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avoit en aucun endroit de la terre. J'y avois appris tout ce que les autres y apprenoient; et même, ne m'étant pas contenté des sciences . qu'on nous enseignoit, j'avois parcouru tous les livres traitant de celles qu’on estime les plus curieuses et les plus rares qui avoient pu tomber entre mes mains. (11)

(11) a PLATON : Nous ne dirons pas de quelqu'un qui fait le difficile en

matière de sciences, surtout s'il est jeune, et n'est pas en état de rendre raison de ce qui est utile ou ne l'est pas, qu'il est philosophe et avide de connaissances; de même qu'on ne dit pas d'un homme qui mange avec répugnance, qu'il a faim, ni qu'il aime à manger, mais qu'il est dégoûté. — On a raison. — Mais celui qui se porte vers toutes les sciences avec une égale ardeur, qui voudrait les embrasser toutes, et qui est insatiable d'apprendre, ne

mérite-t-il pas le nom de philosophe ? (vii, 281) b Dans ma jeunesse, j'étais enflammé d'un désir incroyable d'appren

dre cette science qu'on appelle la physique... et à la fin je me trouvai aussi malhabile qu'on le puisse être en ces recherches... Ayant entendu quelqu'un lire dans un livre qu'il disait être d'Anaxagore, que l'intelligence est la règle et la cause de tous les êtres, je fus ravi... Je pris donc ses livres avec un très grand empressement, et je me mis à les lire le plus tôt qu'il me fut possible pour savoir plus promptement le bon et le mauvais de toutes choses ; mais je me trouvai bientôt déçu de ces espé

rances... (v, 84 à 86). c Il nous faut donc parcourir d'abord toutes les sciences appelées vul

gairement de ce nom, quoiqu'elles ne communiquent point la sagesse à celui qui les étudie ou qui les possède, afin qu'après les avoir mises à l'écart, nous essayons d'exposer celles qui servent à notre dessein et d'en faire notre étude. (x, 160)

Avec cela je savois les jugements que les autres faisoient de moi ; et je ne voyais point qu'on m'estimât inférieur à mes condisciples, bien qu'il y en eut déjà entre eux quelques-uns qu'on destinoit à remplir les places de nos maîtres. Et enfin notre siècle me sembloit aussi fleurissant et aussi fertile en bons esprits qu'ait été aucun des précédents. Ce qui me faisoit prendre la liberté de juger par moi de tous les autres, et de penser qu'il n'y avoit aucune doctrine dans le monde qui fût telle qu'on m'avoit auparavant fait espérer.

Je ne laissois pas toutefois d'estimer les exercices auxquels on s'occupe dans les écoles. Je savois que les langues que l'on y apprend sont nécessaires pour l'intelligence des livres anciens; que la gentillesse des fables réveille l'esprit; que les actions mémorables des histoires le relèvent; et qu'étant lues avec discrétion, elles aident à former le jugement ; que la lecture de tous les bons livres est comme une conversation avec les plus honnêtes gens des siècles passés, qui en ont été les auteurs et même une conversation étu

diée en laquelle ils ne nous découvrent que les meilleures de leurs pensées ; (12)

(12) a DESCARTES : On doit lire les ouvrages des anciens, parce que c'est un

grand avantage de pouvoir user des travaux d'un si grand nombre d'hommes, tant pour connoître ce qui jadis a été inventé de bon que pour savoir ce qui reste à découvrir dans toutes les

sciences. (x1, 209) 6 Si vous eussiez voulu savoir ma véritable opinion sur les livres, vous

n'aviez qu'à consulter mon discours de la méthode, vous y auriez vu que j'ai dit en termes exprès que nous retirons de la lecture des bons ouvrages autant de profit que de la conversation des grands hommes qui en ont été les auteurs, et peut-être même davantage, puisque ceux-ci nous offrent dans leur composition, non pas toutes les pensées qui se présentent à leur esprit, ainsi qu'il arrive dans un entretien familier, mais bien seulement leurs

pensées choisies. (x1, 42) ... Le quatrième (moyen de s'instruire): la lecture non de tous les

livres mais particulièrement de ceux qui ont été écrits par des personnes capables de nous donner de bonnes instructions, car c'est une espèce de conversation que nous avons avec leurs auteurs.

