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des doctrines de l'Encyclopédie et, en particulier, aux æuvres de Montesquieu, que nous devons notre liberté politique. « La Révolution, dit Balzac, est la dernière phase de nos guerres religieuses. » La chose n'est vraie que dans un sens. La période révolutionnaire de 1789 à 1794 a bien en effet le caractère, la forme d'une guerre de religion, tout en étant une guerre de principes sociaux et politiques; mais, selon nous, l'idée qui a présidé à la lutte n'a eu que des rapports lointains avec les motifs de discorde soulevés jadis par Luther au sein de la chrétienté.

Nous constatons avec peine combien Balzac fait preuve d'intolérance farouche, tant religieuse que politique, dans son livre Sur Catherine de Médicis. Cette intolérance seule explique l'admiration et la sympathie qu'il professait pour Louis XIV et Napojéon; et même, faut-il le dire, car la chose est très peu déguisée, pour certains montagnards tels que Danton et Robespierre, caractères aussi absolus dans leur genre que celui de l'auteur de la Comédie humaine. En effet, le fils d'Anne d'Autriche, Bonaparte et le chef des terroristes, ont, chacun avec la différence de leurs époques, de leurs idées et des moyens employés, substitué l'ordre à la liberté. Si grands, si bienfaisants qu'ils paraissent pour la chose publique, on ne peut nier qu'ils n'aient élé despotes au premier chef, et c'est ce qui leur vaut le jugement flatteur de Balzac. « La vraie histoire de la politique, dit l'écrivain, est celle des usurpateurs et des conquérants. » Seulement, comme de tous les pouvoirs, l'auteur de la Comédie humaine, d'accord avec MM. de Bonald et Joseph de Maistre, n'estime que le pouvoir royal uni au pouvoir religieux, nous le voyons défendre la monarchie absolue dont Catherine de Médicis a été, après Louis XI et avant Richelieu, un des plus ardents champions, contre le régime césarien de Napoléon et la tyrannie antireligieuse des conventionnels. Mais, tandis que ces deux derniers pouvoirs ont encore son estime, malgré la haine qu'il est forcé de leur vouer, Balzac n'a pas de termes assez forts pour accabler de son mépris le régime constitutionnel et l'accuser d'être dans le

pays la source de tous les maux. « Qu'est-ce que la France de 1840? s'écrie-t-il, en comparant l'état du pays à la France du

xvie siècle. C'est un pays exclusivement occupé d'intérêts matériels, sans patriotisme, sans conscience, où le pouvoir est sans force, où l'élection, fruit du libre arbitre et de la liberté politique, n'élève que les médiocrités, où la force brutale est devenue nécessaire contre les violences populaires, et où la discussion étendue aux moindres choses étouffe toute action du corps politique; où l'argent domine toutes les questions et où l'individualisme, produit horrible de la division à l'infini des. héritages qui supprime la famille, dévorera tout, même la nation que l'égoïsme livrera quelque jour à l'invasion. On se dira : Pourquoi pas le tsar? comme on s'est dit : Pourquoi pas le duc d'Orléans ? On ne tient pas à grand'chose, mais, dans cinquante ans, on ne tiendra plus à rien. »

Quel blasphème inspire à Balzac son fatal amour de l'absolutisme! Un pareil aveuglement, de la part d'un esprit si perspicace et peu partial d'ordinaire, est à déplorer. Chose étrange, Balzac admire le pouvoir de la Convention, non parce qu'il a puni les excès de l'ancien régime, mais parce que c'était un pouvoir plein de force, impitoyable pour ses adversaires. Rappelons donc, avec Montalembert, les vrais motifs qui doivent nous faire haïr, aussi bien le despotisme égoïste du « roi Soleil » que les écoeurantes tueries des terroristes. « En songeant à ce que la monarchie absolue avait fait de la société il y a deux siècles, il faut l'avouer, on ne pardonne pas, mais on comprend tout ce qui a suivi. Sans approuver les raisons inutiles et irréparables qui l'ont accompagné, sans excuser les crimes qui ont transformé en énigme sanglante cette évidente nécessité, sans absoudre surtout les scélérats qui l'ont souillée par leurs vices ou leurs forfaits, on prévoit la Révolution. Quelle autre fin pouvait-il y avoir à une telle perversion du pouvoir et de la société? »

Joseph de Maistre et Balzac peuvent-ils contester dans leurs sombres pamphlets contre la société française du xixe siècle la sublime vérité du jugement si sage de Montalembert. Nous ne le croyons pas. Aucun tyran, aucun oppresseur de la liberté ne doit trouver grâce à nos yeux. Nous ne devons pas penser que des crimes aient seuls fondé cette liberté que nous aimons tant.

