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foule à l'appel du poète. Si Mérimée est plus fin, Balzac est plus fort. Mérimée et Balzac sont les grands mailres du réalisme, et celui des deux qui n'a pas été académicien dépasse l'autre d'une assez grande hauteur.

Les Marana, originaires d'Italie, sont, dans leur genre, dignes des Léganès. Deux histoires distinctes se succèdent dans ce livre, dont la deuxième seule contient l'application d'une idée philosophique : le sentiment de l'honneur de la famille poussant une jeune femme à tuer un mari voleur.

Dans un épisode de la prise de Tarragone, toujours pendant la guerre d'Espagne de 1812, Balzac nous présente un couple d'aventuriers extraordinaires, sortes de condottieri de la vie militaire sous l’Empire : le capitaine Montefiore, de l'illustre famille des Montefiore (de Milan), et le quartier-maitre Diard, un Provençal, tous deux officiers du 6o de ligne. « Tous deux, dit le romancier, de cette race de grands hommes manqués, que la société marque d'avance au fer chaud, en les appelant mauvais sujets. La nature avait jeté Montefiore dans le moule des Rizzio, et Diard dans le creuset des diplomates. Tous deux étaient doués de cette organisation fébrile, mobile, à demi féminine, également forte pour le bien et le mal, mais dont il peut émaner, suivant le caprice de ces singuliers temperaments, un crime aussi bien qu'une action généreuse, un acte de grandeur d'âme ou une låchelé. » A la biographie intéressante de ces deux compères dont les portraits rivalisent de pittoresque avec ceux du même genre qu'ont faits Victor Hugo ou Émile Augier dans une autre époque, vient se joindre celle de la Marana, une courtisane moderne, originaire de Venise, descendante des Imperia et des Catalina du moyen âge. La Marana (nom qui signifiait jadis fille de joie) est mère d'une jeune fille idéalement belle, une vraie vierge de Murillo, Juana de Mancini, dont elle a confié l'éducation à des commerçants de Tarragone sans enfants, Perez de Lagounia et sa femme. En vertu d'un de ces insondables problèmes de psychologie qu'offre si souvent le cæur des mères, la

courtisane a ainsi abdiqué sa maternité pour ne point souiller sa fille. C'est dire que le romancier a fait d'elle un des plus sublimes modèles de ces sortes de femmes dont l'amour maternel est assez grand pour racheter les vices. Dans ce genre d'études, Balzac a dépassé tous les écrivains de son temps, et nous ne croyons pas que ceux de l'avenir fassent mieux que lui. Aussi le portrait de la Marana est-il hors de pair, et d'une beauté artistique incomparable. Quant au portrait de Juana, on ne trouve son équivalent que dans les livres de Gautier ou de Stendhal.

C'est entre ces quatre personnages, formant de l'un à l'autre d'éblouissants contrastes, que se poursuit le drame. Montefiore séduit Juana, détruisant ainsi les rêves insensés que la pauvre Marana s'était plu à concevoir pour l'avenir de sa fille. Diard, pénétrant dans la maison de Perez de Lagounia, au moment où son ami va être tué par l'Italienne, est frappé de la beauté de Juana et demande sa main sur-le-champ. La mère la lui donne, espérant ainsi cacher le déshonneur de sa fille. Le mariage fait, la pauvre-courtisane reprend sa vie aventureuse pour oublier la punition terrible dont semble l'avoir frappée un destin cruel dans la personne de son enfant. Telle est l'introduction qui amène alors l'histoire des Marana, c'est-à-dire des fils de Juana de Mancini, petits-fils d'une courtisane.

Ce morceau constitue déjà une cuvre de premier ordre où l'ignoble sensualité du traitre Montefiore, observée dans ses honteux effets en même temps que la divine expression de l'amour spontané de Juana, forme une des meilleures études possibles du cæur humain, fouillé dans ses bas-fonds comme dans ce qu'il a de plus pur. La scène où Montefiore, insolent sous le mépris de Juana, capitule làchement devant le stylet de la Marana est particulièrement remarquable. Aussi le théâtre contemporain s'en est-il avidement emparé, en lui faisant subir des modifications qui en travestissent la forme sans en altérer le fond.

C'est à Paris, après la chute de l'Empire, que nous retrouvons les époux Diard. Le portrait de madame Diard diffère de celui de Juana de Mancini, presque autant que le démon diffère de

l'ange. Et savez-vous comment Balzac juge et définit le sort de de cette malheureuse ? « C'est, dit-il, celui de la plupart des femmes mal mariées. Juana, luttant à toute heure contre sa nature à la fois espagnole et italienne, ayant tari la source de ses larmes à pleurer en secret, était une de ces créations typiques, destinées à représenter le malheur féminin dans sa plus vaste expression : douleur incessamment active, et dont la peinture exigerait des observations si minutieuses que, pour les gens avides d'émotions dramatiques elle deviendrait insipide. Cette analyse, où chaque épouse devrait retrouver quelques-unes de ses propres souffrances, pour les comprendre toutes, ne serait-elle pas un livre entier! livre ingrat de sa nature, et dont le mérite consisterait en teintes fines, en nuances délicates que les critiques trouveraient molles et diffuses. D'ailleurs, qui pourrait aborder, sans porter un autre côur en son coeur, ces touchantes et profondes élégies que certaines femmes emportent dans la tombe : mélancolies incomprises, même de ceux qui les excitent, soupirs inexaucés, dévouements sans récompenses, terrestres du moins ; magnifiques silences méconnus ; vengeances dédaignées ; générosités perpétuelles et perdues; plaisirs souhaités et trahis; charités d'ange accomplies mystérieusement; enfin toutes ces religions et leur inextinguible amour? Juana connut cette vie, et le sort ne lui fit grâce de rien. Elle fut toute la femme, mais la femme malheureuse et souffrante, la femme sans cesse offensée et pardonnant toujours, la femme pure comme un diamant sans tache; elle qui, de ce diamant, avait la beauté, l'éclat et, dans cette beauté, dans cet éclat, une vengeance toute prête. Elle n'était certes pas fille à redouter le poignard ajouté à sa dot. >>

