Images de page
PDF
ePub

première gorgée à la coupe du désenchantement. Lorsque Modeste est enfin mariée à Ernest de la Brière, Balzac fait remarquer que le joug du mariage est doux et facile à porter avec une femme instruite et spirituelle. Cette idée, qu'il vient de traduire sous la forme séduisante de la présente étude, contient de sérieuses leçons que nous voyons se continuer, plus particulièrement adressées à l'homme, cette fois, dans Un Début dans la vie.

UN DÉBUT DANS LA VIE

Un Début dans la vie est le pendant prosaïque de Modeste Mignon. Nous avons vu les erreurs de la jeune fille romanesque dans le précédent livre. Dans celui-ci, nous voyons celles du jeune homme étourdi, ne manquant pas de ceur, mais que le défaut d'éducation solide de la part de la mère conduit aux petites sottises habituelles de la jeunesse. Nous ne quittons pas la province, car les deux voyages faits de Beaumont-sur-Oise à Paris, en diligence, ne comptent pas. Aussi le sujet de Un Début dans la vie est-il presque vulgaire. Cette vulgarité, que rehausse l'art de l'écrivain, est un de ses mérites. Ne doit-elle pas définir, en effet, le genre d'ouvrage que si peu de romanciers ont su traiter depuis avec la sage mesure de Balzac? Un Début dans la vie pourrait donc, mieux que Modeste Mignon, étre rangé parmi les scènes de la vie province. L'auteur y touche, çà et là, à plus d'une question d'ordre social. Le titre indique déjà tout l'intérêt qu'offre le livre; seulement, la plupart des personnages appartiennent à la foule ordinaire de ces bons petits bourgeois qui cachent, sous leurs dehors communs, un mélange de défauts mesquins et de qualités solides. Ces qualités, beaucoup trop appelées vulgaires par les imbéciles, sont celles du père de famille et du bon citoyen, ambitieux d'honorabilité plus que de gloire, et entièrement dévoué sans orgueil à la cause de l'ordre et du bon sens. Quant aux défauts, les plus graves sont la vanité et le manque de savoir-vivre, propres aussi bien aux enfants gâtés qu'aux gens du peuple arrivés à la fortune.

Nous quittons tout à fait les rives du « Tendre » ou du « Roma

nesque, » pour côtoyer les choses simples de la nature bourgeoise et descendre même jusqu'à l'étude du tempérament prosaïque des campagnards. A l'histoire d'Oscar Husson, le principal personnage de Un Début dans la vie, se trouvent mêlées celles de beaucoup d'autres garçons de même rang social. Ce roman prouve, aussi bien que celui d'Eugénie Grandet, que pour Balzac il n'y a point de petites scènes; c'est avant tout, une merveilleuse étude de détails, auxquels Balzac a le secret de nous intéresser. La pauvreté décente de madame Clapart, par exemple, se révèle dans son châle, « qui tient par une aiguille casség convertie en épingle au moyen d'une boule de cire à cacheter ». Le pantalon bleu d'Oscar Husson, raccommodé par sa mère et offrant aux regards un fond neuf, quand la redingote a la méchanceté de s'entr'ouvrir par derrière, nous dit suffisamment ce que devait souffrir la vanité du pauvre garçon en présence d'un Georges Marest, dandy d'une élégance supérieure. Et ainsi de suite, tous ces mille riens d'une vérité si simple représentent mieux qu'autre chose, à notre imagination, la réalité des types auxquels ils sont appliqués. Ici, plus de tableaux à grands effets, de situations dramatiques; mais le récit imagé, clair, net, plein de couleur locale, de toutes les petites choses qui occasionnent aux jeunes gens sur le seuil de la vie les premières douleurs et les premières joies, avant que leur raison arrive à sa pleine maturité. La vanité incorrigible des adolescents y est montrée dans ses excès et ses conséquences, souvent funestes à plus d'un. Aussi ce livre cache-t-il bon nombre d'enseignements, à retenir surtout par ces gens de la classe moyenne que des ambitions déplacées rendent malheureux ou ridicules.

Nous n'avons pas vu jusqu'ici de roman de Balzac où il y ait plus de personnages que dans Un Début dans la vie. L'intrigue est à peu près nulle. C'est une simple biographie, sans luxe et sans tapage, du jeune Oscar Husson, que l'auteur appelle à la fin le « bourgeois moderne ».

Une multitude de parents, d'amis, de maîtres viennent entrer, chacun pour leur part, dans la vie du jeune homme qui rappelle un peu, par sa conduite, Jérôme Paturot à la recherche

d'une position sociale. L'auteur a commencé ici à faire ces études de groupes, ces photographies d'ensemble qui font le puissant intérêt des Scènes de la vie politique, militaire et de campagne. Ce qu'il y a de plus attachant dans le présent livre, c'est la vue de ces réunions d'hommes, formées par le hasard, où chacun parle, crie, discute, approuve, raille ou montre de l'humeur; tandis que dans la conversation les opinions se croisent, chaque vêtement, chaque trait, chaque geste de chaque individu jettent dans le groupe leur note la plus vive.

