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paroit en un cadavre, laquelle je désignois par le nom de corps. Je considérois, outre cela, que je me nourrissois, que je marchois, que je sentois et que je pensois, et je rapportois toutes ces actions à l'âme ; mais je ne m'arrètois point à penser ce que c'étoit que cette âme ; ou bien, si je m'y arrêtois, je m'imaginois qu'elle étoit quelque chose d'extrêmement rare et subtil, comme un vent, une flamme ou un air très délié qui étoit insinué et répandu dans mes plus grossières parties. Pour ce qui étoit du corps, je ne doutois nullement de sa nature; mais je pensois la connoître fort distinctement, et si je l'eusse voulu expliquer suivant les notions que j'en avois alors, je l'eusse décrite en cette sorte : Par le corps, j'entends tout ce qui peut être terminé par quelque figure; qui peut être compris en quelque lieu et remplir un espace en telle sorte que tout autre corps en soit exclu ; qui peut être senti, ou par l'attouchement, ou par la vue, ou par l'ouïe, ou par le goût, ou par l'odorat; qui peut être mù en plusieurs façons, non pas à la vérité par lui-même, mais par quelque chose d'étranger duquel il soit touché et dont il reçoive l'impression : car d'avoir la puissance de se mouvoir de soi-même, comme aussi de sentir ou de penser, je ne croyois nullement que cela appartînt à la nature du corps; au contraire, je m'étonnois plutôt de voir que de sembla

bles facultés se rencontroient en quelques-uns. (1, 250) c Mais moi, qui suis-je, maintenant que je suppose qu'il y a un cer

tain génie qui est extrêmement puissant, et, si j'ose le dire, malicieux et rusé, qui emploie toutes ses forces et toute son industrie à me tromper ? Puis-je assurer que j'ai la moindre chose de toutes celles que j'ai dites naguère appartenir à la nature du corps ? Je m'arrête à y penser avec attention, je passe et repasse toutes ces choses en mon esprit, et je n'en rencontre aucune que je puisse dire être en moi. Il n'est pas besoin que je m'arrête à les dénombrer. Passons donc aux attributs de l'àme, et voyons s'il y en a quelqu'un qui soit en moi. Les premiers sont de me nourrir et de marcher; mais s'il est vrai que je n'ai point de corps, il est vrai aussi que je ne puis marcher ni me nourrir. Un autre est de sentir; mais on ne peut aussi sentir sans le corps : outre que j'ai pensé sentir autrefois plusieurs choses pendant le sommeil que j'ai reconnu à mon réveil n'avoir point en effet senties. Un autre est de penser, et je trouve ici que la pensée est un attribut qui m'appartient : elle seule ne peut être détachée de moi. Je suis, j'existe: cela est certain ; mais combien de temps ? Autant de temps que je

pense ;... (1, 251) d Mais qu'est-ce donc que je suis ? Une chose qui pense. Qu'est-ce qu'une

chose qui pense ? C'est une chose qui doute, qui entend, qui conçoit, qui affirme, qui nie, qui veut, qui ne veut pas, qui imagine aussi et qui sent. Certes, ce n'est pas peu si toutes ces choses appartiennent à ma nature. Mais pourquoi n'y appartiendroientelles pas ? Ne suis-je pas celui-là mème qui maintenant doute presque de tout, qui néanmoins entend et conçoit certaines choses, qui assure et affirme celles-là seules être véritables, qui nie toutes les autres, qui veut et désire d'en connoître davantage, qui ne veut pas être trompé, qui imagine beaucoup de choses, même quelquefois en dépit que j'en aie, et qui en sent aussi beaucoup,

comme par l'entremise des organes du corps ? (1, 253) e Mais quand nous apercevons que nous sommes des choses qui pen

sent, c'est une première notion qui n'est tirée d'aucun syllogisme ; et lorsque quelqu'un dit: Je pense, donc je suis, ou j'existe, il ne conclut pas son existence de sa pensée comme par la force de (78)

quelque syllogisme, mais comme une chose connue de soi; il la voit par une simple inspection de l'esprit : comme il paraît de ce que s'il la déduisait d'un syllogisme, il aurait dû auparavant connaitre cette majeure. Tout ce qui pense est, ou existe : mais au contraire elle lui est enseignée de ce qu'il sent en lui-même qu'il ne se peut pas faire qu'il pense, s'il n'existe. Car c'est le propre de notre esprit, de former les propositions générales de la connais

sance des particulières. (1, 427) f Si je demandois, par exemple, à Épistémon lui-même ce que c'est