Au point de vue littéraire, l'Étude sur Catherine de Médicis est un beau roman sur les mœurs et les idées du Xyro siècle. Il nous offre, sous leur jour le plus vrai, de grandes scènes de l'histoire de la réforme en France. Le drame y est bien conduit; les figures de personnages historiques, vigoureusement accusées, sont très conformes à l'idée qu'on s'en fait. En un mot, le livre est un tableau de l'histoire de ce temps, aussi pittoresque que celui de Mérimée, la Chronique de Charles IX, que l'on cite comme un chef-d'euvre du genre. Balzac, tout moderne qu'il était comme écrivain, et malgré son habitude de ne raconter que des choses vues, a su nous rapporter ici une image fidèle du passé; il a rendu, avec la même habileté que pour des portraits de contemporains, la sombre et terrible figure de Catherine de Médicis, la grâce de Marie Stuart, l'orgueil insolent des Guises, la bonhomie du roi de Navarre, l'astuce de Chaverny, de Birague et des frères de Gondy, espions de Catherine auprès des Lorrains, les allures chevaleresques du prince de Condé, la mélancolie amère et l'impuissance du roi Charles IX. Sous la plume magique du romancier, les quelques figures intéressantes des conjurés d'Amboise, La Renaudie, Castelnau, acquièrent un relief merveilleux. Christophe Lecamus et son père, pelletiers, fournisseurs de la reine, l'illustre Ambroise Paré, chirurgien du roi, le président de Thou, le chancelier de L'Hospital, représentent bien cette bourgeoisie de Paris déjà puissante, qui vendait son appui au roi et recevait en échange le droit d'acheter les terres seigneuriales et d'en porter le nom. Les physionomies de Calvin, de Théodore de Bèze, de Chaulieu, composent un groupe qui est un admirable chef-d'oeuvre. Il semble qu'on lise dans les traits de ces trois hommes toute la longue histoire de la Réformation. Les Ruggieri, Marie Touchet et son fils éclairent le drame d'un peu de poésie.

Mais, malgré toutes ces beautés incontestables, cette étude, considérée non plus comme un roman mais comme un traité philosophique de l'histoire de la Réformation, est pleine d'erreurs regrettables sur le devoir des monarques dont il excuse, dans un but politique, l'injustice et la violence apportées au

maintien de l'ordre. Balzac y fait d'une façon restreinte l'application du fanatisme religieux dans la loi sociale et des idées de Machiavel dans la politique intérieure. En conséquence, cette cuvre, pour les esprits non prévenus, est mauvaise à lire, parce que l'auteur revêt d'un caractère dogmatique les théories erronées qui y sont développées.

LA RECHERCHE DE L'ABSOLU

La Recherche de l'absolu est un remarquable symbole des malheurs et des désordres intimes, causés dans une famille par l'hystérie intellectuelle de son chef, dont le singulier égoïsme dévore, au profit de la science, la fortune des enfants, compromet leur avenir et amène la mort de leur mère, après avoir éteint au coeur de l'époux le sentiment de la famille et de l'amour conjugal.

« Le vice et le génie, a dit Balzac, produisent des effets semblables. Le génie n'est-il pas un constant excès qui dévore le temps, l'argent, le corps, et qui mène à l'hôpital plus rapidement encore que les passions mauvaises. » C'est le développement de celte profonde et amère pensée que contient la Recherche de l'absolu.

Balthazar Claës est un chimiste, élève de Lavoisier, qui, sur les inspirations d'un officier polonais, Adam de Wierzchownia, cherche à prouver par l'analyse chimique l'unité de composition de la matière. La découverte de cette loi, simplement pressentie par la chimie moderne et à laquelle le savant donne le nom d'«absolu », doit faire la fortune et la gloire de son auteur. Aussi Balthazar sacrifie-t-il sans hésitation à l'entreprise de travaux ruineux, ses devoirs d'époux, de père, d'homme privé enfin, espérant que les résultats de ses recherches lui permettront de réparer, dans un avenir qu'il croit toujours proche, les funestes conséquences de la conduite que lui impose son goût déréglé pour la chimie.

Une première remarque est à faire avant tout en dehors de l'action : c'est qu'on voit apparaitre ici, précédant la métaphysique de Louis Lambert et de Séraphita, l'exposé des preuves scientifiques de la philosophie de Balzac, dont les principaux inspirateurs ont été Spinoza, Hégel, Cuvier et Geoffroy Saint-Hilaire. Balzac puise ses principes de philosophie à deux sources distinctes qui sont: la science expérimentale et la pensée humaine. Il essaye de corroborer les données positives de l'une par le raisonnement hypothétique de l'autre. Dans la Recherche de l'absolu, il profite de son sujet pour s'étendre complaisamment sur l'étude des probabilités que donne l'analyse chimique, à propos de l'origine et de la constitution de la matière. En philosophie, de même qu'en littérature, Balzac prend, comme on le voit, pour base de ses observations, le réel, le palpable; en un mot ce que perçoivent d'abord les sens. Il étudie les lois qui régissent la matière, pour leur appliquer les raisonnements qu'il imagine, et voir ensuite comment l'accord peut se faire entre les deux. Quelque hardies que soient ses hypothèses, il est intéressant d'en résumer le sens, qui ne manque ni de profondeur ni de vraisemblance.

Pour Balzac (qui fait parler ici Balthazar Claës), les cinquantetrois corps jusqu'à présent reconnus simples, qui forment la matière des mondes, ont un principe commun, modifié jadis par l'action d'une puissance, inconnue aujourd'hui, mais que le génie humain doit faire revivre. Il croit par exemple que l'azote est décomposable, et que les progrès incessants de la chimie réduiront de plus en plus le nombre des corps simples, métaux ou métalloïdes, au lieu de l'augmenter. Faisant le rapport d'une curieuse expérience analytique, il en conclut la position claire et nette du problème offert par l'absolu, et qui lui semble cherchable, c'est-à-dire l'existence d'une substance commune à toutes les créations, à tous les produits, et que modifie une force unique, le mouvement. La « matière une », voilà la première base de l'ontologie de Balzac, le point de départ d'une marche en avant vers la découverte de l'origine des mondes, par l'explication de la formation de la matière. Cette unité, désignée sous le nom d'absolu, devenue indéniable, Balzac s'attaque au

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