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sa propre substance d'homme avec l'or est devenue intime, croissant d'intensité avec l'âge. Aussi la peinture d'un tel caractère est-elle pour le romancier observateur un de ces triomphes qu'aucun de ses contemporains n'a pu atteindre, et dont, parmi ses prédécesseurs, Molière a été seul digne.

Le suicide de Cornélius est ainsi expliqué : « L'idée la plus vivace, dit Balzac, et la mieux matérialisée de toutes les idées humaines, l'idée par laquelle l'homme se représente lui-même en créant en dehors de lui cet être tout fictif nommé la propriété, ce démon moral lui enfonçait à chaque instant ses griffes acérées dans le cour. Enfin, cet homme si puissant, ce cour endurci par la vie politique et la vie commerciale; ce génie obscur dans l'histoire, dut succomber aux horreurs du supplice qu'il s'était créé. Il fut tué par quelque pensée plus aiguë que toutes celles auxquelles il avait résisté jusqu'alors. »

Est-il possible de mieux expliquer le principe des tourments indéfinissables, qu'infligent à tout homme qui a une passion quelconque, les pensées morales dues à cette passion, personnifiées comme des êtres vivants ?

Comme personnage du roman, Cornélius fait simplement partie du curieux entourage de Louis XI, et c'est dans l'étude de cet entourage que Balzac, devenu pour un moment historien, a écrit sur la politique du roi, ses manies, son caractère et celui de ses familiers quelques pages aussi fortes que des chroniques du temps. « Tout ce que le bon sens des publicistes, dit Balzac, et le génie des révolutions a introduit de changements dans la monarchie, Louis XI le pensa. L'unité de l'impôt, l'égalité des sujets devant la loi (alors le prince était la loi) furent l'objet de ses tentatives hardies. » La petite scène où le roi demande à son médecin Coyctier s'il peut manger de la lamproie, est un de ces détails qui font entrevoir des montagnes d'autres faits. L'auteur s'est particulièrement attaché à représenter la figure de Louis XI aux derniers jours de sa vie : « Figure maladive, creusée, dit-il, jaune et brune, dont tous les traits exprimaient une ruse ainère, une ironie froide. Il y avait dans ce masque un front de grand homme, front sillonné de rides et chargé de hautes pensées; puis,

dans ses joues et sur ses lèvres je ne sais quoi de vulgaire et de commun. A voir certains détails de cette physionomie, vous eussiez dit un vieux vigneron débauché, un commerçant avare ; mais, à travers ces ressemblances vagues et la décrépitude d'un vieillard mourant, le roi, l'homme de pouvoir et d'action, dominait. Ses yeux d'un jaune clair paraissaient éteints, mais une étincelle de courage et de colère y couvait et, au moindre choc, il pouvait en jaillir des flammes à tout embraser. » Ce dernier portrait du terrible monarquc n'est-il pas d'une vérité sans comparaison possible ?

Si Balzac s'était donné la peine de faire de l'histoire, quel monument aussi impérissable que celui de Michelet n'eût-il pas édifié! Mais nous allons encore mieux juger son talent dans les éludes suivantes, où il fait revivre, avec un relief tout spécial et marquées de sa puissante griffe, les physionomies extraordinaires de Catherine de Médicis, Marie Stuart, Coligny, Calvin, Chaulieu, Théodore de Bèze, Robespierre et Marat, comme il a déjà fait revivre celles de Napoléon et de Louis XVIII d'une façon excep. tionnelle, malgré la connaissance vulgarisée de leurs traits.

SUR CATHERINE DE MÉDICIS

On a tant écrit sur Catherine de Médicis, que la peinture du caractère de cette reine semble être devenue un lieu cominun. Aussi, l'étude de Balzac s'offre-t-elle au critique sous le double aspect de l'histoire et du roman; et c'est à ce double point de vue que nous avons à juger l’æuvre. Elle se divise en trois parties où règne la même idée, mais dont les faits n'ont pas de suite. . Dans la première, intitulée « le Martyr calviniste », Balzac met en action, comme un drame de théâtre, la fameuse conjuration d'Amboise. Il y met en lumière le rôle de Catherine; et, mélant très habilement le roman à l'histoire, il nous montre la part prise à cet événement par un jeune calviniste, Christophe Lecamus, fils d'un riche bourgeois de Paris, dont l'existence n'est qu'un long

dévouement à la cause des Valois et à celle du pouvoir absolu rêvé par Catherine.

«La Confidence des Ruggieri » forme la seconde partie de l'étude. Nous sommes après la Saint-Barthélemy. Charles IX, qui a deviné la terrible ambition de sa mère, veut régner par lui-même. Connaissant la croyance de la fille des Médicis aux sciences occultes, il fait appeler auprès de lui, dans la maison de Marie Touchet, les deux astronomes Laurent et Cosme Ruggieri, conseillers de la reine mère, pour les interroger sur l'avenir. La réponse des deux magiciens est simplement conforme aux vues de leur maîtresse. La politique de Catherine et celle des Ruggieri ne fait qu'un.