Si nous citons cette longue page, c'est qu'elle exprime des choses tellement vraies et tellement grandes sur les destinées des femmes en général que la plupart des écrivains qui pratiquent de notre temps ce qu'on appelle le « féminisme » dans l'art devraient la prendre pour base de leurs études. Ne renferme-t-elle pas, en effet, toutes les pensées psychologiques sur le caractère féminin, dont le développement a fait naître

des chefs l'oeuvre d'analyse aiguë tels que : Une Page d'amour, Sapho et Mensonges.

Mais hâtons-nous de voir la fin du livre. Juana a eu deux fils : le premier de Montefiore, le second de Diard. Elle adore en secret l'aîné tandis qu'elle manifeste, seulement en présence du père, des attentions marquées pour le second. Diard, devinant peu à peu qu'en réalité il fait horreur à sa femme, change de caractère. Ses mauvaises passions, qu'aurait peut-être heureusement combattues le bonheur conjugal, se réveillent. Il devient joueur, se lance dans des spéculations aussi malpropres que hasardées, et finit par se ruiner. Rencontrant par hasard, à Bordeaux, Montefiore qui est devenu riche, il joue avec lui et perd le peu qui lui reste. Il attire alors dans un guet-apens l'ancien amant de sa femme, l'assassine et le vole. Rentré chez lui, il avoue son crime à Juana et veut l'entraîner dans la fuite qu'il prépare. Elle refuse. Au moment où la justice, sur les traces de l'assassin, vient faire arrêter Diard, sa femme lui présente un pistolet pour qu'il se tue. Mais le voleur est devenu aussi un lâche; il se garderait de sacrifier sa vie à l'honneur des siens. Alors Juana, puisant dans son amour maternel un courage extraordinaire et ne voulant pas voir ses fils déshonorés à cause de leur père, n'hésite plus à les sauver et à se rendre libre ellemême en luant Diard; elle reprend l'arme des mains de son mari et fait feu. Diard tombe mort. Juana de Mancini est à la fois vengée de Montefiore et du destin. Le médecin expert appelé par les magistrats pour constater le prétendu suicide de Diard, devine le meurtre accompli par Juana; mais, prenant pitié d'elle, il se garde de la dénoncer, et conclut dans son procès-verbal au suicide de l'inculpé. Pendant ce temps, la Marana meurt sur un grabat d'hôpital, payant, elle aussi, la part des souffrances qu'elle a involontairement causées à sa fille par sa conduite passée.

Il est inutile d'insister sur les qualités d'un tel drame, dont les péripéties sont remarquablement conduites par l'écrivain qui y méle les plus hautes réflexions morales. Nous ferons simplement observer en terminant que Monsieur Ohnet, le faux Balzac actuel, qui a pillé des tableaux entiers dans la Recherche de

l'absolu pour composer sa Grande Marnière, a dû cmprunter sans vergogne aux Marana de la Comédie humaine la scène du faux suicide de Diard pour en faire la fin de Serge Panine. L'ouvrage de Monsieur Ohnet a été couronné par l'Académie française; il n'en coulera pas moins beaucoup d'eau le long des murailles du quai Conti avant que Serge Panine vaille les Marana de Balzac, même et surtout à la fin du livre !

L'AUBERGE ROUGE

Le triste héros de l'Auberge Rouge est le richissime banquier parisien Taillefer, l'amphytrion de Raphaël dans la Peau de chagrin. C'est l'histoire de l'origine de sa fortune, dont la première mise au jeu de la finance provient d'un meurtre suivi de vol que raconte le romancier.

Sur les bords du Rhin, à Andernach, pendant la campagne de 1799, Frédéric Taillefer, alors aide-major du corps d'armée d'Augereau, assassine pendant la nuit, dans une auberge, un négociant allemand du nom de Walhenfer, et prend la fuite en emportant la valise de sa victime qui contient cent mille francs d'or et de pierreries. Un ami de Taillefer, Prosper Magnan, qui, par un effet bizarre d'intussusception de l'âme, a conçu dans un effroyable rêve tenlateur le même crime, juste au moment où il allait s'accomplir, est accusé à son réveil d'avoir tué Walhenfer. En présence de preuves qui semblent irrécusables, les juges du conseil de guerre le condamnent à être fusillé. Avant de marcher à la mort, Prosper Magnan a fait à un prisonnier de guerre allemand, nommé Hermann, une sorte de confession par laquelle il prouve moralement son innocence. « Ce fut, dit l'auteur, une espèce de testament silencieux et intelligible par lequel un ami léguait sa vie perdue à son dernier ami. »

Bien des années après cet événement, ce même Hermann, invité à dîner chez Taillefer à Paris, raconte aux convives du financier l'assassinat de Walhenfer, le procès et la mort de Prosper Magnan. Un de ces convives (qui parle à la première

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