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Mais l'ordre que j'ai tenu en ceci a été tel : premièrement j'ai tâché de trouver en général les principes ou premières causes de tout ce qui est ou qui peut être dans le monde sans rien considérer pour cet effet que Dieu seul qui l'a créé, ni les tirer d’ailleurs que de certaines semences de vérités qui sont naturellement en nos âmes. (103 et 104)

(103 et 104) a DESCARTES : C'est pourquoi si nous désirons vaquer sérieusement à

l'étude de la philosophie et à la recherche de toutes les vérités que nous sommes capables de connaître, nous nous délivrerons en premier lieu de nos préjugés, et ferons état de rejeter toutes les opinions que nous avons autrefois reçues en notre créance, jusques à ce que nous les ayons derechef examinées; nous ferons ensuite une revue sur les notions qui sont en nous, et ne recevrons pour vraies que celles qui se présenteront clairement et distinctement à notre entendement. Par ce moyen, nous connaitrons premièrement que nous sommes, en tant que notre nature est de penser, et qu'il y a un Dieu duquel nous dépendons ; et après avoir considéré ses attributs nous pourrons rechercher la vérité de toutes les autres choses, parce qu'il en est la cause.

(111, 118) b Ainsi, en considérant que celui qui veut douter de tout ne peut

toutefois douter qu'il ne soit pendant qu'il doute, et que ce qui raisonne ainsi, en ne pouvant douter de soi-même et doutant néanmoins de tout le reste, n'est pas ce que nous disons être notre corps, mais ce que nous appelons notre âme ou notre pensée, j'ai pris l'être ou l'existence de cette pensée pour le premier principe, duquel j'ai déduit très clairement les suivants, à savoir qu'il y a un Dieu qui est auteur de tout ce qui est au monde, et qui, étant la source de toute vérité, n'a point créé notre entendement, de telle nature qu'il se puisse tromper au jugement qu'il fait des choses dont il a une perception fort claire et fort distincte. Ce sont là tous les principes dont je me sers touchant les choses immatérielles ou métaphysiques, desquels je déduis très clairement ceux des choses corporelles ou physiques, à savoir qu'il y a des corps étendus en longueur, largeur et profondeur, qui ont

diverses figures et se meuvent en diverses façons. (111, 19) C Mais on doit prendre pour mon objet formel (afin d'user des

termes des philosophes) les grandeurs, les figures, la situation et le mouvement; et les choses physiques que j'explique, pour mon objet matériel. Et les principes, ou les prémisses, d'où je tire ces conclusions, ne sont autres que ces axiomes sur lesquels les démonstrations des géomètres sont appuyées ; par exemple : Le tout est plus grand que sa partie ; si de choses égales on ôte choses égales, les restes seront égaux, etc., non pas toutefois en tant que séparés de toute matière sensible, comme font les géomètres, mais en tant qu'appliqués à diverses expériences qui sont connues par les sens et dont on ne peut douter; comme de ce que les petites parties du sel sont un peu longues et inflexibles, j'ai déduit la figure carrée de ses grains, et plusieurs autres choses qui sont manifestes au sens. Et mon dessein a seulement été d'expliquer celles-ci par les autres, comme des effets par leur cause, et non pas de les prouver, comme étant déjà assez connues d'elles

(103 et 104)

mêmes : mais, au contraire, j'ai prétendu démontrer les autres

par celles-ci comme des causes par leurs effets. (vi, 364) d Voir le Disc, de la Méth., renv. 87.

Après cela, j'ai examiné quels étoient les premiers et les plus ordinaires effets qu'on pouvoit déduire de ces causes ; et il me semble que par là j'ai trouvé des cieux, des astres, une terre, et même sur la terre de l'eau, de l'air, du feu, des minéraux et quelques autres telles choses qui sont les plus communes de toutes et les plus simples, et par conséquent les plus aisées à connoître. Puis, lorsque j'ai voulu descendre à celles qui étoient plus particulières, il s'en est tant présenté à moi de diverses, que je n'ai pas cru qu'il fut possible à l'esprit humain de distinguer les formes ou espèces de corps qui sont sur la terre d'une infinité d'autres qui pourroient y être si c'eût été le vouloir de Dieu de les y mettre, ni par conséquent de les rapporter à notre usage, si ce n'est qu'on vienne au-devant des causes par les effets, et qu'on se serve de plusieurs expériences particulières. En suite de quoi, repassant mon esprit sur tous les objets qui s'étoient jamais présentés à mes sens, j'ose bien dire que je n'y ai remarqué aucune chose que je ne pusse assez commodément expliquer par les principes que j'avois trouvés. Mais il faut aussi que j'avoue que la puissance de la nature est si ample et si vaste, et que ses principes sont si simples et si généraux, que je ne remarque quasi plus aucun effet particulier que d'abord je ne connoisse qu'il peut en être déduit en plusieurs diverses façons, et que ma plus grande difficulté est d'ordinaire de trouver en laquelle de ces façons il en dépend ; (105)

