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personne) soupçonne depuis longtemps le passé criminel du banquier; aussi l'observe-t-il pendant le récit de l'Allemand, et ajoute-t-il par des questions incisives au trouble déjà grand du meurtrier. Ce dernier meurt, quelque temps après, d'une effroyable maladie que les médecins ont été impuissants à définir et à soigner. C'était une sorte de télanos causé sans doute par le remords, la vision sans cesse 'présente à l'esprit de la scène du crime; car Taillefer, qui avait coupé le cou de sa victime avec un instrument de chirurgie, ressentait parfois des douleurs à la tête qui lui faisaient dire qu'on lui sciait le crâne. L'ancien convive, amoureux de Victorine, la fille unique du banquier, veut savoir s'il peut l'épouser sans forfaire à l'honneur et s'il doit ou non, en cas de mariage, restituer à qui de droit la dot tachée de sang qu'apporte l'innocente jeune femme. Il pose la question à un groupe de dix-sept amis, de professions différentes, qui se partagent les opinions ; ce qui donne au romancier l'occasion d'une dissertation curieuse sur les cas de conscience insolubles.

Tel est le roman. Il était de toute nécessité d'en indiquer sommairement les faits matériels, pour faire comprendre la haute portée du jugement philosophique qui s'y cache. Dans l'Auberge Rouge, Balzac, après avoir établi la distinction qui existe entre un fait et son idée génératrice, inflige à l'homme qui a conçu le fait sans l'exécuter la punition humaine réservée d'ordinaire à la culpabilité réelle. Quant à celui qui a véritablement agi, il échappe bien à la vengeance de la société, mais non à celle plus terrible de la Providence. Lequel des deux est le plus châtié : de Taillefer qui meurt supplicié à la fois au moral et au physique, lentement tué au sein de son opulence par les douleurs nerveuses que lui cause le remords, ou bien de Magnan qui meurt en brave, espérant du moins que, s'il y a quelque chose par delà la tombe, son innocence et son repentir lui donneront le bonheur?

Outre que l'action est ici des plus vigoureuses et donne à l'æuvre un relief extraordinaire, l'Auberge Rouge est une étude profonde sur les effets psychologiques du remords, qui fait au moraliste qui l'a écrite le plus grand honneur.

UN DRAME AU BORD DE LA MER

Un Drame au bord de la mer continue l'étude sur le remords que renferme l'Auberge Rouge. Mais ici le crime n'a plus pour odieux mobile, le vol. C'est le sentiment de l'honneur poussé à l'excès, qui, comme dans les Marana, amène un meurtre. C'est un père, un pêcheur de la côte bretonne, nommé Cambremer, qui, après avoir cherché en vain à détourner de la voie fatale du vol et de l'ingratitude son fils unique Jacques, le jette à la mer du haut d'une falaise, préférant le voir mort que trainé en prison et de là à l'échafaud. Après son crime, le farouche justicier, qu'accable une éternelle douleur, s'est fait ermite. Depuis des années, il vit de pain et d'eau sur les bords de l'Océan, en face de l'endroit où a disparu le corps de son fils. Les paysans des environs se gardent d'approcher de ce maudit, qui se repent d'avoir voulu remplacer la justice des hommes et celle de Dieu.

Cette scène se passe au Croisic, le délicieux pays témoin de l'amour de la grande Camille Maupin pour du Guénic. Comme dans Béatrix, Balzac y a fait, en même temps que la sombre histoire de Cambremer, une émouvante analyse des impressions que cause la vue de l'Océan, « Si on veut livrer, dit-il, son enten: dement aux trois immensités qui nous entourent, l'eau, l'air et les sables, en écoutant exclusivement le son répété du flux et du reflux, on n'en supporte pas le langage, on croit y découvrir une pensée qui accable. Hier, au coucher de soleil, j'ai eu cette sensation; elle m'a brisé. »

Des phrases pareilles sont de véritables diamants trop cachés dans les feuillets d'un livre. Elles disent en deux mots ce qu'est l'infini. Elles sont semées à profusion dans la Comédie humaine. Il faudrait pouvoir les citer toutes!

L'ENFANT MAUDIT

Une des cuvres les plus romanesques de Balzac, où il n'y a de place que pour l'idéal et les choses du sentiment; une étude

d'une délicatessé exquise où domine l'expression de la douleur des martyrs jointe à celle de leurs joies célestes, voilà ce qu'est l'Enfant maudit.

Cette naïve histoire se passe en Normandie, à la fin du xvio siècle, au temps de la Ligue. Des deux fils du comte d'Hérouville, le cadet, Maximilien, est seul reconnu par le père. L'aîné, Étienne, venu au monde avant terme et pris pour un bâtard, est chassé du manoir paternel. Maximilien étant mort, ainsi que sa mère, Étienne restant seul héritier du nom d'Hérouville, est rappelé auprès de son père, dont l'orgueil nobiliaire ne peut supporter l'aliénation des domaines en faveur d'une autre branche de la famille. Le comte veut imposer à son fils un mariage avec une riche héritière normande, mademoiselle de Grandlieu. Mais Étienne aime Gabrielle Beauvouloir, la fille d'un vilain, d'un rebouteur, à qui il a donné sa parole de gentilhomme qu'elle serait sa femme. Furieux de ce projet de mésalliance, le comte d'Hérouville menace dans sa colère de tuer Gabrielle. Étienne et sa fiancée meurent d'épouvante comme des fleurs qu'abat l'orage, en entendant cette sentence féroce.