qu’un homme et qu'il me répondit, comme dans les écoles, qu'un homme est un animal raisonnable, et si en outre, pour expliquer ces deux termes, qui ne sont pas moins obscurs que le premier, il nous conduisoit par tous les degrés qu'on appelle métaphysiques, certes nous serions entrainés dans un labyrinthe dont nous ne pourrions jamais sortir. Car de cette question il en nait deux autres : la première : qu'est-ce qu'un animal ? la seconde : qu'est-ce que raisonnable ? Et de plus, si pour expliquer ce que c'est qu'un animal il nous répondoit que c'est un être vivant et sensitif, qu'un être vivant est un corps animé, et qu'un corps est une substance corporelle, vous voyez sur-le-champ que les questions iroient en s'augmentant et en se multipliant comme les branches d'un arbre généalogique, et il est assez évident que toutes ces belles questions finiroient par une pure battologie qui n'éclairciroit rien et

nous laisseroit dans notre ignorance première. (x1, 355) & Voir renvoi 42 f. h FÉNELON: Me voilà donc enfin résolu à croire ce que je pense, puis

que je doute; et que je suis, puisque je pense; car le néant ne saurait penser, et une même chose ne peut tout ensemble être

et n'être pas... (115) i LOCKE : On ne peut nier que nous ayons en nous quelque chose

qui pense ; le doute même que nous avons sur sa nature est une preuve indubitable de la certitude de son existence; mais il faut se résoudre à ignorer de quelle espèce d'être elle est. Du reste, c'est en vain qu'on voudrait, à cause de cela, douter de son existence, comme il est déraisonnable, en plusieurs rencontres de nier positivement l'existence d'une chose parce que nous ne saurions comprendre sa nature. Parce qu'on ne puise pas l'idée d'existence dans la connaissance de la nature des choses, mais qu'on leur transporte cette idée qu'on trouve dans la connaissance de soi

même... (Essai sur l'ent. L. IV, III, 6) j Biot: Descartes inventa cette méthode d'examen et de doute, qui est

devenue depuis le principe de toutes nos connaissances positives. (Biog. univ. XI, 145)

Puis, examinant avec attention ce que j'étois et voyant que je pouvois feindre que je n'avois aucun corps et qu'il n'y avoit aucun monde ni aucun lieu où je fusse, mais que je ne pouvois pas feindre pour cela que je n'étois point; et qu'au contraire de cela même que je pensois à douter de la vérité des autres choses, il suivoit très-évidemment et très-certainement que j'étois ; (59)

(79) a DESCARTES : Bien que les pyrrhoniens n'aient rien conclu de certain

en suite de leurs doutes, ce n'est pas à dire qu'on ne le puisse;

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et je tâcherai ici de faire voir comment on s'en peut servir pour prouver l'existence de Dieu, en éclaircissant les difficultés que j'ai laissées en ce que j'en ai écrit: mais on m'a promis de m'envoyer bientôt un recueil de tout ce qui peut être mis en doute sur ce sujet, ce qui me donnera peut-être occasion de le mieux faire ; c'est pourquoi je supplie celui qui a fait ces remarques de me

permettre que je diffère jusqu'à ce que je l'aie reçu. (vil, 396) b Eudoxe : Prêtez-moi seulement votre attention, et je vous mènerai

plus loin que vous ne pensez. Car de ce doute universel, comme d'un point fixe et immobile, je veux faire dériver la connoissance de Dieu, celle de vous-même, et enfin celle de toutes les choses

qui existent dans la nature. (x1, 353) c Ne sachant rien de plus utile pour parvenir à une ferme et assurée

connaissance des choses que si, avant de rien établir, on s'accoutume à douter de tout et principalement des choses corporelles, encore que j'eusse vu il y a longtemps plusieurs livres écrits par les sceptiques et académiciens touchant cette matière, et que ce ne fut pas sans quelque dégoût que je remachais une viande si commune, je n'ai pu toutefois me dispenser de lui donner une méditation toute entière ; et je voudrais que les lecteurs n'employassent pas seulement le peu de temps qu'il faut pour la lire, mais quelques mois, ou du moins quelques semaines, à considérer les choses

dont elle traite auparavant que de passer outre. (1, 413) d Voir le Disc. de la Méth., renv. 34, 56. e FÉNELON : Mais d'où vient que je m'imagine que le néant ne saurait

penser ? Je me réponds aussitôt à moi-même : C'est que qui dit néant exclut sans réserve toute propriété, toute action, toute ma

