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l'Eglise (1), » la empêché de voir dans Molière autre chose

que le type du comédien et la personnification de la corruption théâtrale. Dans son enthousiasme chrétien, il a énergiquement proscrit de la société chrétienne, de la Jérusalem terrestre, la comédie en masse; et ses foudres ont frappé plus fort sur le plus grand, de même que Platon autrefois, dans sa surhumaine utopie, chassa Homère de sa république. Si le divin philosophe peut avoir oublié, dans l'extase de la vertu idéale, la limite où l'on sort de l'humanité pour s'envoler dans la chimère sublime, il n'est pas étonnant que l'aigle chrétien, dans son vol céleste, à force de fixer l'éternel soleil, n'ait plus voulu que les yeux s'affaiblissent à regarder les lumières terrestres. Ce sont là de ces erreurs du génie, qu'on se sent trop petit pour condamner, bien que la région moyenne où l'on se tient rende impossible à notre médiocre raison de les partager.

Ce n'est donc pas le Molière que nous aimons et que nous admirons qui a été si cruellement touché par Bossuet : c'est une sorte d'idéal de comédien sans meurs, sans honneur, sans valeur même littéraire, que Bossuet démêlait dans tout le fatras oublié des contemporains de Molière, et que nous voyons plus aujourd'hui. Ceci explique pourquoi les condamnations de Bossuet s'appliquent réellement si peu au vrai Molière (2), et montre qu'il y a erreur

ne

(1) La Bruyère , Discours de Réception à l'Académie françoise. (2) Voir plus haut , chap. IX, p. 172, note 3.

dans la critique acerbe que F. Génin a cru devoir faire de la Lettre au P. Caffaro, qui devint bientôt les Maximes et Réflexions sur la comédie (1). Bossuet n'a rien dit que de profondément juste contre le théâtre qui préparait la Régence. Mais, par cette fatalité qui empêche quelquefois des contemporains illustres de se connaître, il a méconnu Molière, comme Boileau a ignoré La Fontaine, comme la marquise de Sévigné a peu goûté Racine.

Fénelon se contente de reprocher à Molière, d'une manière générale, « qu'il a donné un tour gracieux au vice, avec une austérité ridicule et odieuse à la vertu; » et il lui fait ce reproche aussi légèrement qu'il l'accuse de parler « souvent mal, d'approcher du galimatias, » et d'avoir été « gêné par la versification françoise (2). » Il semble n'avoir lu qu'en courant, et pour pouvoir dire qu'il les connaissait, les ouvrages qu'il juge avec une autorité si absolue et si brève.

(1) F. Génin, Vie de Molière, chap. IX.

(2) Fénelon, Lettre à l'Académie françoise , VII. Bayle avait dit avant Fénelon : « Il avoit une facilité incroyable à faire des vers; mais il se donnoit trop de liberté d'inventer de nouveaux termes et de nouvelles expressions. Il lui échappoit même fort souvent des barbarismes » (Dictionnaire historique et critique, art. Poquelin). — Il est étonnant de trouver la même appréciation toute superficielle , répétée à cent cinquante ans de distance, avec la même légèreté, par un critique d’école nouvelle : « Molière, trop pressé, forcé de se plier au ton convenable, gêné par l'alexandrin monotone , n'a pas toujours atteint le style naturel. » H. Taine, La Fontaine et ses Fables, part. I, chap. III. Je ne croirais pas faire un vou injurieux pour M. Taine, en lui souhaitant d'écrire aussi peu naturellement que Molière. Du reste J. Taschereau ne défend Molière contre Fénelon qu'avec une faiblesse inexcusable de la part d'un ami de Molière et des lettres (Histoire de la

La Bruyère, moraliste, lui rend plus de justice pour le fond, tout en disant qu'il lui a manqué « d'éviter le jargon et le barbarisme, et d'écrire purement. » D'ailleurs il se contente de s'exclamer en général sur cette « imitation des mours » et ce << fléau du ridicule (1), » sans rien préciser sur la valeur et la portée morale des cuvres de Molière.

Voltaire remarque simplement qu'il fut, « si on ose le dire, un législateur des bienséances du monde, » et il ne corrige l'étrange étroitesse de cet éloge que par ces quatre mots : « On sait assez ses autres mérites (2). »

Il est inutile de citer autrement que pour méinoire, sauf quelques points où elles se trouvent par hasard d'accord avec le bon sens, les opinions sorlies du cerveau malade de J.-J. Rousseau, qui , non content de trouver Molière « inexcusable » d'avoir joué dans le Misanthrope « le ridicule de la vertu, » se permet « d'accuser cet auteur d'avoir manqué

vie et des ouvrages de Molière, liv. III). Le style de Molière a été heureusement apprécié par un poëte moderne :

Quel maître en fait de langue, et quel auteur charmanı !
Comme ses vers sont drus et marchent rondement !
Comme il trouve sans gêne et la rime et le reste !
Onc n'eut l'alexandrin une allure aussi preste ;
Et, dans son style aimable et sans préiention,

Tout respire un bon goût de conversation.

