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vaut la grandmère ? quel lien les unit, autre que le nom, la convenance, l'intérêt ? N'en dira-t-on pas autant de la famille de l'Avare , de celles de Philaminte, du Bourgeois gentilhomme, du Malade imaginaire? On ne parle pas de celles de M. de Sotenville (1) ou de Sganarelle (2). Que peut-on trouver dans loutes ces maisons-là, que des gens forcés de vivre en commun par la loi et l'usage, les uns bons, les autres méchants, la plupart ridicules, sans qu'ils aient les uns ni les autres aucun sentiment des obligations et des tendresses du sang, ou que nulle part, dans leur intimité, on sente le souffle d'affection qui rassemble et réchauffe les cæurs autour du père ? Excepté quelques enfants meilleurs que leurs parents, et quelques parents chez qui l'indulgence adoucit l'égoïsme, qui donc, parmi eux, songe à s'aimer ou à se soutenir ? Quel noud forme d'eux tous le faisceau de la famille, seul capable de résister aux attaques du monde, d'offrir un soutien aux jeunes et une consolation aux vieillards ?

C'est que la famille ne vit que par le père, et Molière semble avoir absolument ignoré ce qu'est , ce que vaut le père.

Sous la tente du désert, le père fut le premier roi au milieu du peuple respectueux de ses enfants. Il у a loin de la tribu nomade d’Abraham aux grands

(1) Le Mari confondu.
(2) Le Cocu imaginaire, le Médecin malgré lui.

Etats de l'Europe moderne; mais les petites tribus et les grands Etats, la société humaine sous toutes ses formes, reposent également sur le principe de l'autorité paternelle. C'est ce principe qui perpétua pendant tant de siècles la race judaïque à travers des vicissitudes incroyables ; c'est ce principe qui fut une des plus remarquables causes de la grandeur de Rome. Le père, qui donne la vie et l'instruction, qui fait des hommes et des citoyens à son image, est , de par l'universelle morale, la puissance toujours et partout respectée par toutes les religions et tous les codes.

Pourquoi Molière a-t-il continuellement ravalé et ridiculisé cette puissance ? Pourquoi , aux jeunes gens gracieux et pleins d'honneur, a-t-il partout opposé des pères imbéciles , intéressés et quinteux? Pourquoi sans cesse a-t-il présenté de douces et innocentes filles comme les victimes de parents insensés ou cruels ? Pourquoi , aux fils coupables et débauchés, a-t-il donné pour excuse des pères indifférents et égoïstes, plus coupables qu'eux , non-seulement responsables , mais auteurs de leurs fautes ?

Si la vieillesse est de soi repoussante et triste, était-ce une raison pour la sacrifier absolument à la jeunesse florissante? Fallait-il lui ôter même ses qualités de modération, d'expérience et de sagesse, qui l'ont rendue vénérable et sacrée chez tous les peuples ?

Malheureux le peuple où les enfants ignorent le respect des cheveux blancs (1)! Criminel l’auleur qui consacre son génie à leur en enseigner le mépris !

Parmi les pères de Molière, les uns, comme Pandolfe et Anselme, sont traités par leurs fils et leurs valets de vilains et de benêts (2); et n'est-ce pas encore nommer trop honnêtement ces vieillards lubriques et avares (3), qui ne songent, sur leurs vieux jours , qu'à l'argent dont ils ne jouissent pas, et aux plaisirs pour lesquels ils ne sont plus faits (4)? Mascarille est-il blâmable de jouer tant qu'il peut de semblables barbons (5) ? Les autres, comme Harpagon et Argan, sont devenus si durs et si égoïstes, que véritablement la révolte de leurs enfants devient un devoir, et la ligue de leurs domestiques un droit (6).

Certes, si les comédies tournent bien, si l'amour honnête et le désintéressement sont récompensés , si le bonheur des fils et des filles est assuré, ce n'est pas la faute des pères, et ils n'y méritent guère de

(1) « Coram cano capite consurge, et honora personam senis. » Levit., cap. XIX, v. 32. (2) L'Etourdi , act. I, sc. II:

Monsieur votre père
Est un autre vilain qui ne vous laisse pas , etc.