(105) a ÉPICURE : De là vient que nous trouvons plusieurs causes des solsti

ces, du coucher et du lever du soleil, des éclipses et d'autres mouvements pareils, tout comme nous en trouvons plusieurs dans les choses particulières, quoique nous ne supposions pas que nous ne les avons point examinées avec l'attention qu'elles demandent, en tant qu'elles concernent notre tranquillité et notre bonheur. Ainsi toutes les fois que nous remarquons quelque chose de pareil parmi nous, il faut considérer qu'il en est de même des choses célestes et de tout ce que nous ignorons, et mépriser ceux qui prétendent savoir qu'elles ne peuvent se faire que d'une seule manière.

(Diog. Laër. 474) b Si on ne s'en tient à ces règles, toute la science des choses célestes car à cela je ne sais point d'autre expédient que de chercher derechef quelques expériences qui soient telles que leur événement ne soit pas le même si c'est en l'une de ces façons qu'on doit l'expliquer que si c'est en l'autre. Au reste, j'en suis maintenant là, que je vois, ce me semble, assez bien de quel biais on se doit prendre à faire la plupart de celles qui peuvent servir à cet effet : mais je vois aussi qu'elles sont telles, et en si grand nombre, que ni mes mains ni mon revenu, bien que j'en eusse mille fois plus que je n'en ai, ne sauroient suffire pour toutes; en sorte que, selon que j'aurai désormais la commodité d'en faire plus ou moins, j'avancerai aussi plus ou moins en la connoissance de la nature ; ce que je me promettois de faire connaître par le traité que j'avois écrit, et d'y montrer si clairement l'utilité que le public en peut recevoir, que j'obligerois tous ceux qui désirent en général le bien des hommes, c'est-à-dire tous ceux qui sont en effet vertueux, et non point par faux semblant ni seulement par opinion, tant à me communiquer celles qu'ils ont déjà faites qu’à m'aider en la recherche de celles qui restent à faire.

dégénèrera en vaine dispute, comme il est arrivé à quelques-uns qui, n'ayant pas saisi le principe de la possibilité, sont tombés dans la vaine opinion que ces phénomènes ne peuvent se faire que par une seule voie, et ont rejeté toutes les autres manières dont ils peuvent s'exécuter, adoptant des idées qu'ils ne peuvent concevoir clairement, et ne faisant pas attention aux choses que l'on voit, afin de s'en servir comme de signes pour connaître les autres. (Ibid., 480)

Mais j'ai eu depuis ce temps-là d'autres raisons qui m'ont fait changer d'opinion, et penser que je devois véritablement continuer d'écrire toutes les choses que je jugerois de quelque importance à mesure que j'en découvrirois la vérité, et y apporter le même soin que si je les voulois faire imprimer, tant enfin d'avoir d'autant plus d'occasion de les bien examiner, comme sans doute on regarde toujours de plus près à ce qu'on croit devoir être vu par plusieurs qu'à ce qu'on ne fait que pour soi-même (et souvent les choses qui m'ont semblé vraies lorsque j'ai commencé à les concevoir, m'ont paru fausses lorsque je les ai voulu mettre sur le papier), qu’afin de ne perdre aucune occasion de profiter au public si j'en suis capable, et que si mes écrits valent quelque chose, ceux qui les auront après ma mort en puissent user ainsi qu'il sera le plus à propos ; mais que je ne devois aucunement consentir qu'ils fussent publiés pendant ma vie, afin que ni les oppositions et controverses auxquelles ils seroient peut-être sujets, ni même la réputation telle quelle qu'ils me pourroient acquérir, ne me donnassent aucune occasion de perdre le temps que j'ai dessein d'employer à m'instruire. (106)

(106) a DESCARTES : Ayant fait imprimer en l'année 1637 quelques-uns de (106)

ces essais, je fis tout ce que je pus pour me mettre à couvert de l'envie que je prévoyais bien, tout indigne que je suis, qu'ils attireraient sur moi. Ce qui fut la cause pourquoi je ne voulus point y mettre mon nom ; non pas comme il a peut-être semblé à quelques-uns, pour ce que je me défiais de la vérité des raisons qui y sont contenues, et que j'eusse quelque honte, ou que je me repentisse de les avoir faits. Ce fut aussi pour le même sujet que je déclarai en termes exprès dans mon Discours de la Méthode, qu'il

