Images de page
PDF
ePub

ouvrages et dans les æuvres de ses disciples. Pour ne pas nous méprendre touchant les choses qu'il a écrites, comme il dit lui-même au P. Mersenne : « Je vois qu'on se méprend fort aisément touchant les choses que j'ai écrites,... » (VIII, 612), il me semble indispensable d'étudier les auteurs qu'il avait étudiés; car, ne l'oubliez pas, Descartes a écrit, dans la préface de ses Principes de philosophie : « Les premiers et les principaux dont nous ayons les écrits, sont Platon et Aristote »; et je crois que mes notes et rapprochements peuvent vous aider à ce grand travail; du moins, je les ai rassemblés dans ce but, d'abord pour moi et ensuite pour vous. Je ne saurais donc trop vous engager à les lire et à les compléter, pour vous et pour les autres, si vous constatez qu'ils peuvent être utiles.

Osmin : Nous pouvons toujours essayer.

Minos : Dis plutot que nous le devons; car, si nous arrivons à « saisir la clef» de la Méthode de Descartes, nous jouirons de tous les avantages qu'il a décrits si souvent et avec tant d'enthousiasme: < Mais ce qui me » contentait le plus de cette méthode était que, par elle, j'étais assuré » d'user en tout de ma raison, sinon parfaitement, au moins le mieux » qu'il fut en mon pouvoir : outre que je sentais, en la pratiquant, » que mon esprit s'accoutumait peu à peu à concevoir plus nettement » et plus distinctement ses objets,... (1, 145) Et ainsi, sans vivre d'au» tre façon en apparence que ceux qui, n'ayant aucun emploi qu'à » passer une vie douce et innocente, s'étudient à séparer les plaisirs » des vices, et qui, pour jouir de leur loisir sans s'ennuyer, usent de » tous les divertissements qui sont honnêtes, je ne laissais pas de pour» suivre en mon dessein et de profiter en la connaissance de la vérité, » peut-être plus que si je n'eusse fait que lire des livres ou fréquenter » des gens de lettres. » (1, 155) Cette méthode qui « augmente les » lumières naturelles de l'esprit, non pour pouvoir résoudre telle ou » telle difficulté de l'école, mais pour que l'intelligence puisse montrer » à la volonté le parti qu'elle doit prendre dans chaque situation de la » vie. » (x, 204) « Je n'eusse su borner mes désirs ni être content, » si je n'eusse suivi un chemin par lequel, pensant être assuré de » l'acquisition de toutes les connaissances dont je serais capable, je le » pensais être par même moyen de celle de tous les vrais biens qui » seraient jamais en mon pouvoir. ) (1, 152) « J'avais éprouvé de si » extrêmes contentements depuis que j'avais commencé à me servir de » cette méthode, que je ne croyais pas qu'on en put recevoir de plus » doux ni de plus innocents en cette vie ;... » (1, 152)

Mison: Ces résultats semblent merveilleux ! Mais vous, Minos, les avez-vous obtenus ?

Minos : Si je ne les ai pas obtenus, qu'est-ce que cela prouvera sinon que j'ai mal étudié la méthode ? Voulez-vous le témoignage d'un de mes amis ?

Osmin : On peut toujours l'entendre.

Minos : A cette phrase dont je viens de vous citer le commencement : << Mais ce qui me contentait le plus de cette méthode était que par

elle j'étais assuré d'user en tout de ma raison, sinon parfaitement, au moins le mieux qui fut en mon pouvoir: outre que je sentais, en la pratiquant, que mon esprit s'accoutumait peu à peu à concevoir plus nettement et plus distinctement ses objets ; et que, ne l'ayant point assujettie à aucune matière particulière, je me promettais de l'appliquer aussi utilement aux difficultés des autres sciences que j'avais fait à celles de l'algèbre, (1, 145) Il ne manquait jamais d'ajouter: « dont il ne faut » exclure ni celles qui procurent la richesse, ni celles qui procurent la » gloire, ni celles qui procurent le bonheur. » (Souverain Bien, 42)

Osmin : Nous voilà donc forcés d'étudier la méthode?

Minos : Cela ne me paraît pas douteux; car, si tu ne l'étudies pas, d'une manière ou de l'autre, tu seras exposé à tous les résultats contraires ; et, pour en dresser le bilan, il suffit de faire un tableau des maux opposés aux biens dont parle Descartes. Et vous, Mison, vous ne dites rien ? Mison : Je demande à réfléchir.

