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à Rigault? Condé et Turenne ressemblent-ils à Villeroy et à Villars ? Il importe donc d'abord de bien établir ces distinctions fondamentales, et de les expliquer, en marquant les traits particuliers propres aux diverses catégories d'écrivains qui appartiennent au xvn siècle. Les uns sont antérieurs au règne personnel de Louis XIV; les autres sont pour ainsi dire intermédiaires; les derniers ont subi presque exclusivement l'influence de ce règne si long, et si désastreux dans sa dernière période : ce ne sont pas ceux qui jugent le moins sévèrement l'homme et le roi, témoin Fénelon et Saint-Simon. -- Dans la pre

. mière classe, figurent les plus grands noms du siècle, Descartes, Pascal, avec Saint-Cyran et Arnaull, Corneille, Retz, La Rochefoucauld, Saint-Évremond, Vaugelas et tous ces indépendants sur qui s'abattit Boileau, Saint-Amant, Cyrano de Bergerac, Scarron; à la période intermédiaire appartiennent Bossuet, Molière, La Fontaine, Mmo de la Fayette, Mme de Sévigné; puis viennent ceux sur qui pesa uniquement l'influence du pouvoir absolu, Boileau, Racine, Fénelon, La Bruyère, Perrault. Il convient de placer à part, et sur un siége plus haut, comme sur un tribunal, le terrible Saint-Simon : c'est lui qui dira le dernier mot, et rendra l'arrêt définitif sur cette époque. Si l'on descend des sommets, parmi les talents de second ordre dont le nom flotte encore au-dessus de l'abîme de l'oubli, la plupart sont des adversaires plus ou moins déclarés de l'esprit du règne : Fontenelle, l'abbé de Saint-Pierre, Chaulieu, et la tribu ardente des réfugiés, Saurin, Bayle, Jurieu, ces Français que le bigotisme cruel du grand roi a chassés de la mère patrie, et dont les descendants hier encore combattaient contre nous. Toutes ces distinctions,

qui sont l'originalité même et la vie d'une époque, je les mettrai en lumière; j'essaierai de rendre à chaque écrivain la physionomie qui lui est propre. La majestueuse figure de Louis XIV dominera l'ensemble du tableau, il le faut bien, puisqu'il a tenu le premier rôle pendant tant d'années ; mais dans la foule des sujets illustres qu'on entasse d'ordinaire confusément aux pieds de son trône, je marquerai avec soin les distances. Il en est qui ont toujours été hors de la portée des rayons du soleil, ce sont les plus grands : une force supérieure leur versait la chaleur et la vie ; d'autres ont reçu d'aplomb la lumière; les derniers n'ont été qu'effleurés par les lueurs mourantes de l'astre à son déclin. Cela suffirait déjà pour établir entre ces écrivains des différences bien tranchées ; il

; y en a d'autres, qui tiennent à la nature même et au caractère intime de chacun d'eux, qui constituent enfin sa personnalité. Si tous les hommes sont égaux sous le despotisme d'un seul, ils n'en sont pas moins dissemblables. C'est l'honneur de la critique de nos jours d'avoir cherché l'homme sous l'écrivain. Ainsi, l'æuvre s'éclaire d'une lumière nouvelle, imprévue; on la voit, pour ainsi dire, naitre dans sa pensée, et revêtir, peu à peu, la forme que la nature même de l'auteur devait lui imposer. Ainsi s'explique

s la variété des productions d'une époque féconde entre toutes, et que des critiques étroits condamnent, on ne sait pourquoi, à une froide uniformité.

II

C'est à Louis XIV, et avec raison, que l'on fait remonter l'établissement définitif du pouvoir absolu. Richelieu, à qui

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il ne mérite pas d'être comparé, avait commencé l'ouvre, et l'on sait assez quelles oppositions il rencontra. Dans les premières années de la régence d'Anne d'Autriche, la royauté radoucie sembla plutôt tolérée que véritablement maîtresse. Dès qu'elle voulut reprendre les traditions de Richelieu, il y eut explosion. Grands seigneurs, magistrats, bourgeois, gens du peuple, tout le monde s'éveilla, chercba les lois, parla de liberté. Il faut lire dans les Mémoires de Retz · (2e partie), l'éloquente et profonde peinture de l'état de la nation qui se remettait à peine du despotisme de Richelieu, et se refusait à croire qu'elle fût faite pour une servitude sans espoir. Vingt ans plus tard les résistances sont tombées. Soit épuisement, soit habiles concessions de Mazarin, les principaux acteurs de l'insurrection se calment, rentrent dans la sujétion, ou disparaissent de la scène. Louis XIV trouve le royaume pacifié, l'autorité rétablie. Elle eût pu être modérée, c'était l'intérêt bien évident de la royauté et de la nation : il voulut qu'elle fût absolue. Nobles et Parlement s'inclinerent; l'Église applaudit à l'abaissement de tous devant un seul et y travailla : quant au peuple, le temps n'était pas

y encore venu où il devait élever la voix. Une société toute nouvelle se forma, dans laquelle un seul fut maître de la vie et des biens de tous 2. Les théoriciens du pouvoir démontrèrent à grand renfort de textes tirés de l'Écriture sainte « que les rois ont le droit de tout faire impunément

