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SECOND LAQUAIS.
Monsieur.

MONSIEUR JOURDAIN.
Tenez ma robe. Me trouvez-vous bien comme cela?

MAITRE A DANSER.
Fort bien. On ne peut pas mieux.

MONSIEUR JOURDAIN. Voyons un peu votre affaire.

MAITRE DE MUSIQUE. Je voudrais bien auparavant vous faire entendre un air qu'il vient de composer pour la sérénade que vous m'avez demandée. C'est un de mes écoliers, qui a pour ces sortes de choses un talent admirable.

MONSIEUR JOURDAIN. Oui, mais il ne fallait pas faire faire cela par un écolier; et vous n'étiez pas trop bon vous-même pour cette besognolà.

MAITRE DE MUSIQUE. Il ne faut pas, Monsieur, que le nom d'écolier vous abuse. Ces sortes d'écoliers en savent autant que les plus grands maîtres, et l'air est aussi beau qu'il s'en puisse faire. Ecoutez seulement.

MONSIEUR JOURDAIN. Donnez-moi ma robe pour mieux entendre... Attendez, je crois que jc serai mieux sans robe... Non, redonnez-lamoi, cela ira mieux.

MUSICIEN, chantant.
Je languis nuit et jour, et mon mal est extrême,
Depuis qu'à vos rigueurs vos beaux yeux m'ont soumis:
Si vous traitez ainsi, belle Iris, qui vous aime,
Hélas ! que pourriez-vous faire à vos ennemis ?

MONSIEUR JOURDAIN. Cette chanson me semble un peu lugubre, elle endort, et je voudrais que vous la pussiez un peu ragaillardir par-ci par-là.

MAITRE DE MUSIQUE. Il faut, Monsieur, que l'air soit accommodé aux paroles.

MONSIEUR JOURDAIN. On m'en apprit un tout à fait joli, il y a quelque temps. Attendez... Là... Comment est-ce qu'il dit?

MAITRE A DANSER, Par ma fois, je ne sais.

MONSIEUR JOURDAIN. Il y a du mouton dedans.

MAITRE A DANSER. Du mouton?

MONSIEUR JOURDAIN.
Oui Ah!

(M. Jourdain chante).
Je croyais Jeanneton
Aussi douce que belle;
Je croyais Jeanneton
Plus douce qu'un mouton.

Hélas ! hélas !
Elle est cent fois, mille fois plus cruelle

Que n'ést le tigre aux bois.
N'est-il pas joli?

MAITRE DE MUSIQUE. Le plus joli du monde.

MAITRE A DANSER. Et vous le chantez bien.

MONSIEUR JOURDAIN. C'est sans avoir appris la musique,

MAITRE DE MUSIQUE. Vous devriez l'apprendre, Monsieur, comme vous faites la danse. Ce sont deux arts qui ont une étroite liaison ensemble.

MAITRE A DANSER.
Et qui ouvrent l'esprit d'un homme aux belles choses.

MONSIEUR JOURDAIN. Est-ce que les gens de qualité apprennent aussi la musique?

MAITRE DE MUSIQUE. Oui, Monsieur.

MONSIEUR JOURDAIN. Je l'apprendrai donc. Mais je ne sais quel temps je pourrai prendre : car, outre le maître d'armes qui me montre, j'ai arrêté encore un maître de philosophie qui doit commencer ce inatin.

MAITRE DE MUSIQUE. La philosophie est quelque chose; mais la musique, Monsieur, la musique...

MAITRE A DANSER. La musique et la danse... La musique et la danse, c'est là tout ce qu'il faut.

MAITRE DE MUSIQUE. Il n'y a rien qui soit si utile dans un Etat que la musique.

MAITRE A DANSER. Il n'y a rien qui soit si nécessaire aux hommes que la danse.

MAITRE DE MUSIQUE.
Sans la musique, un Etat ne peut subsister.

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MAITRE A DANSER.
Sans la danse, un homme ne saurait rien faire.

MAITRE DE MUSIQUE.
Tous les désordres, toutes les guerres qu'on voit dans le
monde, n'arrivent que pour n'apprendre pas la musique.

MAITRE A DANSER.
Tous les malheurs des hommes, tous les revers funestes
dont les histoires sont remplies, les bévues des politiques et
les manquements des grands capitaines, tout cela n'est venu
que faute de savoir danser.

MONSIEUR JOURDAIN.
Comment cela?

MAITRE DE MUSIQUE.
La guerre ne vient-elle pas d'un manque d'union entre
les hommes?

MONSIEUR JOURDAIN.
Cela est vrai.

MAITRE DE MUSIQUE.
Et, si tous les hommes apprenaient la musique, ne serait-ce
pas

le

moyen de s'accorder ensemble, et de voir dans le monde la paix universelle?

