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sont le garde forestier Farrabesche, un ancien forçat régénéré, autrefois condamné à mort par contumace comme chauffeur, son fils Maurice et le fermier Colorat. Madame Graslin affectionne et protège particulièrement ce Farrabesche, dont elle se fait raconter le passé qui est un vrai roman. C'est là une sorte de dette qu'elle paye à des souvenirs qui ne cessent de l'accabler.

Un jour, Denise Tascheron, une des seurs de l'amant de Véronique, qui savait le secret de son frère, revient d'Amérique où ses parents ont fait fortune. La vue de Denise, arrivée à l'improviste à Montégnac et embrassant le jeune Francis sur la terrasse du château, trouble madame Graslin au point de la faire tomber malade. Depuis quelque temps déjà, Véronique, vieillie par les douleurs qu'elle n'a cessé d'éprouver au dedans d'ellemême, malgré ses occupations, semble devoir bientôt succomber. Cette brusque apparition de la soeur de Tascheron hâte sa fin. A partir de ce moment, le romancier nous fait entrer dans la période de conclusion, la plus pathétique de cette longue histoire.

Sentant la mort venir, Véronique a encore la force de préparer le mariage de Denise et de l'ingénieur Gérard. La mère Sauviat, qui n'a cessé d'entourer sa fille de soins et de l'aimer avec une passion toujours croissante, finit par découvrir que Véronique porte depuis longtemps un cilice qui a fait de tout son corps une plaie. On appelle en hâte de Paris le docteur Bianchon. L'abbé Dutheil, devenu archevêque, et M. de Granville, se rendent à Montégnac pour assister aux derniers moments de la noble femme qu'ils ont aimée, le premier d'une affection paternelle, le second d'un amour d'amant. En présence de la foule de ses serviteurs et amis, soutenue par monseigneur Dutheil et l'abbé Bonnet, la mourante fait une confession publique qui rappelle les coutumes d'expiation du moyen âge. Elle révèle le secret qui a pesé sur son existence, secret que seuls connaissaient l'abbé Bonnet, Denise et madame Sauviat et qu'avait soupçonné l'esprit pénétrant de monseigneur Dutheil; elle s'accuse d'avoir causé par un dangereux entraînement le crime de Tascheron; elle avoue la haine qui lui est restée au cæur pour M. de Granville,

l'accusateur du supplicié; humiliant son orgueil et abjurant à cette heure tout mauvais sentiment, elle demande pardon à Dieu et aux hommes de ses fautes qu'elle ne croit pas suffisamment expiées par la sainteté de sa seconde vie à Montégnac. Au milieu des sanglots des assistants, Véronique expire doucement, l'âme prête à franchir le redoutable seuil de l'éternité après cette purification exemplaire.

Nous n'avons pas besoin d'insister sur la beauté de cette dernière scène, la plus mémorable de celles du Curé de Village. Il suffit de la citer sans commentaire, pour ne pas en amoindrir l'effet dans l'esprit de ceux qui l'ont lue ou voudront la lire. Avant de clore cette analyse, il est bon de jeter un coup

d'ail rétrospectif sur cette fin de l'histoire de l'abbé Bonnet et de Véronique Graslin, pour en désigner à l'attention de tous les quelques pages importantes, où, comme dans le Médecin de campagne, l'auteur nous fait part de ses idées sur une foule de grandes questions. La politique, l'histoire, la religion, sont tour à tour abordées ici par Balzac avec les procédés qui lui sont familiers. C'est ainsi qu'il fait tenir dans un grand diner donné au château de Navarreins, une conversation éblouissante par un groupe de convives choisis. La scène est le pendant de celle du dîner du docteur Benassis. Là sont donnés des aperçus très profonds sur les plus vastes sujets et les éternels problèmes d'ordre social, dont la solution élait si chère à Balzac. Certaines opinions, formulées par les personnages du roman, et dans lesquelles il est facile de distinguer celles de l'écrivain, sont contestables : par exemple, le discours de l'abbé Bonnet sur la nécessité de la réhabilitation du pouvoir moral de l'Église par le rétablissement de son pouvoir politique; ou bien encore l'ardente plaidoirie de Clousier en faveur du droit d'aînesse. Mais ce qu'on ne saurait nier, c'est la brillante et forte éloquence de tous ces morceaux oratoires, qui rappellent à s'y méprendre les discours de Berryer. Les traits de la figure de Balzac n'avaient-ils pas du reste quelque chose de la physionomie du grand Mirabeau ?

