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MADEMOISELLE BÉJART. Le moyen ? une respectueuse excuse fondée sur l'impossibilité de la chose dans le peu de temps qu'on vous donne; et tout autre en votre place ménageroit mieux sa réputation, et se seroit bien gardé de se commettre comme vous faites. Où en serez-vous, je vous prie, si l'affaire réussit mal? et quel avantage pensez-vous qu'en prendront tous vos ennemis ?

MADEMOISELLE DE BRIE.

que

En effet, il falloit s'excuser avec respect euvers le roi, ou demander du temps davantage.

MOLIÈRE. Mon dieu! mademoiselle, les rois n'aiment rien tant qu’une prompte obéissance, et ne se plaisent point du tout à trouver des obstacles. Les choses ne sont bonnes

dans le temps qu'ils les souhaitent; et leur en vouloir reculer le divertissement, est en ôter pour eux toute la

grace. Ils veulent des plaisirs qui ne se fassent point attendre, et les moins préparés leur sont toujours les plus agréables. Nous ne devons jamais nous regarder dans ce qu'ils desirent de nous; nous ne sommes que pour leur plaire; et lorsqu'ils nous ordonnent quelque chose, c'est à nous à profiter vite de l'envie où ils sont. Il vaut mieux s'acquitter mal de ce qu'ils nous demandent, que de ne s'en acquitter pas assez tôt; et, si l'on a la honte de n'avoir pas bien réussi , on a toujours la gloire d'avoir obéi vite à leurs commandements. Mais songeons à répéter, s'il vous plaît.

MADEMOISELLE BÉJAR T. Comment prétendez-vous que nous fassions , si vous ne savons pas nos rôles ?

MOLIÈRE.
Vous les saurez, vous dis-je; et, quand même vous
ne les sauriez pas tout-à-fait, pouvez-vous pas y suppléer
de votre esprit, puisque c'est de la prose, et que vous
savez votre sujet ?

MADEMOISELLE BÉJART.
Je suis votre servante: la prose est pis encore que les

vers.

MADEMOISELLE MOLIÈRE.
Voulez-vous que je vous dise ? vous deviez faire une
comédie où vous auriez joué tout seul.

MOLIÈRE.
Taisez-vous, ma femme, vous êtes une bête.

MADEMOISELLE MOLIÈR E.
Grand merci, monsieur mon mari. Voilà ce que c'est!
Le mariage change bien les gens; et vous ne m'auriez
pas dit cela il y a dix-huit mois.

MOLIÈR E.
Taisez-vous , je vous prie.

MADEMOISELLE MOLIÈRE, C'est une chose étrange, qu'une petite cérémonie soit capable de nous ôter toutes nos belles qualités, et qu'un mari et un galant regardent la même personne avec des yeux si différents :

MOLIÈR E. Que de discours !

MADEMOISELLE MOLIÈR E. Ma foi, si je faisois une comédie, je la ferois sur ce sujet. Je justifierois les femmes de bien des choses dont on les accuse; et je ferois craindre aux maris la diffé

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rence qu'il y a de leurs manières brusques aux civilités des galants.

MOLIÈRE. Ah! laissons cela. Il n'est pas question de causer maintenant, nous avons autre chose à faire.

MADEMOISELLE BÉJART. Mais, puisqu'on vous a commandé de travailler sur le sujet de la critique qu'on a faite contre vous , que n'avez-vous fait cette comédie des comédiens dont vous nous avez parlé il y a long-temps? C'étoit une affaire toute trouvée , et qui venoit fort bien à la chose ; et d'autant mieux, qu'ayant entrepris de vous peindre, ils vous ouvroient l'occasion de les peindre aussi, et que cela auroit pu s'appeler leur portrait, à bien plus juste titre que tout ce qu'ils ont fait ne peut être appelé le vôtre; car vouloir contrefaire un comédien dans un rôle comique, ce n'est pas le peindre lui-même, c'est peindre d'après lui les personnages qu'il représente, et se servir des mêmes traits et des mêmes couleurs qu'il est obligé d'ernployer aux différents tableaux des caractères ridicules qu'il imite d'après nature ; mais contrefaire un comédien dans des rôles sérieux, c'est le peindre par des défauts qui sont entièrement de lui, puisque ces sortes de personnages ne veulent ni les gestes ni les tons de voix ridicules dans lesquels on le reconnoît.

MOLIÈRE. Il est vrai: mais j'ai mes raisons pour ne le pas faire; et je n'ai pas cru, entre nous, que la chose en valút la peine. Et puis, il falloit plus de temps pour exécuter cette idée. Comme leurs jours de comédie sont les mêmes que les nôtres, à peine ai-je été les voir trois ou quatre fois depuis que nous sommes à Paris: je n'ai attrapé de leur manière de réciter que ce qui m'a d'abord sauté aux yeux ; et j'aurois eu besoin de les étudier davantage pour faire des portraits bien ressemblants.

MADEMOISELLE DU PARC. Pour moi, j'en ai reconnu quelques-uns dans votre bouche.

MADEMOISELLE DE BRIE.

Je n'ai jamais ous parler de cela.

MOLIÈRE. C'est une idée qui m'avoit passé une fois par la tête , et que j'ai laissée là comme une bagatelle, une badinerie, qui peut-être n'auroit pas fait rire.

MADEMOISELLE DE BRIE.

Dites-la-moi un peu, puisque vous l'avez dite aux autres.

MOLIÈRE.
Nous n'avons pas le temps maintenant.

MADEMOISELLE DE BRIE.
Seulement deux mots.

MOLIÈRE. J'avois songé une comédie où il y auroit eu un poète, que j'aurois représenté moi-même, qui seroit venu pour offrir une pièce à une troupe de comédiens nouvellement arrivés de campagne. Avez-vous , auroit-il dit, des acteurs et des actrices qui soient capables de bien faire valoir un ouvrage? car ma pièce est une pièce... Hé! monsieur, auroient répondu les comédiens, nous avons des hommes et des femmes qui ont été trouvés raisonnables partout où nous avons passé. Et qui fait les rois parmi vous ? Voilà un acteur qui s'en démêle parfois. Qui ? ce jeune homme bien fait? Vous moquez-vous ? il faut un roi qui soit gros et gras comme quatre; un roi, morbleu! qui soit entripaillé comme il faut; un roi d'une vaste circonférence, et qui puisse remplir un trône de la belle manière. La belle chose qu’un roi d'une taille galante ! Voila déja un grand défaut. Mais que je l'entende un peu réciter une douzaine de vers. Là-dessus le comédien auroit récité, par exemple, quelques vers du roi de Nicomède,

Te le dirai-je, Araspe? il m'a trop bien servi,
Augmentant mon pouvoir...

le plus naturellement qu'il lui auroit été possible. Et le poète : Comment! vous appelez cela réciter ? C'est se railler; il faut dire les choses avec emphase. Écoutez-moi ? (Il contrefait Montfleury, comédien de l'hôtel de Bourgogne.)

Te le dirai-je, Araspe... ? etc.

Voyez-vous cette posture? Remarquez bien cela. Là, appuyez comme il faut le dernier vers. Voilà ce qui attire l'approbation et fait faire le brouhaha. Mais , monsieur , auroit répondu le comédien, il me semble qu'un roi qui s'entretient tout seul avec son capitaine des gardes, parle un peu plus humainement, et ne prend guère ce ton de démoniaque. Vous ne savez ce que c'est : allez-vous-en réciter comme vous faites, vous verrez si vous ferez faire aucun ah! Voyons un peu une scène d'amant et d'amante. Là-dessus une comédienne et un

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