(111, 13) d Les premiers et les principaux dont nous ayons les écrits sont Platon

et Aristote.... Or ces deux hommes avaient beaucoup d'esprit et beaucoup de la sagesse qui s'acquiert par les quatre moyens précédents, ce qui leur donnait beaucoup d'autorité ; en sorte que ceux qui vinrent après eux s'arrêtèrent plus à suivre leurs opi

nions qu'à chercher quelque chose de meilleur. (111, 15) e ORPHÉE : Je serais bien plus charmé de l'entretien d'un homme pru.

dent que de la possession de l'or, ce maître de tous les hommes. (56) f FÉNÉLON s'associe avec Horace : « Je crierais volontiers à tous les » auteurs de notre temps que j'estime et que j'honore le plus :

» Vos exemplaria Græca
» Nocturna versate manu, versate diurna.
» Les Grecs sont nos guides fidèles,
» Feuilletez jour et nuit ces antiques modèles. »

(Econ. de Xẻn. 52)
SÉNÈQUE écrivait à Lucilius : « Dans la lecture, il faut d'abord savoir

» choisir ses auteurs, s'y arrêter ensuite et s'en nourrir pour ainsi

» dire ; sans cela, point de fruits, du moins durables, pour l'esprit. » " (Econ. de Xén. 51) h CARD. DE RICHELIEU : Il me semble, en effet, lorsque je considère le

grand nombre de gens qui font profession d'enseigner les lettres, et la multitude des enfants qu'on fait instruire, que je vois un nombre infini de malades qui, n'ayant d'autre but que de boire de l'eau pure et claire, pour leur guérison, sont pressés d'une soif si déréglée, que, recevant indifféremment toutes celles qui leur sont présentées, la plus grande partie en boit d'impure, et souvent en des vaisseaux empoisonnés ; ce qui augmente leur soif et leur mal,

au lieu de soulager l'un et l'autre. (Test. Pol. 187). i LOCKE : La science d'un auteur s'infuse dans l'esprit de celui qui lit

ses ouvrages, mais ce n'est pas la simple lecture qui produit cet

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effet. Il faut aussi entendre ce qu'on lit: non pas seulement ce qui est affirmé ou nié dans chaque proposition (quoiqu'il y ait bien des lecteurs qui ne vont pas même si loin), mais voir l'ordre et la suite des raisonnements, prendre garde à la force et à la clarté de leur liaison, et bien examiner les fondements sur lesquels ils s'appuient. A moins d'observer tout cela, on peut lire les ouvrages d'un auteur fort raisonnable, dont on entend bien la langue et les

propositions et ne retirer aucun fruit de son savoir. (vil, 76) FRÉDÉRIC II écrivait à Hille: « Je vous assure, mais n'en dites rien,

« que le plus cher de mes plaisirs est la lecture »... (E. Lavisse, Jeu

nesse de Frédéric, 378) k NAPOLÉON. A l'âge de puberté, Napoléon devint morose, sombre :

la lecture fut pour lui une espèce de passion poussée jusqu'à la

rage; il dévorait tous les livres. (Mém. 168) I Faites la guerre offensive comme Alexandre, Annibal, César, Gustave

Adolphe, Turenne, le prince Eugène et Frédéric; lisez, relisez l'histoire de leurs 84 campagnes, modelez-vous sur eux; c'est le seul moyen de devenir grand capitaine et de surprendre les secrets de

l'art. (D. Hinard. I, 549) m Il aimait beaucoup à converser; mais il portait de préférence la dis

cussion sur des sujets où il pouvait apprendre quelque chose de nouveau. Il se plaignait d'avoir une bibliothèque peu considérable. Pons lui ayant fait observer que cinq cents volumes bien choisis pouvaient remplir la vie : « La vie de méditation, oui, répondit » l'Empereur; mais la vie de travail, non; car, pour faire de bons » livres, il faut étudier beaucoup de livres et encore, malgré les