Minos : Qui pourrait vous en blåmer ? Réfléchissez que vous trouverez dans ces notes: les principaux passages des réponses de Descartes aux demandes d'explications et aux objections qui lui avaient été adressées à propos de son Discours, ainsi que les textes des « Règles pour la direction de l'esprit » qui se rapportent, directement à ce même discours, car tous doivent s'y rapporter indirectement, mais il n'est pas toujours possible de suivre la filière des idées de ce « génie supérieur ». Je ne me souviens plus quel homme sage et avisé a dit que dans toute entreprise il faut toujours combiner son plan de telle façon que l'insuccès même donne des résultats utiles ; mais je sais qu'Épictète donne quelques exemples de cette manière de procéder : remarquez donc que, si vous n'arrivez pas à saisir immédiatement comment Descartes, reprenant les idées des Anciens, les a « débrouillées et expliquées » pour créer ce grand système Cartésien qui a révolutionné et charmé l'Europe philosophique et scientifique, et comment les générations suivantes ont repris ces mêmes idées, chaque Auteur les modifiant suivant son caractère ou son point de vue spécial, vous obtiendrez toujours des avantages précieux en vous initiant au style des différents auteurs et à la littérature des diverses époques.

Mison : C'est possible. Minos : Mon veu le plus ardent serait que ces notes puissent réveiller l'esprit philosophique, qui semble sommeiller un peu trop, et faciliter la tâche de quelque nouveau Descartes qui, dans la retraite et dans l'ombre, se prépare à ce grand rôle par un travail aussi attachant que pénible. Mais nous aurions peut-être encore plus besoin d'un Socrate moderne « capable de nous porter aux études utiles... » « aux » choses qu'il est nécessaire de savoir et honorable de pratiquer... » « habile à nous montrer nos erreurs, à nous tourner vers la vertu et » vers le bien »... (Xénophon.) Car il me semble que la plupart des hommes et des femmes se conduisent, sur cette terre, comme des enfants ou des gens de peu d'éducation qui, invités par un grand Roi à

[ocr errors]

venir passer quelque temps dans un de ses châteaux, s'occuperaient de tout ce qu'ils pourraient rencontrer, sans s'occuper du Prince qui a bien voulu les inviter à ses brillantes fêtes. Si cela vous semble exagéré, disons : qui s'occuperaient de ce bon Roi avec une telle négligence et une telle légèreté que presque aucun d'entr'eux ne saurait le reconnaitre, ni lui-même, ni ses portraits (s'il est permis d'appliquer à la divinité une expression aussi vulgaire), bien que ce Prince, plein de bienveillance, ait la bonté de les mettre continuellement sous leurs yeux, directement ou indirectement, par des miroirs aussi merveilleux que variés et qu'ils soient d'une telle splendeur que la seule contemplation de l'UN ou des AUTRES « remplisse un homme qui les entend » bien d'une joie si extrême », qu'elle « est la plus ravissante et la » plus utile passion que nous puissions avoir », comme le dit si bien Descartes.

Osmin : Que veux-tu dire ? Que signifie cette énigme ?

Minos : Souviens-toi de La République de Platon, à la fin du Livre VI. « Mais en voilà assez, et même trop, pour des gens qui ne savent rien », il est temps de laisser la parole aux maîtres; et, quand vous aurez lu attentivement le « Discours de la Méthode », si cela peut vous être agréable, nous chercherons ensemble, le plus exactement possible, quelle est cette célèbre méthode, si elle est ancienne ou nouvelle, si Descartes l'a inventée ou retrouvée, et enfin si elle peut nous guider dans la voie du « bonheur après lequel tous les hommes soupirent » et que si peu savent atteindre et conserver ».

[merged small][merged small][merged small][merged small][merged small][ocr errors][ocr errors][merged small][merged small][merged small][merged small]

Si ce discours semble trop long pour être lu en une fois, on le pourra

distinguer en six parties : et, en la première, on trouvera diverses considėrations touchant les sciences ; en la seconde, les principales règles de la méthode que l'auteur a cherchée ; en la troisième, quelques-unes de celles de la morale qu'il a tirée de cette méthode; en la quatrième, les raisons par lesquelles il prouve l'existence de Dieu et de l'âme humaine, qui sont les fondements de sa méthaphysique ; en la cinquième, l'ordre des questions de physique qu'il a cherchées, et particulièrement l'explication du mouvement du cour et de quelques autres difficultés qui appartiennent à la médecine, puis aussi la différence qui est entre notre âme et celle des bêtes ; et, en la dernière, quelles choses il croit être requises pour aller plus avant en la recherche de la nature qu'il n'a été, et quelles raisons l'ont fait écrire.