L'étude philosophique a ici plusieurs objets. Le premier est l'amour immense de la comtesse d'Hérouville pour l'enfant que renie le père. Faisant l'histoire des malheurs de la « gente dame », Balzac a écrit des pages d'une mélancolie charmeuse, un poème qui doit arracher des larmes à toutes les mères. Après cette préface, que termine la douloureuse et poétique fin de la comtesse, vient le tableau de l'amour qui unit Étienne à Gabrielle, deux cours vierges, rapidement pénétrés par cette divine croyance en eux-mêmes, qui ne connaît ni jalousie ni tortures, et, semblable au génie dans sa plus haute expression, sait se tenir dans la lumière la plus vive.

Là, comme dans Béatrix, les Mémoires de deux jeunes Mariées, le Lys dans la vallée, Eugénie Grandet, Balzac a prodigué les plus riches trésors de sa sensibilité et de son génie mystique, qu'il semble emprunter à Platon. La scène où ces deux êtres si purs échangent le secret de leurs sentiments échappe à toute analyse. Comment l'auteur de la Comédie humaine a-t-il

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pu faire l'Enfant maudit et la Fille aux yeux d'or? Insondable mystère, dont le génie de l'écrivain ne pourrait lui-même nous donner la raison ! Un tel livre nous prépare à étudier tout à l'heure Séraphita. On regrette, en le lisant, que le vaniteux égoïsme du vieux soudard d'Henri IV vienne jeter une note discordante dans cet angélique concert. Mais la présence de ce monstre complète l'idée de l'auteur. Étienne, recommandé par sa mère, au lit de mort, à Beauvouloir, père de Gabrielle, et à Bertrand, l'écuyer du comte, vit pendant longtemps seul dans une grotte déserte des bords de l'Océan. Balzac a fait à ce sujet une peinture d'un grandiose suprême de l'union de l'âme de l'enfant avec celle de la nature, qui vaut les plus magnifiques conceptions mystiques de Séraphita. On ne sait décidément de quel côté admirer le plus Balzac. L'Enfant maudit, malgré quelques passages non irréprochables, est une des manifestations les plus éclatantes des innombrables formes sous lesquelles pouvait se produire si aisément son génie, doublement composé, on le sait déjà, de la sensibilité la plus raffinée des poètes et de la science la plus pénétrante des métaphysiciens.

MAITRE CORNÉLIUS

Voici une étude philosophique sur les effets de l'avarice, qui nous prépare quelque peu par son cadre à l'Étude sur Catherine de Médicis.

L'avare Cornélius est une sorte de banquier du roi Louis XI, un « Lombard », comme on dit dans le vieux style, qui a fait successivement pendre trois de ses apprentis accusés de vol, et que la rumeur publique dit innocents. Un beau jour, Georges d'Estouteville, gentilhomme tourangeau, voulant se rapprocher de sa maîtresse, Marie de Sassenage, fille naturelle de Louis XI et femme du comte de Saint-Vallier, ne trouve rien de mieux que de se faufiler chez Cornélius, dont la maison est attenante à l'hôtel de Saint-Vallier. Dès la première nuit passée sous le toit de l'argentier, Georges pénètre chez son amante; mais, au retour de

son expédition galante, il est appréhendé de bon matin par les acolytes du grand prévot Tristan. Accusé de vol par Cornélius, comme tous les apprentis qui l'ont précédé, Georges va être traduit en justice; mais la comtesse de Saint-Vallier vient demander au roi la grâce du jeune homme. Louis XI, voulant bien faire plaisir à sa fille sans léser les intérêts de son ami Cornélius, se décide à instruire lui-même l'affaire du vol. Avec la ruse d'un vieux juge, le royal inquisiteur se rend compte que maitre Cornélius, atteint de somnambulisme, se vole lui-même, et change simplement de place son or et ses pierres précieuses; l'avare, une fois réveillé, ne peut plus se rappeler où est la cachette recélant les trésors qu'il croit perdus. Comprenant que Louis XI a deviné ce secret, Cornélius, devenu plus méfiant que jamais et ne pouvant supporter les tortures que lui cause l'idée fixe de ses soupçons, finit par se couper la gorge avec un rasoir. Nous voyons ainsi le sentiment de l'avarice tuer l'avare lui-même. C'est le fond de la pensée philosophique du livre. Mais une foule d'autres choses sont à remarquer dans cette cuvre.

D'abord le caractère essentiellement religieux de l'amour au moyen âge, dont l'écrivain fait une peinture des plus vraies. «La religion, dit-il, avait passé dans la science, dans la politique, dans l'éloquence, dans les armées, sur les trônes, dans la peau du malade et du pauvre; elle était tout. » Cette observation ne contient-elle pas tout le moyen âge? Ce qui donne au livre de Maître Cornélius une valeur exceptionnelle, c'est le portrait de Louis XI, sûrement aussi remarquable que celui qu'en a fait Walter Scott dans Quentin Durward, et après lui une foule d'historiens. Cette physionomie de Louis XI est restée pour la poslérité plus mystérieuse et plus indéchiffrable qu'aucune. Les moeurs originales de ce grand monarque à esprit profond ont toujours été mal définies. Ce n'est pas pour Balzac un mince mérite que d'avoir su nous représenter un Louis XI d'une merveilleuse authenticité. L'étonnant portrait de Cornélius forme le digne pendant de celui du roi; les traits de l'un servent admirablement à compléter ceux de l'autre. Cornélius n'est plus un avare; c'est le dieu Avarice en personne, tant l'assimilation de

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