» grandes études, les bons livres sont rares! » COUSIN : Platon ne condamne pas l'écriture dans le dessein d'enchai

ner la pensée, mais au contraire pour la vivifier. Son but évident est de pousser à la dialectique, de substituer à la foi passive qu'impose ce qui est écrit, le mouvement de la réflexion qui, se rendant compte de toutes choses et communiquant aux autres ses raisons de douter et de croire, excite et féconde l'intelligence, forme à travers les siècles entre tous les esprits une conversation et des discours immortels, comme dit Platon, au lieu d'une foi immobile et d'une lettre morte, et perpétue ainsi, d'àge en age, des vérités, toujours anciennes et toujours nouvelles, découvertes par

la pensée, maintenues et propagées par la pensée. (Phil. Anc, 136) O Voir: le Discours de la méthode au renvoi 11. - Xénophon 1, 29, renvoi

4. j. – Platon, x, 18, renvoi 4, n. – Gæthe renvoi 4, q.

que l'éloquence a des forces et des beautés incomparables ; que la poésie a des délicatesses et des douceurs très ravissantes ; que les mathématiques ont des inventions très subtiles, et qui peuvent beaucoup servir tant à contenter les curieux qu'à faciliter tous les arts et diminuer le travail des hommes ; que les écrits qui traitent des mours contiennent plusieurs enseignements et plusieurs exhortations à la vertu qui sont fort utiles ; que la théologie enseigne à gagner le ciel ; que la philosophie donne moyen de parler vraisemblablement de toutes choses et se faire admirer des moins savants ; que la jurisprudence, la médecine et les autres sciences apportent des honneurs et des richesses à ceux qui les cultivent; et enfin qu'il est bon de les avoir toutes examinées, même les plus superstitieuses et les plus fausses, afin de connaître leur juste valeur et se garder d'en être trompé. (13)

(13) a Voir le Discours de la méthode aux renvois ii et 20. b PLATON : Notre méthode ne fait pas moins de cas de l'art de purifier

avec l'éponge que de celui de purifier par des breuvages ; elle ne s'inquiète pas si l'un nous est moins utile et l'autre davantage. Dans l'espoir d'arriver à la connaissance de tous les arts, elle s'applique à discerner ceux qui sont de familles différentes et les

tient tous en égale estime. (iv, 46) SOCRATE à Protarque : Veux-tu que semblable à un portier pressé et

forcé par la foule, je cède, j'ouvre les portes toutes grandes, et laisse toutes les sciences entrer et se mêler ensemble, les pures avec celles qui ne le sont pas ? – Protarque : Je ne vois pas, Socrate, quel mal il pourrait résulter pour un homme de la possession des autres sciences pourvu qu'il eut les premières (les connaissances divines). - Socrate : Je vais donc les laisser couler toutes ensemble dans le sein de la très poétique vallée d'Homère. - Protarque : Sans doute. — Socrate : Les voilà lâchées ; elles

peuvent se mêler. (iv, 547) d CHRISTOPHE COLOMB : Dès mon jeune âge je navigue et j'ai continué

à courir les mers jusqu'à ce jour (il avait alors 65 ans) et c'est l'art que doivent suivre ceux qui veulent connaître les secrets de ce monde. La nautique m'occupa beaucoup; l'astronomie, la géométrie et l'arithmétique ne me furent pas non plus étrangères. J'ai la main assez exercée et assez de savoir pour dessiner le globe terrestre avec la position des villes, des montagnes, des fleuves, des iles et de tous les ports qui s'y trouvent. Tout jeune encore j'ai étudié les livres de cosmographie, d'histoire, de philosophie et d'autres sciences ; c'est ce qui m'a aidé à mon entreprise. (Lettre

au Roi de Castille en 1501) e J.-J. ROUSSEAU : Pour peu qu'on ait un vrai goût pour les sciences,

la première chose qu'on sent en s'y livrant, c'est leur liaison qui fait qu'elles s'attirent, s'aident, s'éclairent mutuellement, et que l'une ne peut se passer de l'autre. Quoique l'esprit humain ne puisse suffire à toutes, et qu'il en faille toujours préférer une comme la principale, si l'on n'a quelque notion des autres, dans la sienne même on se trouve souvent dans l'obscurité. (Confessions i, Liv. Vi, 229)