PREMIÈRE PARTIE

Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée, car chacun pense en être si bien pourvu, que ceux même qui sont les plus difficiles à contenter en toute autre chose n'ont point coutume d'en désirer plus qu'ils en ont. En quoi il n'est pas vraisemblable que tous se trompent ; mais plutôt cela témoigne que la puissance de bien juger et distinguer le vrai d'avec le faux, qui est proprement ce qu'on nomme le bon sens ou la raison, est naturellement égale en tous les hommes; et ainsi que la diversité de nos opinions ne vient pas de ce que les uns sont plus raisonnables que les autres, mais seulement de ce que nous conduisons nos pensées par diverses voies, et ne considérons pas les mêmes choses. Car ce n'est

pas assez d'avoir l'esprit bon, mais le principal est de l'appliquer bien. (1)

(1)

a DESCARTES : Non pas que je croie que la faculté de connaitre, qui

est en quelques hommes, s'étende plus loin que celle qui est communément en tous ; mais c'est plutôt qu'il y a des personnes qui ont imprimé de longue main des opinions en leur créance qui, étant contraires à quelques-unes de ces vérités, empêchent qu'ils ne les puissent apercevoir, bien qu'elles soient fort manifestes à ceux qui ne sont point ainsi préoccupés. (@uv. compl. publ. par

Cousin, III, 94) b L'auteur prend pour règle de ses vérités le consentement universel.

Pour moi, je n'ai pour règle des miennes que la lumière naturelle, ce qui convient bien en quelque chose ; car tous les hommes ayant une même lumière naturelle, ils semblent devoir tous avoir les mêmes notions. Mais il est très différent, en ce qu'il n'y a presque personne qui se serve bien de cette lumière. D'où vient que plusieurs (par exemple tous ceux que nous connaissons) peuvent consentir à une même erreur; et il y a quantité de choses qui peuvent être connues par la lumière naturelle, auxquelles jamais personne n'a

encore fait de réflexion. (viii, 168) C J'ai pris garde, en examinant le naturel de plusieurs esprits, qu'il

n'y en a presque point de si grossiers ni de si tardifs qu'ils ne fussent capables d'entrer dans les bons sentiments et même d'acquérir toutes les plus hautes sciences, s'ils étaient conduits comme il faut. Et cela peut aussi être prouvé par raison : car, puisque les principes sont clairs et qu'on n'en doit rien déduire que par des raisonnements très évidents, on a toujours assez d'esprit pour

entendre les choses qui en dépendent. (111, 22) d Dans tout ce traité nous tâcherons de rechercher avec tant de soin

et de rendre si faciles toutes les voies ouvertes à l'homme vers la connoissance de la vérité, que quiconque se sera profondément pénétré de cette méthode, quelle que soit d'ailleurs la médiocrité de son esprit, voie qu'aucune étude ne lui est plus interdite qu'aux autres, et que s'il ignore quelque chose, ce n'est faute ni

d'esprit ni de capacité. (xi, 248) (N. B. — Les Folios des Règles pour la direction de l'esprit et de la Recherche de la

vérité sont indiqués d'après l'édition de Cousin, mais par suite d'une inadvertance le texte est celui de l'édition de Garnier Frères.)

e CONFUCIUS : Il n'y a point d'homme si stupide, ni de femme si igno

rante qui ne soit capable de réduire en pratique les moyens que le ciel nous a donnés pour nous porter à notre perfection. (1)

f PLATON : Le discours présent nous fait voir que chacun a dans son

âme la faculté d'apprendre avec un organe destiné à cela... Il ne s'agit pas de donner à l'âme la faculté de voir : elle l'a déjà ; mais son organe est dans une mauvaise direction, il ne regarde point où il faudrait : c'est ce qu'il faut corriger... Il en est à peu près des autres qualités de l'àme comme de celles du corps ; quand on ne les a pas reçues de la nature, on les acquiert par l'éducation et la culture. Mais à l'égard de la faculté de savoir, comme elle est plus divine, jamais elle ne perd sa vertu ; elle devient seulement utile ou inutile, avantageuse ou nuisible selon la direction qu'on lui donne... (Trad. Chauvet et Saisset, vil, 345)

« PrécédentContinuer »