A. Pommier , Crâneries et Dettes de cour , A un Questionneur. (1) La Bruyère, les Caractères, des Ouvrages de l'esprit, XXXVIII. Remarquez que ce paragraphe n'a été introduit par La Bruyère que dans sa cinquième édition, en 1690. Bayle a pris le mot barbarisme à La Bruyère, et Fénelon à Bayle.

(2) Voltaire, Siècle de Louis XIV, XXXII.

dans cette pièce de très-grandes convenances, une très-grande vérité, et peut-être de nouvelles beautés de situation; » après quoi il veut bien indiquer longuement comment la pièce aurait pu être moins mauvaise (1).

Les louanges banales et pédantes de Laharpe n'ont guère plus d'autorité que les critiques orgueilleuses et chagrines de J.-J. Rousseau (2). .

Il faut reconnaître que notre siècle a mieux apprécié Molière; et on doit citer comme s'étant associés à sa gloire par leurs jugements respectueux et raisonnés, MM. Saint-Marc Girardin, Sainte-Beuve, et surtout Nisard (3). Mais leur critique, généralement

(1) J.-J. Rousseau, Lettre à d'Alembert sur les Spectacles.
(2) Laharpe, Cours de Littérature, part. II, liv. I, chap. vi, sect. 1.

(3) Il serait même injuste de restreindre à ces trois noms la liste des excellents commentateurs et appréciateurs modernes de Molière. Ses admirateurs doivent estime et reconnaissance à tous les auteurs que nous citons ici :

De Cailhava, De l’Art de la Comédie, 1772; Etude sur Mollère, 1802.
Auger, Euvres de Molière, 1819-1825.
Beffara, Dissertation sur J.-B. Poquelin de Molière, 1821.
Aimé Martin, Euvres de Molière, 1823-1826.

J. Taschereau, Histoire de la vie et des ouvrages de Molière, 1825, avec Supplement, 1827.

Saint-Marc Girardin, Cours de Littérature dramatique.
D. Nisard, Histoire de la Littérature française.
F. Génin, Lexique de la Langue de Mollère, précédé d'une Vie.
Bazin, Notes historiques sur la vie de Molière.
Sainte-Beuve, Portraits littéraires ; Port-Royal.
Ch. Louandre, Euvres de Molière, 1855.
Ph. Chasles, Euvres de Molière, 1855.
M. Raynaud, Les Médecins au temps de Molière, 1862.
A. Legrelle, Holberg et Mollère, 1864, etc.

littéraire, ne donne point en somme ce que l'on cherche ici , une opinion juste et définitive sur la morale de Molière.

A ce point de vue, il n'a été vraiment compris de son temps que par deux hommes. Le premier est Boileau , qui est touchant dans son admiration naïve pour son ami, et qui l'a pleuré avec des accents qui vont au coeur. L'autre est Louis XIV, qui a donné preuve d'un grand et ferme bon sens, en même temps que d'une mesure et d'une convenance extraordinaires, dans les circonstances délicates où il a dû s'occuper de Molière. Il s'est acquis un titre de gloire imprescriptible par sa protection et son affection souveraine pour ce comédien. De la série d'anecdotes rapportées entre le grand roi et son valet de chambre-tapissier, comme de tous les vers de Boileau consacrés à l'homme qui honore le plus le siècle , il ressort une estime et un respect réfléchis : ils paraissent tous les deux convaincus par l'évidence du génie, sans qu'il y ait cabale, intérêt ni autorité qui puisse les ébranler dans leur foi (1).

(1) Il faut citer encore La Fontaine, qui dès 1661, dit de Molière : « C'est mon homme! » (Lettre à M. de Maucroix du 22 août 1661); Bussy-Rabutin, qui dit en apprenant sa mort : « De nos jours nous ne verrons personne prendre sa place, et peut-être le siècle suivant n'en verra-t-il pas un de sa façon » (Lettre au P. Rapin du 24 février 1673); le P. Bouhours, qui composa sur Molière un Monument en vers terminé par cette stance :

En vain tu reformas et la ville et la cour ;

Mais quelle en fut ta récompense ?
Les François rougiront un jour
De leur peu de reconnoissance.
Il leur falloit un comédien

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