ait quatorze de hauteur; & d'après l'une ou l'autre de ces mesures, on peut déterminer celles de toutes les parties du bâtiment. Quoique cette architecture n'ait aucun rapport avec celle de l'Europe , quoiqu'elle n'ait rien emprunté de l'architecture des Grecs, elle a cependant un genre de beauté qui lui est propre. Les palais de l'Empereur font de vrais palais; & par l'immenfité , la symétrie, l'élévation, la régularité , la magnificence des bâtimens multipliés qui les composent, ils annoncent la grandeur du Maître qui les habite. Le Louvre feroit au large dans une feule des nombreuses cours du palais de Pe-king. Tous les Missionnaires qui ont pénétré dans cette vaste & superbe demeure, conviennent que si chacune de ses parties, prise isolément, ne charme pas autant la vue que les morceaux de la grande architecture de l'Europe , leur ensemble leur a du moins oííèrt un spectacle , auquel rien de ce qu'ils avoient vu jusqu'alors ne les avoit préparés.

Presque toutes les maisons & tous les édifices font construits en bois. Ce n'est pas que le marbre & la pierre manquent à la Chine, puisque la plupart des Provinces en font abondamment pourvues, & que plusieurs villes font pavées en marbres de toutes les couleurs. Ce n'est pas aussi la difficulté du transport : tous les jardins de l'Empereur font semés de rochers énormes; tous fes palais posent sur des assises immenses de blocs de marbre & d'albâtre , & toutes les marches des escaliers , quelque longues & quelque larges qu'elles soient, font d'une feule piece. Outre la crainte des tremblemens de terre, la raison qui empêche sur-tout qu'on ne construise en marbre & en pierre, c'est que la chaleur & l'humidité, dans les Provinces du midi, & le froid ri- 11 — goureux, dans celles du nord, rendroient ces maisons ArtsdudesM. mal-faines & presque inhabitables. APe-king même, où les pluies durent peu , on est obligé d'étendre des feutres sur ies petits escaliers de marbre, qui fe trouvent au palais : l'humidité de l'air mouille & détrempe tout. Pendant l'hiver , le froid y est si vif, qu'on ne peut ouvrir aucune fenêtre du côté du nord, & que la glace s'y maintient constamment pendant plus de trois mois , à l'épaisseur d'un pied &' demi.

Les mêmes raisons, tirées de la nature du climat, empêchent également la multiplicité des étages j un second, un troisieme étage ne seroient habitables ni pendant les grandes chaleurs, ni pendant les grands froids Quoique Pe-king soit plus au nord que tout le reste de l'Empire, la canicule y est si brûlante , que la Police oblige les gens de boutique & d'atelier à coucher au grand air fous leurs appentis, dans la crainte qu'ils ne soient étouffés dans l'intérieur de leurs logemens. La demeure des Grands & des personnes riches est ordinairement composée de cinq grandes cours, toutes environnées de bâtimens : des étages supérieurs ne leur offriroient que des appartemens superflus. Des maisons à plusieurs étages ne seroient pas plus commodes pour le peuple; il faut au moins à celui-ci une cour spacieuse & reculée pour les femmes : autrement leur clôture deviendroit la plus mal-faine & la plus ennuyeuse des prisons. D'ailleurs une petite famille tj&. pourroit occuper feule une maison a plusieurs étages',' .Si elle ne se résoudroit point à l'habiter partiellement avec une autre famille.

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s Cependant les constructions à plusieurs étages ont été Ansàudtjsin. ^ ja m0(je pemlant plusieurs siecles, lorsque la Cour Impériale résidoit dans les Provinces du Midi. Presque tous les petits palais que ces Empereurs élevoient dans leurs jardins, étoient de cette espece, & leur goût pour cette maniere de bâtir en vint au point de construire d'immenses corps-de-logis qui avoient, dit-on, depuis cent cinquante pieds de haut jusqu'à deux cents: les pavillons ou tours , qui étoient aux extrémités, s elevoient quelquefois au delà de trois cents pieds. Maiscomme il est difficile de lutter long-temps contre le climat , les Empereurs se dégoûterent de cette architecture aérienne, même avant de quitter les Provinces du Midi. Cependant, soit pour en conserver le souvenir , soit pour mettre plus de variété dans les constructions, il existe encore aujourd'hui quelques bâtimens à plusieurs étages dans le parc de Yuen-ming-yuen, dans celui de Ge-ho-eu/h, & même dans les grands jardins du palais de Pe-king* On en rencontre aussi quelques-uns dans les Provinces de Kùmg-nan & de Tche-kiang.