Mais je croyais avoir déjà donné assez de temps aux langues, et même aussi à la lecture des livres anciens, et à leurs histoires, et à leurs fables. (14)

(14)

a DESCARTES avait commencé un dialogue intitulé : Recherche de la

vérité par les lumières naturelles qui, à elles seules et sans le secours de la religion et de la philosophie, déterminent les opinions que doit avoir un honnête homme sur toutes les choses qui doivent faire l'objet de ses pensées et qui pénètrent dans les secrets des sciences les plus abstraites. Dans cet ouvrage, très intéressant mais malheureusement à peine commencé, il s'était. dissimulé derrière le nom d'Eudoxe, or c'est à ce dernier que Polyandre et UNIVERSITY

OF

CALIFORNIA - 17 (14)

Epistémon, les deux autres interlocuteurs, adressent les deux phrases ci-dessous, qui, rapprochées de quelques autres indications contenues dans ses cuvres, permettent de se rendre à peu près compte du temps qu'il avait consacré à cette étude : POLYANDRE : Je vous trouve tellement heureux d'avoir découvert toutes ces belles choses dans les livres grecs et latins qu'il me semble que si je m'étois livré autant que vous à ces études, je différerois autant de ce que je suis maintenant, que les anges de vous. (x1, 337) EPISTÉMON : Mais ceux qui, comme vous, ont longtemps marché dans cette route, et qui ont dépensé beaucoup d'huile et de peine à lire et à relire les écrits des anciens, à débrouiller et à expliquer ce qu'il y a de plus épineux dans les

philosophes. (x1, 361) Car c'est quasi le même de converser avec ceux des autres siècles que de voyager. Il est bon de savoir quelque chose des mours de divers peuples, afin de juger des nôtres plus sainement, et que nous ne pensions pas que tout ce qui est contre nos modes soit ridicule et contre raison, ainsi qu'ont coutume de faire ceux qui n'ont rien vu. Mais lorsqu'on emploie trop de temps à voyager, on devient enfin étranger en son pays; et lorsqu'on est trop curieux des choses qui se pratiquoient aux siècles passés, on demeure ordinairement fort ignorant de celles qui se pratiquent en celui-ci. Outre que les fables font imaginer plusieurs événements comme possibles qui ne le sont point, et que même les histoires les plus fidèles, si elles ne changent ni n'augmentent la valeur des choses pour les rendre plus dignes d’être lues, au moins en omettent-elles presque toujours les plus basses et moins illustres circonstances, d'où vient que le reste ne paraît pas tel qu'il est, et que ceux qui règlent leurs moeurs par les exemples qu'ils en tirent, sont sujets à tomber dans les extravagances des paladins de nos romans et à concevoir des desseins qui passent leurs forces.

J'estimois fort l'éloquence et j'étois amoureux de la poésie; mais je pensois que l'une et l'autre étoient des dons de l'esprit plutôt que des fruits de l'étude. (15)

(15) a PLATON : Mais quiconque ose, sans être agité par ce désir qui vient

des muses, approcher du sanctuaire de la poésie, quiconque se persuade que l'art suffira pour le faire poële, restera toujours bien

loin de la perfection... (11, 329) b La perfection dans les luttes de la parole est soumise, à mon avis,

aux mêmes conditions que la perfection dans les autres genres de lutte. Si la nature t'a fait orateur et que tu cultives ces bonnes dispositions par la science et par l'étude, tu seras illustre quelque jour ; mais s'il te manque une de ces conditions de succès, tu

n'auras jamais qu'une éloquence imparfaite. (11, 382)
C BOILEAU : C'est en vain qu'au Parnasse un téméraire auteur

Pense de l'art des vers atteindre la hauteur :
S'il ne sent point du ciel l'influence secrète,
Si son astre en naissant ne l'a formé poèle,
Dans son génie étroit il est toujours captif:
Pour lui Phébus est sourd, et Pégase est rétif.

(Art Poétique, début)

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