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trouvant point ce qu'elle cherchait, et désespérant de le trouver ainsi, s'ennuya de la ville. Elle aimait tendrement ses parens, rien ne la dédommageait d'eux, rien n'était propre à les lui faire oublier; elle retourna les joindre long-temps avant le terme fixé pour

son retour.

A peine eût-elle repris ses fonctions dans la maison paternelle, qu'on vit qu'en gardant la même conduite elle avait changé d'humeur. Elle avait des distractions, de l'impatience, elle était triste et rêveuse, elle se cachait pour pleurer. On crut d'abord qu'elle aimait et qu'elle en avait honte : on lui en parla, elle s'en défendit. Elle protesta n'avoir vu personne qui pût toucher son cœur, et Sopbie ne mentait point.

Cependant sa langueur augmentait sans cesse et sa santé commençait à s'altérer. Sa mère inquiète de ce changement résolut enfin d'en savoir la cause. Elle la prit en particulier, et mit en œuvre auprès d'elle ce langage insinuant et ces caresses invincibles que la seule tendresse maternelle sait employer. «< Ma « fille, toi, que j'ai portée dans mes entrailles « et que je porte incessamment dans mon <<< cœur, verse les secrets du tien dans le sein

mère ! j'ai besoin d'aimer, et ne vois rien qui me plaise. Mon cœur repousse tous ceux qu'attirent mes sens. Je n'en vois pas un qui n'excite mes désirs, et pas un qui ne les réprime; un goût sans estime ne peut durer. Ah! ce n'est pas là l'homme qu'il faut à votre Sophie! son charmant inodèle est empreint trop avant dans son ame. Elle ne peut aimer que lui, elle ne peut rendre heureux que lui seul. Elle aime mieux se consumer et se battre sans cesse, elle aime mieux mourir malheureuse et libre, que désespérée auprès d'un homme qu'elle n'aimerait pas et qu'elle rendrait malheureux lui-même ; il vaut mieux n'être plus que de n'être que pour souffrir.

Frappée de ces singularités, sa mère les trouva trop bizarres pour n'y pas soupçonner quelque mystère. Sophie n'était ni précieuse ni ridicule. Comment cette délicatesse outrée avait-elle pu lui convenir, à elle à qui l'on n'avait rien tant appris dès son enfance qu'à s'accommoder des gens avec qui elle avait à vivre, et à faire de nécessité vertu? Ce modèle de l'homme aimable, duquel elle était si enchantée, et qui revenait si souvent dans tous ses entretiens, fit conjecturer à sa mère

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Elle rot optin arce une surprise facile a concevoir,

que sa fille est la rivale d'eucharis.

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que ce caprice avait quelque autre fondement qu'elle ignorait encore, et que Sophie n'avait pas tout dit. L'infortunée, surchargée de sa peine secrète, ne cherchait qu'à s'épancher. Sa mère la presse; elle hésite, elle se rend enfin, et sortant sans rien dire, elle rentre un moment après un livre à la main. Plaignez votre malheureuse fille, sa tristesse est sans remède, ses pleurs ne peuvent tarir. Vous en voulez savoir la cause: hé bien! la voilà, ditelle en jetant le livre sur la table. La mère prend le livre et l'ouvre : c'étaient les Aventures de Télémaque. Elle ne comprend rien d'abord à cette énigme : à force de questions et de réponses obscures, elle voit enfin aveo une surprise facile à concevoir, que sa fille est la rivale d'Eucharis.

Sophie aimait Télémaque, et l'aimait avec une passion dont rien ne put la guérir. Si-tôt que son père et sa mère connurent sa manie, ils en rirent et crurent la ramener par la raison. Ils se trompèrent: la raison n'était pas toute de leur côté; Sophie avait aussi la sienne et savait la faire valoir. Combien de fois elle les réduisit au silence en se servant contre eux de leurs propres raisonnemens, en leur montrant qu'ils avaient fait tout lẹ

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