Moquez-vous des sermons d'un vieux barbon de père, etc.
(3) « Penards chagrins, » L'Etourdi , act. I, sc. II.
(4) L'Etourdi , act. I, sc. VI.
(5) Id., act. I, sc. IX; act. II, sc. I, III, V.

(6) L'Avare, act. I, sc. V, vi; act. II, sc. II, II; act. IV, sc. II; Le Malade imaginaire , act. I. sc. v; act. II, sc. VII, VIII.

reconnaissance. Quoi ! toujours mettre en scène des chefs de famille fous et ridicules, qui font une guerre haineuse aux désirs naturels et raisonnables de leurs enfants ? Obliger sans cesse le spectateur à mépriser des têtes respectables, et à rire sans pitié des Gorgibus (1), des Pandolfe, des Anselme (2), des Albert , des Polidore (3), des Alcantor (4), des Sganarelle (5), des Géronte (6), des Orgon (7), des Sotenville (8), des IIarpagon (9), des Oronte (10), des Jourdain (11), des Argante (12), des Chrysale (13) et des Argan (14)? Y en a-t-il un seul qui ne soit ou tyrannique, ou égoïste, ou avare, ou lubrique; ou qui, s'il a quelques qualités, ne les gâte par des défauts toujours ridicules, souvent honteux? Ne sontils pas tous entêtés jusqu'à la folie et crédules jusqu'à l'idiotisme ? Les enfants révoltés contre ce risible et monstrueux pouvoir n'ont-ils pas, sans exception , la raison, la justice, la délicatesse, le désintéresse

(1) La Jalousie du Barbouillé, le Médecin volant, les Précieuses ridicules , le Cocu imaginaire.

(2) L'Etourdi.
(3) Le Dépit amoureux.
(4) Le Mariage forcé.
(5) L'Amour médecin.
(6) Le Médecin malgré lui, les Fourberies de Scapin.
(7) Le Tartuffe.
(8) Le Mari confondu.
(9) L'Avare.
(10) M. de Pourceaugnac.
(11) Le Bourgeois gentilhomme.
(12) Les Fourberies de Scapin.
(13) Les Femmes savantes.
(14) Le Malade imaginaire.

ment, l'intelligence et le coeur pour eux seuls ? La jeunesse n'est-elle donc pas assez présomptueuse, qu'il faille ainsi la flatter et lui rendre méprisable tout ce qui n'est pas jeune et entreprenant comme elle ? Tous ces beaux et nobles jeunes gens ne serontils donc jamais pères un jour? Toutes leurs qualités seront-elles donc changées en ridicules ou en vices par les années ? Cléonte et Clitandre deviendront-ils donc nécessairement des Chrysale et des Jourdain (1)? N'y en aura-t-il pas un qui atteigne la maturité et la vieillesse sans perdre tout ce qui faisait sa valeur de jeune homme, sans acquérir rien de ce qui fait la dignité du vieillard ? N'y en aura-t-il pas un qui s'occupe de ses enfants ? qui songe à leur éducation et à leur bonheur? qui sache avoir la fermeté pour les conduire et l'indulgence pour se faire aimer?

A peine trouve-t-on dans tout le théâtre de Molière deux pères qui prononcent quelques paroles dignes de ce titre : le père de don Juan, qui vient se faire insulter inutilement par un fils perdu de débauche (2), celui d'Hippolyte, qui vient donner à un jeune homme perdu d'amour d'inutiles conseils de modération (3). Mais de quel droit les pères parlent-ils raison aux enfants sur ce théâtre? En voyons-nous un seul qui, par l'accomplissement des devoirs paternels , ait acquis sur ses fils un empire légitime, ou qui du

(1) Les Femmes savantes , le Bourgeois gentilhomme.
(2) Don Louis dans le Festin de Pierre, act. IV, sc. VI; act. V, sc. I.
(3) Anselme dans l'Etourdi, act. IV, sc. Iv.

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