Le grand nombre de rivieres & la multiplicité des canaux qui arrosent la Chine ont nécessité la construction d'une prodigieuse quantité de ponts, dont les formes font très-variées : les uns font en voûte exhaussée, sur laquelle on monte & l'on descend par des escaliers trèsdoux , dont les marches n'ont pas trois pouces d'épaisseur : d'autres n'ont ni arches ni voûtes; on les paíle sur de larges pierres, posées sur des piles comme des planches. Quelques-unes de ces pierres ont jusqu'à dix-huit pieds de longueur. Une partie de ces ponts est construite en pierre, en marbre ou en brique » l'autre en — bois, ou formée de bateaux. Ces derniers font d'une in- nsdudejgn. vention très-ancienne. Ils portent le nom de Seou-kiao, ponts Jlottans, & l'on en trouve plusieurs sur les grands fleuves Kiang & Hoang-ho.

Parmi les beaux ponts de la Chine > on diítingue celui qui est à trois lieues de Pe-king, &c qui a deux cents pas de longueur sur une largeur proportionnée. Sa hauteur & l'inutilité apparente de la plus grande partie de fes arches paroissent choquer d'abord la plupart des étrangers , parce qu'il ne couvre qu'une riviere médiocre. Mais lorsque celle-ci est enflée par les pluies de la canicule , à peine toutes les arches du pont suffisent pour laisser écouler fes eaux.

Les anciens Livres Chinois parlent de plusieurs ponts ingénieux, dont la destination étoit vraiment utile : on en avoit imaginé qui pouvoient être exécutés en un jour, pour subvenir à la rupture subite d'un autre pont, pour remédier à une inondation, faciliter la communication d'une armée, ouvrir ou abréger le chemin aux vivres qu'on lui portoit. On avoit alors des ponts en arc-en-ciel, en levier, en balancier, à poulies, en- coulijses, à double bascule, en compas, en fagots encrés, en poutres empaillées r en barques renversées , en cordes tendues , &c. Tous ces ponts , dont les noms fe retrouvent dans les Ecrits anciens, ne font plus connus aujourd'hui.

Croiroit-on que la construction des ponts ait été autrefois un goût de luxe , sévérement reproché aux Empereurs? On cite celui qui sut construit en fer & en bronze au huitieme siecle. Un Empereur de la dynastie des Soui B en fie bâtir quarante, tous d'une architecture différente, Arududejsin. ^ans ja feuje vjije je Sou-tcheou. Les ponts de caprice 6c

de fantaisie, aussi variés par leur forme que par leurs ornemens , se multiplierent à l'excès dans les parcs & les jardins de plaisance des Empereurs des Leang, des Soui & des Tang. Ces constructions bizarres , dont nous vo.yons aujourd'hui quelques imitations dans nos modernes jardins Anglois, donnerent lieu aux représentations d'un censeur de l'Empire , qui eut la fermeté courageuse de dire à Yang-ti, le Sardanapale de la Chine : " Plus les ponts » inutiles de vos jardins anciens & nouveaux s'embel»i lissent & se multiplient, plus les nécessaires se détério» rent & diminuent dans toutes les Provinces. Les nom» breux essaims d'Artistes qui accourent dans votre ca»j pitale de toutes les extrémités de l'Empire, ne feront » pas des soldats contre les Tartares qui nous mena» cent; & après avoir bâti un plus grand nombre do •j ponts qu'aucun de vos prédéceíseurs, il est bien à M craindre que vous n'en trouviez pas pour suir leurs » victoires. Votre humble sujet en seche de douleur, & » ne dit ses justes craintes à Votre Majesté, que parce » qu'enivrée des mensonges de ses flatteurs , elle ne voit » que les fleurs de la coupe empoisonnée qu'ils lui pré» sentent. Songez , Seigneur , qu'un vieil Officier qui n vous dit la vérité au péril de sa tête, craint plus la » mort pour Votre Majesté que pour lui «.

L'architecture navale des Chinois paroît n'avoir fait aucun progrès depuis plusieurs siecles : la fréquentation des Européens sur leurs côtes, & la vue de leurs vaisseaux, n'ont pu les déterminer à réformer ou à perfectionner

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