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1. La librairie Hachette vient de publier les deux premiers volumes d'une édition qui sera la première édition complète, et, on peut le croire, définitive. Elle est due au savant et consciencieux M. Feillet, qu'une mort prématurée a enlevé aux lettres.

2. En 1710 un impôt du dixième fut proposé au roi par Desmarets, contrôleur général. Il eut quelques scrupules. Tellier et les docteurs de Sorbonne consultés, répondirent que les biens des sujets sont ou roi, - « ll ne douta plus, dit Saint-Simon, que tous les biens de ses sujets ne fussent siens, et que ce qu'il n'en prenait pas et qu'il leur laissait, ne fût de pure grâce. »

par rapport à la justice humaine. » Ils sont les élus de Dieu, ils sont des Dieux (Bossuet). Le roi étant l'unique source de tout pouvoir et de toute faveur, la nation tout entière se prosterne à ses pieds, le glorifie, l'implore, l'adore. Il y eut un débordement d'adulation et de servilité que le monde chrétien ne connaissait pas. Écoutons SaintSimon :

Le cruel poison de la flatterie le déifia dans le sein même du christianisme. Ce n'est pas trop dire que, sans la crainte du diable que Dieu lui laissa jusque dans ses plus grands désordres, il se serait fait adorer, et aurait trouvé des adorateurs, témoin, entre autres, ces monuments si outrés, pour en parler même sobrement, sa statue de la place des Victoires, et sa païenne dédicace où j'étais, où il prit un plaisir si exquis.

Le dieu n'est pas un tyran cruel, ombrageux, injuste ; c'est un maitre humain qui ne doit rien à ses sujets, mais qui consent à faire quelque chose pour eux. Il ne se montre guère que revêtu de majesté, dans toute la splendeur de sa gloire. Convaincu le premier de la sublimité de son rôle, de sa mission divine, il veut qu'autour de lui tout conspire à relever l'éclat de la couronne. L'étiquette devient la première des sciences et la plus compliquée. Chacun sait au juste la place qui lui est assignée dans le cortège royal et l'attitude qui est commandée devant le roi. Lui, dans la sérénité de la toute-puissance, contemple ces longues files de courtisans qui, sur un signe de lui, se meuvent, parlent, se taisent, revêtent tel ou tel cos

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tumc 1. Il n'entre pas dans sa pensée qu'on puisse opposer la moindre résistance à sa volonté. Son autorité est aussi absolue dans sa famille, que sur ses sujets. Il opprime et anéantit, mais sans intention méchante, par le simple épanchement d'une personnalité que rien n'arrête. Ce n'est pas par cruauté qu'il expose la vie de telle princesse de sa famille, condamnée à suivre tous les divertissements de la cour; c'est plutôt par affection, parce qu'il aime à l'avoir près de lui. Le père de La Chaise est mourant; ce n'est pas par inhumanité qu'il se fait apporter le cadavre (Saint-Simon), c'est qu'il aime à entendre son confesseur. Il sent qu'il est le maître, et le fait sentir à tous. Persuadé qu'il est le représentant de Dieu sur la terre, il croit qu'il peut, comme Dieu, créer ou communiquer le génie, que son choix suffira pour faire du pauvre Chamil- ! lard un grand ministre, de Villeroy un grand général.; C'est un prince fort pieux, très-exact dans ses dévotions, et qui, en vieillissant, sera de plus en plus la proie de son confesseur. Fort ignorant de toutes les choses qu’on apprend dans les livres, il ne sait même pas de quoi il est question dans les querelles religieuses où il intervient avec tant d'assurance et de dureté. Saint-Simon en rapporte un exemple qui a bien son prix.

Le roi demande au duc d'Orléans qui allait rejoindre Berwick en Espagne, qui il emmène avec lui. Le duc nomme Fontpertuis. Comment mon neveu, reprit le roi avec émotion, le fils de cette folle qui a couru M. Arnauld partout! un jansé

1. D'Argenson s'exprime ainsi : « Le roi était adoré comme une belle et orgueilleuse divinité. Notre vanité nous faisait admirer le beau comédien, dans son rôle de fier monarque, quoique au fond ce fût un véritable tyran de ses peuples : guerres injustes, bâtiments énormes, luxe oriental, véritable cause de notre ruine présente. D

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