nière d'être, et par conséquent, la pensée ; car la pensée est une • manière d'être et d'agir. Cela me parait clair. Mais peut-être que

je me contente trop aisément. Allons donc encore plus loin et voyons précisément pourquoi cela me paraît clair. Toute la clarté de ce raisonnement roule sur la connaissance que j'ai du néant, et sur celle que j'ai de la pensée. Je connais clairement que le néant ne peut rien, ne fait rien, ne reçoit rien et n'a jamais rien: d'un autre côté, je connais clairement que penser c'est agir, c'est faire, c'est avoir quelque chose : donc je connais clairement que la pensée actuelle ne peut jamais convenir au néant. C'est l'idée claire de la pensée qui me découvre l'incompatibilité qui est entre le néant et elle, parce qu'elle est une manière d'être : d'où il s'ensuit que quand j'ai une idée claire d'une chose, il ne dépend plus de moi d'aller contre l'évidence de cette idée. L'exemple sur lequel

je suis le montre invinciblement. (105) f JOUFFROY : Il y a deux hommes dans Descartes : l'auteur du Discours

de la Méthode et l'auteur des Méditations. Las de croire sans être assuré de la vérité de ses croyances, Descartes démontra, dans le premier de ses deux ouvrages, que le doute devait être le point de départ de la philosophie, et la recherche des caractères de la vérité sa première recherche. C'est pour avoir ainsi marqué le but et tracé le chemin à tous les philosophes qui l'ont suivi que Descartes est le père de la philosophie moderne. Mais, après avoir posé le problème, il chercha lui-même à le résoudre, montrant l'exemple et travaillant le premier à la tâche qu'il avait prescrite. C'est dans le livre des Méditations que Descartes paraît sous ce nouvel aspect. Le Discours de la Méthode est la préface de la philosophie moderne ; les Méditations en sont le premier chapitre. (145)

au lieu que, si j'eusse seulement cessé de penser, encore que tout le reste de ce que j'avois imaginé eût été vrai, je n'avois aucune raison de croire que j'eusse été ; je connus de là que j'étois une substance dont toute l'essence ou la nature n'est que de penser, et qui, pour être, n'a besoin d'aucun lieu ni ne dépend d'aucune chose matérielle; en sorte que ce moi, c'est-à-dire l'âme, par laquelle je suis ce que je suis, est entièrement distincte du corps, et même qu'elle est plus aisée à connaître que lui, et qu'encore qu'il ne fût point, elle ne laissoit pas d'être tout ce qu'elle est. (80)

(80) a DESCARTES : Or j'estime que tous ceux à qui Dieu a donné l'usage de

cette raison sont obligés de l'employer principalement pour tâcher à le connaître et à se connaître eux-mêmes. C'est par là que j'ai tâché de commencer mes études, et je vous dirai que je n'eusse jamais su trouver les fondements de la physique, si je ne les eusse cherchés par cette voie; mais c'est la matière que j'ai le plus étudiée de toutes et en laquelle, grâce à Dieu, je me suis aucunement satisfait; au moins pensé-je avoir trouvé comment on peut démontrer les vérités métaphysiques d'une façon qui est

plus évidente que les démonstrations de géométrie. (vi, 109) b Lorsqu'on dit je respire, donc je suis, si l'on veut conclure son

existence de ce que la respiration ne peut être sans elle, on ne conclut rien, à cause qu'il faudrait auparavant avoir prouvé qu'il est vrai qu'on respire, et cela est impossible, si ce n'est qu'on ait aussi prouvé qu'on existe. Mais si l'on veut conclure son existence du sentiment ou de l'opinion qu'on a qu'on respire, en sorte qu'encore même que cette opinion ne fut pas vraie, on juge toutefois qu'il est impossible qu'on l'eût si on n'existait, on conclut fort bien, à cause que cette pensée de respirer se présente alors à notre esprit avant celle de notre existence, et que nous ne pouvons douter que nous ne l'ayons pendant que nous l'avons. Et ce n'est autre chose à dire en ce sens-là, je respire, donc je suis, sinon, je pense, donc je suis. Et si l'on y prend garde, on trouvera que toutes les autres propositions desquelles nous pouvons ainsi conclure notre existence reviennent à cela même; en sorte que par elles on ne prouve point l'existence du corps, c'est-à-dire celle d'une nature qui occupe de l'espace, etc., mais seulement celle de l'âme, c'est-à-dire d'une nature qui pense; et bien qu'on puisse douter si ce n'est point une même nature qui pense et qui occupe de l'espace, c'est-à-dire qui est ensemble intellectuelle et corporelle, toutefois on ne la connaît par le chemin que j'ai proposé que comme intellectuelle.