MONSIEUR JOURDAIN.
Vous avez raison.

MAITRE A DANSER
Lorsqu'un homme a commis un manquement dans sa
conduite, soit aux affaires de sa famille, ou au gouverne-
ment d'un Etat, ou au commandement d'une armée, ne
dit-on pas toujours : « Un tel a fait un mauvais pas dans une
telle affaire » ?

MONSIEUR JOURDAIN.
Oui, on dit cela.

MAITRE A DANSER.
Et faire un mauvais pas peut-il procéder d'autre chose que
de ne savoir pas danser ?

MONSIEUR JOURDAIN.
Cela est vrai, et vous avez raison tous deux,

MAITRE A DANSER.
C'est pour vous faire voir l'excellence et l'utilité de la
danse et de la musique.

MONSIEUR JOURDAIN.
Je comprends cela, à cette heure.

MAITRE DE MUSIQUE.
Voulez-vous voir nos deux affaires ?

MONSIEUR JOURDAIN.
Oui.

.

MAITRE DE MUSIQUE. Je vous l'ai déjà dit, c'est un petit essai que j'ai fait autrefois des diverses passions que peut exprimer la musique.

MONSIEUR JOURDAIN. Fort bien.

MAITRE DE MUSIQUE. Allons, avancez. Il faut vous figurer qu'ils sont habillés en bergers.

MONSIEUR JOURDAIN. Pourquoi toujours des bergers ? On ne voit que cela partout.

MAITRE A DANSER. Lorsqu'on a des personnes à faire parler en musique, il faut bien que pour la vraisemblance on donne dans la bérgerie. Le chant a été de tout temps affecté aux bergers; et il n'est guère naturel en dialogue que des princes ou des bourgeois chantent leurs passions.

MONSIEUR JOURDAIN. Passe, passe. Voyons.

DIALOGUE EN MUSIQUE

UNE MUSICIENNE ET DEUX MUSICIENS.

MUSICIENNE.
Un cæur, dans l'amoureux empire,

De mille soins est toujours agité :
On dit qu'avec plaisir on languit, on soupire;

Mais, quoi qu'on puisse dire,
Il n'est rien de si doux que notre liberté.

PREMIER MUSICIEN.
Il n'est rien de si doux que les tendres ardeurs

Qui font vivre deux cours

Dans une même envie :
On ne peut être heureux sans amoureux désirs ;

Otez l'amour de la vie,
Vous en Ôtez les plaisirs.

SECOND MUSICIEN.
Il serait doux d'entrer sous l'amoureuse loi,
Si l'on trouvait en amour de la foi,

Mais, hélas ! ô rigueur cruelle !
On ne voit point de bergère fidèle ;
Et ce sexe inconstant, trop indigne du jour,
Doit faire pour jamais renoncer à l'amour.

PREMIER MUSICIEN.
Aimable ardeur !

MUSICIENNE.
Franchise heureuse!
SECOND MUSICIEN.
Sexe trompeur !

PREMIER MUSICIEN.
Que tu m'es précieuse!

MUSICIENNE.

Que tu plais à mon caur !

SECOND MUSICIEN.
Que tu me fais d'horreur !

PREMIER MUSICIEN.
Ah! quitte, pour aimer, cette haine mortelle !

MUSICIENNE.
On peut, on peut te montrer
Une bergère fidèle.

SECOND MUSICIEN.
Hélas ! la rencontrer?

MUSICIENNE,
Pour défendre notre gloire,
Je te veux offrir mon cæur.

PREMIER MUSICIEN.
Mais, bergère, puis-je croire
Qu'il ne sera point trompeur?

MUSICIENNE.
Voyons par expérience
Qui des deux aimera mieux.

SECOND MUSICIEN.
Qui manquera de constance,
Le puissent perdre les dieux !

TOUS TROIS.
A des ardeurs si belles
Laissons-nous enflammer;
Ah! qu'il est doux d'aimer,
Quand deux cours sont fidèles!

MONSIEUR JOURDAIN.
Est-ce tout?

MAITRE DE MUSIQUE. Oui.

MONSIEUR JOURDAIN. Je trouve cela bien troussé, et il y a là-dedans de petits dictons assez jolis.

MAITRE A DANSER. Voici, pour mon affaire, un petit essai des plus beaux mouvements et des plus belles attitudes dont une danse puisse être variée.

MONSIEUR JOURDAIN. Sont-ce encore des bergers?

MAITRE A DANSER. C'est ce qu'il vous plaira. Allons.

(Quatre danseurs exécutent tous les mouvements diffé

rents et toutes les sortes de pas que le maître à danser leur commande; et cette danse fait le premier intermède).

fideles!

FIN DU PREMIER ACTE.

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