Le premier tableau de ce genre offert à notre admiration, en raison de l'habile disposition des figures qui le composent, est l'intérieur de la « voiture à Pierrotin », pittoresque couc faisant partie du matériel social de l'époque appelée, le vieux temps. En 1822, les messageries de Pierrotin Touchard desservaient la ligne de Paris à Beaumont-sur-Oise. Par un jour d'automne de cette année, nous voyons prendre place dans la voiture un choix de personnages que l'on pourrait définir « types à la Balzac », tellement l'art du romancier leur a donné de relief. Ce sont : Oscar Husson, fils naturel de madame Clapart, une ancienne Aspasie du Directoire, mariée sur le tard à un petit employé d'administration; le comte de Sérizy, pair de France, un des collaborateurs du premier consul au conseil d'État, et maintenant ministre de Louis XVIII; le père Léger, type de paysan, roué à mettre dans le sac un diplomate, propriétaire de fermes avoisinant le château de M. de Sérizy; Joseph Bridau et Léon de Lora, deux tout jeunes peintres, élèves de Schinner; enfin, Georges Marest, second clerc de de Me Crottat, un des notaires les plus en vue de la Comédie humaine, qui en compte tant.

L'intérêt de Un Début dans la vie résulte de ce fait, qu'il y a dans le monde, par le temps qui court, une multitude de jeunes gens ressemblant à Oscar Husson; et le mérite de Balzac est d'avoir dépeint dans leur plus frappante réalité les phases de la jeunesse de son héros. Tout un coin de la province et de Paris nous est montré dans cette étude de murs. A Beaumontsur-Oise, l'Isle-Adam, Presles, se rencontrent une série de pro

vinciaux, dont nous retrouvons les types analogues aux Scènes de la vie de province. C'est d'abord le comte de Sérizy, dont Balzac fait une remarquable histoire et un grand portrait. Après lui, vient le régisseur Moreau, le futur député de la monarchie constitutionnelle, chez qui la corruption est venue avec la fortune.

Dans la brillante carrière que parcourt Moreau, le romancier nous fait voir à merveille le premier pas vers le règne de la démocratie en France. Moreau, propriétaire et voisin de son ancien maitre, deviendra député à sa place. Le tableau de l'évolution sociale, lendant à effacer tout le prestige de l'aristocratie, se continue dans l'histoire de madame Moreau. Celleci a été femme de chambre de madame de Sérizy; elle inite les manières de grande dame de sa maitresse, ce qui lui servira plus tard, puisqu'elle aura pour gendre Canalis, un ministre. Le romancier nous donne un aperçu très vrai de l'influence de Moreau dans son département. « On ne festoyait jamais dans la bourgeoisie sans que M. et madame Moreau fussent invités. »

Les autres personnages sont peints avec autant de soin que les premiers. Pierrotin le messager et le père Léger, devenant tous deux des bourgeois, de paysans qu'ils étaient, sont le complément naturel de l'histoire de Moreau. Balzac n'a point omis de nous peindre minutieusement la voiture du messager, et de se livrer sur cet engin de locomotion, aujourd'hui disparu, à un vrai travail d'archéologue. C'est plus intéressant qu'on ne croit, car l'aspect des objets fait mieux saisir la physionomie des personnes. Voilà pour le côté de la province étudiée dans le livre.

A Paris, la première personne en vue est madame Clapart. En deux lignes, Balzac nous initie aux malheurs de cette femme qui a manqué de courage autrefois, et n'en a plus maintenant que pour son fils. Il trouve des accents émus, avec son talent à dramatiser les moindres scènes, pour nous peindre la triste médiocrité de l'intérieur des Clapart. « Un matin, dit-il, Moreau surprit le pauvre ménage de la rue de la Cerisaie

déjeunant d'une salade de harengs et de laitue avec une tasse de lait pour dessert. » C'est dit avec une simplicité qui inspire tout de suite pour les pauvres gens la pitié la plus vive. Madame Clapart est surtout un type de mère qui gâte son enfant et se croit, grave erreur, capable de lui inspirer du respect. Ces pauvres mères, qui ont beaucoup souffert, ont la manie de mettre les passants dans la confidence de leur tendresse. Mais c'est peine perdue. Nous voyons Oscar, honteux de sa mère, la renier devant des étrangers. Une physionomie très originale est celle de l'oncle Cardot, un vieux malin, débauché dans sa vieillesse, qui jette des douches sur l'enthousiasme de madame Clapart pour son fils. C'est encore un type perdu que celui de l'oncle Cardot. Grâce à Balzac, il sera immortel. L'histoire de cet ancien fabricant de soieries nous dit comment est née, sous le Directoire, la bourgeoisie moderne. Les relations de Cardot avec la danseuse Florentine Cabirolle donnent lieu à quelques réflexions originales. Le romancier nous fait l'amusante analyse des différents âges que traverse la passion du vieillard. Quand le Mécéne commence à donner deux cent cinquante francs par mois, il est traité en bienfaiteur; c'est l'âge d'or. Quand il porte ce secours mensuel à cinq cents francs, il devient un ami pour la vie ; c'est l'âge d'argent. Cardot arrive à se trouver sous un joug à demi conjugal d'une force irrésistible; c'est l'âge d'airain. Le vieillard se sent enfin entraîné par un remorqueur d'une puissance de caprice illimitée, c'est que le malheureux aime, il compte léguer à Florentine une centaine de mille francs. L'âge de fer a commencé. Il n'est pas possible de rendre avec plus de piquant la sottise et l'infortune des nombreux Cardot de ce bas monde. La paternité du vieillard riche pour la danseuse est expliquée une fois pour toutes. La page de Balzac vaut tous les romans contemporains qu'on a écrits sur ce sujet. Le protectorat de Cardot sur Florentine se trouve inévitablement doublé par l'amour de la danseuse pour Georges Marest, le dandy.

Le passage d'Oscar Husson dans l'étude de M° Desroches a obligé l'auteur à nous faire pénétrer quelque peu dans le

« PrécédentContinuer »