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où on les a tenus, comme un prisonnier délivré des fers, étend, agite et fléchit ses membres.

Emile, au contraire, s'honore de se faire homme et de s'assujétir au joug de la raison naissante; son corps déjà formé n'a plus besoin des mêmes mouvemens, et commence à s'arrêter de lui-même, tandis que son esprit à moitié développé cherche à son tour à prendre l'essor. Ainsi l'âge de raison n'est pour les uns que l'âge de la licence, pour l'autre il devient l'âge du raisonnement.

Voulez-vous savoir lesquels d'eux ou de lui sont mieux en cela dans l'ordre de la nature ? Considérez les différences dans ceux qui en sont plus ou moins éloignés: observez les jeunes gens chez les villageois, et voyez s'ils sont aussi pétulans que les vôtres. Durant l'enfance des sauvages, dit le sieur le Beau, on les voit toujours actifs, et s'occupant à différens jeux qui leur agitent le corps; mais à peine ont-ils atteint l'âge de l'adolescence, qu'ils deviennent tranquilles, rêveurs : ils ne s'appliquent plus guère qu'à des jeux sérieux ou de hasard. (11) Emile ayant été élevé dans

(11) Aventures du sieur C. le Beau, avocat au parlement. T. II, p. 70.

toute la liberté des jeunes paysans et des jeunes sauvages, doit changer et s'arrêter comine eux en grandissant. Toute la différence est qu'au-lieu d'agir uniquement pour jouer ou pour se nourrir, il a dans ses travaux et dans ses jeux appris à penser. Parvenu donc à ce terme par cette route, il se trouve tout disposé pour celle où je l'introduis; les sujets do réflexions que je lui présente irritent sa curiosité, parce qu'ils sont beaux par eux-mêmes, qu'ils sont tout nouveaux pour lui, et qu'il est en état de les comprendre. Au contraire, ennuyés, excédés de vos fades leçons, de vos longues morales, de vos éternels catéchismes, comment vos jeunes gens ne se refuseraientils pas à l'application d'esprit qu'on leur a rendu triste, aux lourds préceptes dont on n'a cessé de les accabler, aux méditations sur l'auteur de leur être, dont on a fait l'ennemi de leurs plaisirs? Ils n'ont conçu pour tout cela qu'aversion, dégoût; la contrainte les en a rebutés : le moyen désormais qu'ils s'y livrent quand ils commencent à disposer d'eux ? I} leur faut du nouveau pour leur plaire, il ne leur faut plus rien de ce qu'on dit aux enfans: C'est la même chose pour mon élève; quand' il devient homme, je lui parle comme à un

homme et ne lui dis que des choses nouvelles; c'est précisément parce qu'elles ennuient les autres qu'il doit les trouver de son goût.

Voilà comment je lui fais doublement gagner du temps, en retardant au profit de la raison le progrès de la nature. Mais ai-je en effet retardé ce progrès? non, je n'ai fait qu'empêcher l'imagination de l'accélérer; j'ai balancé par des leçons d'une autre espèce les leçons précoces que le jeune homme reçoit d'ailleurs. Tandis que le torrent de nos institutions l'entraîne, l'attirer en sens contraire par d'autres institutions ce n'est pas l'ôter de sa place, c'est l'y maintenir.

meure,

Le vrai moment de la nature arrive enfin; il faut qu'il arrive. Puisqu'il faut que l'homme il faut qu'il se reproduise, afin que l'espèce dure et que l'ordre du monde soit conservé. Quand par les signes dont j'ai parlé, Vous pressentirez le moment critique, à l'instant quittez avec lui pour jamais votre ancien ton. C'est votre disciple encore mais ce n'est plus votre élève. C'est votre ami, c'est un homme; traitez-le désormais comme tel.

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Quoi! faut-il abdiquer mon autorité lors

qu'elle m'est le plus nécessaire ? Faut-il aban donner l'adulte à lui-même au moment qu'il sait le moins se conduire, et qu'il fait les plus grands écarts? Faut-il renoncer à mes droits quand il lui importe le plus que j'en use? Vos droits qui vous dit d'y renoncer? Ce n'est qu'à présent qu'ils commencent pour lui. Jusqu'ici vous n'en obteniez rien force que par ou par ruse; l'autorité, la loi du devoir lui étaient inconnues; il fallait le contraindre ou le tromper pour vous faire obéir. Mais voyez de combien de nouvelles chaînes vous avez environné son cœur. La raison, l'amitié, la reconnaissance, mille affections lui parlent d'un ton qu'il ne peut méconnaître. Le vice leur voix. ne l'a point encore rendu sourd Il n'est sensible encore qu'aux passions de la nature. La première de toutes, qui est l'amour de soi, le livre à vous; l'habitude vous le livre encore. Si le transport d'un moment vous l'arrache, le regret vous le ramène à l'instant; le sentiment qui l'attache à vous est le seul permanent; tous les autres passent et s'effacent mutuellement. Ne le laissez point corrompre, il sera toujours docile; il ne commence d'être rebelle que quand il est déjà perverti. J'avoue bien que si, heurtant de front ses désirs nais

sans 7

sans, vous alliez sottement traiter de crimes les nouveaux besoins qui se font sentir à lui, vous ne seriez pas long-temps écouté; mais si-tôt que vous quitterez ma méthode, je ne vous réponds plus de rien. Songez toujours que vous êtes le ministre de la nature; vous n'en serez jamais l'ennemi.

Mais quel parti prendre? On ne s'attend ici qu'à l'alternative de favoriser ses penchans, ou de les combattre; d'être son tyran, ou son complaisant: et tous deux ont de si dangereuses conséquences, qu'il n'y a que trop à balancer sur le choix.

Le premier moyen qui s'offre pour résoudre cette difficulté est de le marier bien vîte; c'est incontestablement l'expédient le plus sûr et le plus naturel. Je doute pourtant que ce soit le meilleur, ni le plus utile: je dirai ci-après mes raisons; en attendant, je conviens qu'il faut marier les jeunes gens à l'âge nubile; mais cet âge vient pour eux avant le temps; c'est nous qui l'avons rendu précoce; on doit le prolonger jusqu'à la maturité.

S'il ne fallait qu'écouter les penchans et suivre les indications, cela serait bientôt fait; mais il y a tant de contradictions entre les droits de la nature, et nos lois sociales, que Emile. Tome III E

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