Nous recommandons, dans le Curé de Village, les lettres de l'ingénieur Gérard à son protecteur et ami, M. Grossetête. Elles contiennent, comme dans le Cousin Pons, une remarquable diatribe à la fois contre le surmenage intellectuel, l'institution des concours et la routine des administrations. On voit que ces sujets qui nous occupent beaucoup en France, actuellement, ne sont pas d'hier. Ce qu'en dit Balzac, avec la profondeur d’esprit qui lui était propre, n'est pas à dédaigner. « Rien, dit-il (à propos des résultats peu satisfaisants que produit l'invention moderne des concours) ne peut donner, ni dans l'expérience ni dans la nature des choses, la certitude que les qualités intellectuelles de l'adulte sont celles de l'homme fait. » Et il a, ajouterons-nous, parfaitement raison. Quant à l'opinion de Balzac sur la manière dont doit se pratiquer, dans un pays, l'instruction publique, elle vaut tous les discours prononcés à la Chambre à propos de nos dois récentes. « L'instruction supérieure, écrit l'ingénieur Gérard, fabrique des capacités temporaires parce qu'elles sont sans emploi ni avenir; les lumières répandues par l'instruction inférieure sont sans profit pour l'État, parce qu'elles sont dénuées de croyance et de sentiment. Tout notre système d'instruction publique exige un vaste remaniement auquel devra présider un homme d'un profond savoir, d'une volonté puissante et doué de ce génie législatif qui ne s'est peut-être rencontré chez les modernes que dans la tête de Jean-Jacques Rousseau. Peutêtre le trop plein des spécialités devrait-il être employé dans l'enseignement élémentaire, si nécessaire aux peuples. Nous n'avons pas assez de patients, de dévoués instituteurs pour manier ces masses. La quantité déplorable de délits et de crimes accuse une plaie sociale dont la source est dans cette demi-instruction donnée au peuple, et qui tend à détruire les liens sociaux en le faisant réfléchir assez pour qu'il déserte les croyances religieuses favorables au pouvoir et pas assez pour qu'il s'élève à la théorie de l'obéissance et du devoir qui est le dernier terme de la philosophie transcendante. » Voilà ce que contient la lettre d'un ingénieur, c'est-à-dire d'un spécialiste. On ne peut imaginer rien de plus sensé, exprimé avec plus de clarté et de force.

La question de la propriété, qui a fait l'objet de tout un livre, les Paysans, est effleurée, dans le Curé de Village, à propos du droit d'ainesse. Il se glisse dans ce passage un curieux parallèle entre la politique de l'Angleterre, qui a toujours su entendre remarquablement ses intérêts, et celle de la France, qui tombe souvent dans le piège d'une imprudente générosité, sans cesse trahie par les voisins. Les considérations de Balzac, étonnantes de vérité et qui semblent confirmer l'histoire postérieure à son temps, se terminent par ces mémorables paroles : « Une grande question à étudier, c'est de rechercher les institutions propres à réprimer le tempérament d'un peuple. Certes, Cromwell fut un grand législateur. Lui seul a fait l'Angleterre actuelle en inventant l'Acte de navigation, qui a rendu les Anglais les ennemis de toutes les autres nations, qui leur a inoculé un féroce orgueil, leur point d'appui. Mais, malgré leur citadelle de Malte, si la France et la Russie comprennent le rôle de la mer Noire et de la Méditerranée, un jour, la route d'Asie par l'Égypte ou par l’Euphrate, régularisée au moyen des nouvelles découvertes, tuera l'Angleterre, comme jadis la découverte du cap de BonneEspérance a tué Venise. >>

Comment ne pas appeler trois fois chefs-d'oeuvre des romans où l'on trouve de pareils coups d’æil d'aigle jetés sur l'avenir d'un pays dont ils scrutent aussi profondément les meurs ? A la hauteur de quels prodigieux sommets ne doit pas s'élever un observateur pour découvrir ainsi les événements que le commun des hommes met plusieurs siècles à prévoir et à réaliser. Elles sont nombreuses ces pages de la Comédie humaine, qu'on pourrait détacher une à une et réunir ensuite pour former un Traité de Philosophie de l'histoire. Mais le sujet n'est pas encore épuisé. Nous allons en poursuivre l'étude et en voir la fin aux Études philosophiques.

ÉTUDES PHILOSOPHIQUES

INTRODUCTION

La série de nos analyses sur les Études de mours se trouvant close, nous allons pénétrer maintenant dans la partie de l'oeuvre où Balzac cherche à expliquer, en savant, le mécanisme secret de la vie humaine dont il a embrassé l'histoire générale; c'est pour cela qu'il a donné à cette partie le titre d'Études philosophiques.

A vrai dire, l'oeuvre entière de Balzac est une étude philosophique, et cela, parce que, dans chaque roman, l'écrivain, ainsi que nous l'avons bien observé, a une tendance constante à étudier les causes du moindre fait par de longues dissertations, qu'il place en dehors de l'intrigue. Ainsi donc, au premier abord, les divisions de la Comédie humaine paraissent n'avoir été établies que pour faciliter l'édition de l'æuvre, raison de bien peu d'importance. Un roman de Balzac pris dans les Études philosophiques, comparé à un autre roman pris dans les Études de mæurs, paraît n'avoir avec ce dernier aucune différence de forme ou de composition; et cependant, à l'ail exercé d'un bon juge, cette différence existe; mais elle est bien plus dans l'idée mère développée par l'auteur que dans la texture même du livre. Ce n'est souvent qu'après plusieurs lectures (que ne répètent toujours pas les critiques) que l'on devine celte pensée dominante, qui engendre tout et produit l'action et les caractères.

Dans le roman philosophique de Balzac, l'intrigue est réduite

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