Enfin, dans la troisième partie, «les Deux Rêves », le romancier nous présente sous une forme allégorique les conclusions des principes politiques exposés au cours du livre. En 1786, dans une soirée chez Bodard de Saint-James, trésorier de la marine, Robespierre et Marat, encore inconnus, font, en présence de quelquesuns des ministres de Louis XVI, entre autres Calonne, le récit de visions singulières qu'ils ont eues pendant leur sommeil. Robespierre a vu Catherine de Médicis. La reine lui a expliqué les causes de la Saint-Barthélémy; elle a voulu s'absoudre ellemême de ce grand crime en prétextant que la liberté politique, la tranquillité d'une nation, la science même sont des présents pour lesquels le destin prélève des impôts de sang. Elle annonce au futur dictateur de la Convention qu'il achèvera, lui, en faveur de la souveraineté des masses, la révolution qu'elle a tentée, elle, en faveur du pouvoir absolu de la royauté. La liberté indéfinie de l'homme, dit-elle, est la mort de tout pouvoir. Les doctrines de Luther et de Calvin ayant progressivement amené les peuples de l'esprit d'investigation au désir de renverser la monarchie, elle a condamné les huguenots promo. teurs des idées nouvelles. Robespierre sera un des maçons du futur édifice social. « Tant que tu promèneras ton niveau sur les téles, lui dit la mère de Charles IX, tu seras applaudi; quand tu voudras prendre la truelle, on te tuera. »

D'un autre côté, Marat affirme avoir vu en songe, dans la cuisse gangrenée d'un malade, une multitude de vers dont il a

tué un millier d'un seul coup de bistouri. Il reconnait dans ce malade une image de la société française. Ces deux rêves sont donc une préface du régime de la Terreur, dans laquelle les deux. derniers chefs de la Révolution veulent expliquer et excuser, comme Catherine de Médicis, leur conduite politique à venir. Voilà le résumé des faits du livre. Voyons ce que l'auteur a voulu y exprimer.

L'Étude sur Catherine de Médicis forme la partie des Études philosophiques correspondant aux Scènes de la vie politique. Nous avons analysé, dans une de ces scènes, le caractère particulier de certains faits politiques pris dans l'histoire de notre siècle. Ici Balzac, suivant l'idée philosophique qui lui a inspirée la seconde partie de son cuvre, a voulu nous donner un aperçu des principes qui, selon lui, doivent servir de base à la politique en général. Son but est la démonstration de la vérité de ces principes. Pour y arriver, il n'était pas nécessaire à l'écrivain d'embrasser toute l'histoire ou de ne chercher de preuves que dans l'histoire contemporaine. Il lui suffisait de prendre n'importe où, les exemples lui paraissant le plus propres à la démonstration poursuivie. C'est pourquoi il n'a choisi que trois épisodes, dont deux, « le Martyr calviniste » et « la Confidence des Ruggieri », appartiennent au siècle de la Réforme, et le troisième, « les Deux Rêves », à la Révolution. Ce choix est assurément fort restreint. Mais chacun de ces romans, dont le fond tient à l'histoire, est pour l'auteur un simple moyen d'exposer ses théories en politique, théories déduites de son opinion personnelle sur les faits indiqués. Cela explique le cadre d'apparence peu vaste, mais cependant suffisant, donné à cette partie des Études philosophiques.

Nous voici arrivé au point le plus difficile de notre euvre : porter un jugement impartial sur les opinions de Balzac en histoire, d'où découlent à la fois les convictions politiques et religieuses de l'écrivain. On comprendra sans peine tout ce qu'il y a de délicat dans notre entreprise. Mais, courageusement armé du flambeau de la vérité, nous n'hésiterons pas à signaler les nombreux paradoxes et les graves erreurs du romancier, en tant qu'homme politique.

C'est chose permise au génie que de se tromper en théorie. Quel est le philosophe qui n'a point propagé quelque erreur? Il faut cependant prendre garde à l'application des principes enseignés; c'est pourquoi, tout en ne cessant de rendre hommage au grand esprit de Balzac, nous condamnerons impitoyablement quelques-uns des dogmes de sa religion politique.

La première partie de l'Étude sur Catherine de Médicis est une absolution complète des crimes de cette reine, que l'auteur appelle une grande et belle figure de notre histoire. « En France, dit Balzac, et dans la partie la plus grave de l'histoire moderne, aucune femme n'a plus souffert des erreurs populaires que Catherine de Médicis. Cette reine, obligée de combattre une hérésie prête à dévorer la monarchie, sans amis, apercevant la trahison dans les chefs du parti catholique et la république dans le parti calviniste, a employé l'arme la plus dangereuse, mais la plus certaine de la politique, l'adresse. Pourquoi donc refuser à la majestueuse adversaire de la plus inféconde des hérésies la grandeur qu'elle a tirée de sa lutte même ? Tout pouvoir, légitime ou illégitime, doit se défendre quand il est attaqué; mais, chose étrange, là où le peuple est héroïque dans sa victoire sur la noblesse, le pouvoir passe pour assassin dans son duel avec le peuple. La ruse n'est-elle pas permise au pouvoir, contre la ruse ? Ne doit-il pas tuer? Les massacres de la Révolution répondent à ceux de la Saint-Barthélemy. Le peuple devenu roi a fait, contre la noblesse et le roi, ce que le roi et la noblesse ont fait contre les insurgés du xvie siècle. Ainsi les écrivains populaires, qui savent très bien qu'en semblable occurrence le peuple agirait encore de même, sont sans excuse quand ils blâment Catherine de Médicis et Charles IX. Tout pouvoir est une conspiration permanente. Il y a malheureusement à toutes les époques des écrivains hypocrites prêts à pleurer deux cents conjurés tués à propos! »

La conclusion de ce discours est nette. Balzac admet en politique l'opportunité du crime toutes les fois qu'il s'agit de défendre le pouvoir absolu, que ce pouvoir soit entre les mains d'un seul; roi, dictateur, premier ministre, ou entre les mains de plusieurs, comme au Conseil des Dix, dans une confédération,

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