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LA

LITTÉRATURE FRANÇAISE

AU XVIIE SIÈCLE

LE SIÈCLE DE LOUIS XIV

D'où vient cetle appellation, et quelle en est la portée ? Tableau

de la société française sous le règne de Louis XIV. - Le roi, la cour, la ville, la province, le peuple, le clergé. Les gens de lettes et les pensions.

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On se rappelle l'historique rapide et souvent inexact que trace Boileau de la poésie française durant le moyen âge et au xvie siècle, et le soupir de soulagement qui lui échappe, quand il salue Malherbe :

Enfin Malherbe vint...

Malherbe, c'est la règle, c'est l'autorité, c'est l'ordre, c'est le salut. La plupart des critiques témoignent la même satisfaction, avec je ne sais quoi de plus recueilli, lors

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XVIIe siècle.

qu'ils sont parvenus au seuil de cette mémorable période, qu'on est convenu d'appeler le siècle de Louis XIV. Ils ont enfin touché la terre promise! Jusque-là, tout était confusion, anarchie, chaos dans la littérature française; à peine çà et là quelques éclairs parmi les ténèbres, un vague pressentiment des beautés parfaités qui vont enfin apparaître. Ne leur demandez pas où commence et où finit cette époque fortunée, qui ne produisit que des chefsd'ouvre : ces misérables questions de date méritent-elles d'arrêter l'attention ? Tout grand écrivain, toute ceuvre supérieure appartiennent de droit au siècle de Louis XIV; et l'on retrouvera bon gré mal gré en eux les mérites qui font de la littérature de ce temps un véritable age d'or, le modèle et l'envie de toutes les littératures. Est-il besoin de dire que ce n'est pas à ce point de vue que je me placerai ? On en a fini avec les formules surannées et vides de l'admiration conventionnelle, qui le plus souvent admire à côté. L'indépendance n'exclut ni le respect ni la sympathie. Elle est, du reste, la condition même et la raison d'être de la critique. A quoi bon parler ou écrire, si c'est pour répéter des opinions qui traînent partout et qu'on ne partage pas?

J'examinerai d'abord quel est le sens et quelle est la portée de cette désignation convenue le siècle de Louis XIV ; je tracerai ensuite un tableau de la société française sous le règne du grand roi : c'est l'introduction naturelle à ces études. Les cadres une fois dessinés, je présenterai successivement les hommes et les auvres qui caractérisent de la manière la plus sensible l'esprit des diverses périodes que l'on confond d'ordinaire, et à tort, en une époque unique.

C'est Voltaire qui a imaginé et fait accepter cette fameuse division des quatre siècles, « de ces quatre âges « heureux, où les arts ont été perfectionnés, et qui, ser« vant d'époque à la grandeur de l'esprit humain, sont « l'exemple de la postérité. » Ces quatre siècles sont comme on sait, celui de Philippe et d'Alexandre, celui de César et d'Auguste, celui des Médicis, et enfin celui de Louis XIV, « qui est peut-être celui des quatre qui approche le plus de la perfection. » — Rien de plus commode en apparence que cette division, rien de plus factice et de plus insoutenable. Qu'est-ce que le siècle de Philippe et d'Alexandre, ces barbares aux yeux des purs Grecs ? Que deviennent Homère, Hesiode, Eschyle, Pindare, Hérodote, Archiloque, Alcée, Sapho et tant d'autres, qui n'ont pas eu le bonheur de voir l'homme de Pella triompher de la Grèce ? On peut accepter å la rigueur (non sans réserves cependant) le siècle de César et d'Auguste, et celui des Médicis, tout en se demandant pourquoi on marque du nom de ces usurpateurs, la généreuse et brillante expansion du génie d'un peuple pendant une période de près de cent années ; mais de quel droit faire honneur au roi Louis XIV de tous les grands hommes et de toutes les cuvres supérieures qui ont apparu pendant plus d'un siècle? Qu'est-ce que Descartes, par exemple, doit à Louis XIV ? Il est mort en 1650, le roi avait douze ans. Qu'est-ce que Pascal doit à Louis XIV ? Et Corneille ? Le Cid fut représenté deux ans avant la naissance du roi. Et Retz? Et La Rochefoucauld ? Et cette noble école de Port-Royal que le roi ne cessa de persécuter, jusqu'au jour où il la détruisit de fond en comble, et fit jeter à la voirie les corps des solitaires et des religieuses? Molière

avait quarante et un ans quand Louis XIV commença à régner, La Fontaine en avait quarante, Bossuet en avait trente-quatre 1. Combien d'autres encore, parmi les artistes, les savants, les hommes de guerre, les hommes d'État, dont on s'obstine à grossir le cortégę du monarque! Il est le soleil ; on veut que tous les astres tirent de lui la chaleur, la lumière et le mouvement. Chose prodigieuse ! Son influence agit avant sa naissance et après sa mort. Dans son catalogue des écrivains de ce fameux siècle, Voltaire place sans hésiter Descartes, Balzac, Vaugelas, nés au xvie siècle et morts avant la majorité du roi, et Montesquieu, que l'on croyait bien un homme du XVIIIe siècle. Il affirme, en même temps, que ce siècle fut le plus éclairé qui fut jamais. Il est vrai que, vingt ans plus tard, il dira avec beaucoup plus de raison :

Siècle de grands talents, bien plus que de lumière.

Ses adversaires les plus acharnés, Desfontaines, Fréron, Clément, ses disciples les plus soumis, La Harpe et son école, acceptent en bloc la théorie de la confusion des dates. Mais, ce qui est plus grave encore, ni Voltaire, ni ses amis, ni ses ennemis, ne s'avisent d'examiner si ces différences sensibles dans l'âge des écrivains et des artistes, n'en ont pas entraîné d'essentielles dans l'esprit de leurs euvres. Elles sautent aux yeux cependant. Quoi de plus dissemblable que Corneille et Racine, que Pascal et Fénelon, que le Poussin et Lebrun ? Le grand Arnauld ressemble-t-il au père Bouhours ? Philippe de Champagne

1. M. Eugène Despois, dans son beau livre Les letlres et la liberté (Charpentier, 1865), a fait bonne et complèle justice de ce préjugé,' qui est, comme disait Condorcet, un resle d'idolâtrie monarchique.

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