De cela seul qu'on conçoit clairement et distinctement les deux natures de l'âme et du corps comme diverses, on connait que véritablement elles sont diverses, et par conséquent que l'àme peut penser sans le corps, nonobstant que lorsqu'elle lui est jointe, elle puisse être troublée en ses opérations par la mauvaise disposition

des organes. (vil, 395) C Ne m'avouerez-vous pas que vous êtes moins assuré de la pré

sence des objets que vous voyez, que de la vérité de cette proposition: Je pense, donc je suis ? Or cette connaissance n'est point un ouvrage de votre raisonnement, ni une instruction que vos maitres

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vous aient donnée ; volre esprit la voit, la sent, et la manie; et quoique votre imagination, qui se mêle importunément dans vos pensées, en diminue la clarté, la voulant revêtir de ses figures, elle vous est pourtant une preuve de la capacité de nos âmes à

recevoir de Dieu une connaissance intuitive. (x, 131) d Objection. Il ne s'ensuit pas de ce que l'esprit humain, faisant

réflexion sur lui-même, ne se connait être autre chose qu'une chose qui pense, que sa nature ou son essence soit seulement de penser ; en telle sorte que ce mot seulement exclue toutes les autres choses qu'on pourrait peut-être aussi dire appartenir à la nature de l'âme.

A laquelle objection je réponds que ce n'a point aussi été en ce lieu-là mon intention de les exclure selon l'ordre de la vérité de la chose (de laquelle je ne traitais pas alors), mais seulement selon l'ordre de ma pensée ; si bien que mon sens était que je ne connaissais rien que je susse appartenir à mon essence, sinon que j'étais une chose qui pense, ou une chose qui a en soi la faculté de penser. Or je ferai voir ci-après comment, de ce que je ne connais rien autre chose qui appartienne à mon essence, il s'ensuit qu'il n'y a aussi rien autre chose qui en effet lui appar

tienne. (1, 224) e MALEBRANCHE : De toutes nos connaissances, la première c'est

l'existence de l'âme : toutes nos pensées en sont des démonstrations évidentes ; car il n'y a rien de plus évident que ce qui pense actuellement est actuellement quelque chose. Mais s'il est facile de connaître l'existence de son âme, il n'est pas si facile d'en connaître l'essence et la nature. Il faut surtout prendre garde à ne pas la confondre avec les choses auxquelles elle est unie. Si l'on doute, si l'on veut, si l'on raisonne, il faut seulement croire que l'àme est une chose qui doute, veut, raisonne et rien davantage si l'on n'a pas éprouvé en elle d'autres propriétés ; car on ne connaît son âme que par le sentiment intérieur qu'on en a; il ne faut croire de l'âme que ce qu'on ne saurait s'empêcher de croire... Et ce dont on est pleinement convaincu par le sentiment intérieur qu'on a de soi-même ; car autrement on se tromperait. Ainsi l'on connaîtra, par simple vue, ou par sentiment intérieur, tout ce qu'on peut connaître de l'âme, sans être obligé à faire des raisonnements dans lesquels l'erreur se pourrait trouver. Car, lorsque l'on raisonne, la mémoire agit; et où il y a mémoire, il peut y avoir de

l'erreur... (Rech. de la vér., 167) f PLATON: Ce qui provient de l'être vrai, immortel, immuable; ce qui

présente en soi ces caractères et se produit en un sujet semblable,
n'a-t-il pas plus de réalité que ce qui vient d'une nature sujette
au changement et à la corruption, et se produit dans une subs-
tance pareillement mortelle et changeante? - Ce qui tient de
l'être immuable a infiniment plus de réalité. – La science est-elle
moins essentielle à l'être immuable que l'existence? – Non. -
Et la vérité ? — Non plus. — Si cet être perdait de la vérité, ne
perdrait-il pas de son existence? – Sans doute. – Donc, en géné-
ral, tout ce qui sert à l'entretien du corps participe moins de la
vérité et de l'existence que ce qui sert à l'entretien de l'âme ? -
J'en demeure d'accord. — Le corps lui-même n'a-t-il pas moins
de réalité que l'àme? - Oui. – Donc la plénitude de l'âme est
plus réelle que celle du corps à proportion que l'âme elle-même a
plus de réalité que le corps et que ce qui sert à la remplir en a
aussi davantage. — Sans contredit. (v11, 453)

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