me semblait que je ne devais aucunement consentir que ma plilosophie fût publiée pendant ma vie ; et je serais encore dans la même résolution si, comme j'espérais et que la raison semblait me promettre, j'eusse été par ce moyen délivré de mes envieux. Mais il en est arrivé tout autrement. Car, telle a été la fortune de mes essais, que bien qu'ils n'aient pu être entendus de plusieurs, néanmoins parce qu'ils l'ont été de quelques-uns, et même de personnes très doctes et très ingénieuses qui ont daigné les examiner avec plus de soin que les autres, on n'a pas laissé de reconnaître qu'ils contenaient plusieurs vérités qui n'avaient point ci-devant été découvertes, et ce bruit s'étant incontinent répandu partout, a tout aussitôt fait croire à plusieurs que je savais quelque chose de certain et d'assuré en la philosophie, et qui n'était sujet à aucune dispute ; ce qui fut cause ensuite que la plus grande partie, non seulement de ceux qui, étant hors des écoles, ont la liberté de philosopher comme il leur plait, mais même la plupart de ceux qui font profession d'enseigner, et surtout les plus jeunes, et qui se fondent plus sur la force de leur esprit que sur une fausse réputation de science et de doctrine, et en un mot tous ceux qui aiment la vérité me sollicitèrent de mettre au jour ma philosophie. (1x, 21)

Car, bien qu'il soit vrai que chaque homme est obligé de procurer autant qu'il est en lui le bien des autres, et que c'est proprement ne valoir rien que de n'être utile à personne. (107)

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Toutefois il est vrai aussi que nos soins se doivent étendre plus loin que le temps présent, et qu'il est bon d’omettre les choses qui apporteroient peut-être quelque profit à ceux qui vivent, lorsque c'est à dessein d'en faire d'autres qui en apportent davantage à nos neveux. Comme, en effet, je veux bien qu'on sache que le peu que j'ai appris jusqu'ici n'est presque rien à comparaison de ce que j'ignore et que je ne désespère pas de pouvoir apprendre : (108)

(108)

a Voir le Disc. de la Méth., renv. 10.

car c'est quasi le même de ceux qui découvrent peu à peu la vérité dans les sciences, que de ceux qui, commençant à devenir riches, ont moins de peine à faire de grandes acquisitions, qu'ils n'ont eu auparavant, étant plus pauvres, à en faire de beaucoup moindres. Ou bien on peut les comparer aux chefs d'armée, dont les forces ont coutume de croître à proportion de leurs victoires, et qui ont besoin de plus de conduite pour se maintenir après la perte d'une bataille qu'ils n'ont, après l'avoir gagnée, à prendre des villes et des provinces. Car c'est véritablement donner des batailles que de tâcher à vaincre toutes les difficultés et les erreurs qui nous empêchent de parvenir à la connoissance de la vérité, et c'est en perdre une que de recevoir quelque fausse opinion touchant une matière un peu générale et importante; il faut après beaucoup plus d'adresse pour se remettre au même état qu'on étoit auparavant, qu'il ne faut à faire de grands progrès lorsqu'on a déjà des principes qui sont assurés. Pour moi, si j'ai ci-devant trouvé quelques vérités dans les sciences (et j'espère que les choses qui sont contenues en ce volume feront juger que j'en ai trouvé quelques-unes), je puis dire que ce ne sont que des suites et des dépendances de cinq ou six principales difficultés que j'ai surmontées, et que je compte pour autant de batailles où j'ai eu l'heur de mon côté. Même je ne craindrai pas de dire que je pense n'avoir plus besoin d'en gagner que deux ou trois autres semblables pour venir entièrement à bout de mes desseins ; et que mon âge n'est point si avancé que, selon le cours ordinaire de la nature, je ne puisse encore avoir assez de loisir pour cet effet. (109)

(109)

a Voir le Disc. de la Méth., renv. 42.

Mais je crois être d'autant plus obligé à ménager le temps qui me reste que j'ai plus d'espérance de le pouvoir bien employer; et j'aurois sans doute plusieurs occasions de le perdre, si je publiois les fondements de ma physique : car, encore qu'ils soient presque tous si évidents qu'il ne faut que les entendre pour les croire, et qu'il n'y en ait aucun dont je ne pense pouvoir donner des démonstrations, toutefois, à cause qu'il est impossible qu'ils soient accordants avec toutes les diverses opinions des autres hommes, je prévois que je serois souvent diverti par les oppositions qu'ils feroient naître.

On peut dire que ces oppositions seroient utiles, tant afin de me faire connoître mes fautes (110) .

(110)

a Voir le Disc, de la Méth., renv. 117.

j'avois quelquintelligence, et commençant des

qu’afin que, si j'avois quelque chose de bon, les autres en eussent par ce moyen plus d'intelligence, et que, comme plusieurs peuvent plus voir qu'un homme seul, commençant dès maintenant à s'en servir, ils m'aidassent aussi de leurs inventions. Mais encore que je me reconnoisse extrêmement sujet à faillir, et que je ne me fie quasi jamais aux premières pensées qui me viennent, toutefois l'expérience que j'ai des objections qu'on me peut faire m'empêche d'en espérer aucun profit : car j'ai déjà souvent éprouvé les jugements tant de ceux que j'ai tenus

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