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pour mes amis que de quelques autres à qui je pensois être indifférent, et même aussi de quelques-uns dont je savais que la malignité et l'envie tâcheroient assez à découvrir ce que l'affection cacheroit à mes amis ; mais il est rarement arrivé qu'on m'ait objecté quelque chose que je n'eusse point du tout prévue, si ce n'est qu'elle fùt fort éloignée de mon sujet : en sorte que je n'ai quasi jamais rencontré aucun censeur de mes opinions qui ne me semblât ou moins rigoureux ou moins équitable que moi-même. Et je n'ai remarqué non plus que par le moyen des disputes qui se pratiquent dans les écoles, on ait découvert aucune vérité qu'on ignorât auparavant; car pendant que chacun tâche de vaincre, on

s'exerce bien plus à faire valoir la vraisemblance qu'à peser les · raisons de part et d'autre; et ceux qui ont été longtemps bons avocats ne sont pas pour cela après meilleurs juges.

Pour l'utilité que les autres recevroient de la communication de mes pensées, elle ne pourroit aussi être fort grande ; d'autant que je ne les ai point encore conduites si loin qu'il ne soit besoin d'y ajouter beaucoup de choses avant que de les appliquer à l'usage. Et je pense pouvoir dire sans vanité que s'il y a quelqu'un qui en soit capable, ce doit être plutôt moi qu'aucun autre : non pas qu'il ne puisse y avoir au monde plusieurs esprits incompara- · blement meilleurs que le mien, mais pour ce qu'on ne sauroit si bien concevoir une chose et la rendre sienne, lorsqu'on l'apprend de quelque autre, que lorsqu'on l'invente soi-même. Ce qui est si véritable en cette matière, que bien que j'aie souvent expliqué quelques-unes de mes opinions à des personnes de très-bon esprit, et qui, pendant que je leur parlois, sembloient les entendre fort distinctement, toutefois lorsqu'ils les ont redites, j'ai remarqué qu'ils les ont changées presque toujours en telle sorte que je ne les pouvois plus avouer pour miennes. A l'occasion de quoi je suis bien aise de prier ici nos neveux de ne croire jamais que les choses qu'on leur dira viennent de moi lorsque je ne les aurai point moi-même divulguées ; et je ne m'étonne aucunement des extravagances qu'on attribue à tous ces anciens philosophes dont nous n'avons point les écrits, ni ne juge pas pour cela que leurs pensées aient été fort déraisonnables, vu qu'ils étoient des meil. leurs esprits de leur temps, mais seulement qu'on nous les a mal rapportées. Comme on voit aussi que presque jamais il n'est arrivé qu'aucun de leurs sectateurs les ait surpassés; et je m'assure que les plus passionnés de ceux qui suivent maintenant Aristote se croiroient heureux s'ils avoient autant de connaissance de la nature qu'il en a eu, encore même que ce fùt à condition qu'ils n'en auroient jamais davantage. Ils sont comme le lierre, qui ne tend point à monter plus haut que les arbres qui le soutiennent, et même souvent qui redescend après qu'il est parvenu jusques à leur faîte ; car il me semble aussi que ceux-là redescendent, c'està-dire se rendent en quelque façon moins savants que s'ils s'abs

tenoient d'étudier, lesquels, non contents de savoir tout ce qui est intelligiblement expliqué dans leur auteur, veulent outre cela y trouver la solution de plusieurs difficultés dont il ne dit rien, et auxquelles il n'a peut-être jamais pensé. Toutefois leur façon de philosopher est fort commode pour ceux qui n'ont que des esprits fort médiocres ; car l'obscurité des distinctions et des principes dont ils se servent est cause qu'ils peuvent parler de toutes choses aussi hardiment que s'ils les savoient, et soutenir tout ce qu'ils en disent contre les plus subtils et les plus habiles, sans qu'on ait moyen de les convaincre : en quoi ils me semblent pareils à un aveugle qui, pour se battre sans désavantage contre un qui voit, l'auroit fait venir dans le fond de quelque cave fort obscure : (111)

(111) a TAINE : et M.*** répondait : « Passez, Messieurs, dans l'arrière-cave; .

» c'est le domicile de M.*** un bien grand philosophe; il vous don» nera tous les éclaircissements nécessaires. Suivez ce couloir som» bre; au bout vous trouverez l'escalier. » Beaucoup de gens s'en allaient, croyant sur parole. D'autres, arrivés au bord, n'osaient descendre : le trou leur semblait trop noir ; mieux valait accepter la doctrine que tenter l'aventure. Les obstinés descendaient, se meurtrissant les membres, donnant du nez contre les murs, et tâtonnant sur la terre humide : le premier soin de M.*** avait été de boucher toutes les fentes et tous les soupiraux. Ils regardaient avec attention et continuaient à voir les plus parfaites ténèbres. (Ph. Class. 56)

et je puis dire que ceux-ci ont intérêt que je m'abstienne de publier les principes de la philosophie dont je me sers; car étant trèssimples et très - évidents, comme ils sont, je ferois quasi le même en les publiant que si j'ouvrois quelques fenêtres et faisois entrer du jour dans cette cave où ils sont descendus pour se battre. (112)

(112) a MALEBRANCHE : Par exemple, lorsque les philosophes disent que le

feu est chaud, l'herbe verte, le sucre doux, etc., ils entendent, comme les enfants et le commun des hommes, que le feu contient ce qu'ils sentent, lorsqu'ils se chauffent; que l'herbe a sur elle les couleurs qu'ils y croient voir ; que le sucre renferme la douceur qu'ils sentent en le mangeant; et ainsi de toutes les choses que nous voyons ou que nous sentons. Il est impossible d'en douter en lisant leurs écrits; ils parlent des qualités sensibles, comme des sentiments; ils prennent du mouvement pour de la chaleur; et ils confondent ainsi, à cause de l'équivoque des termes, les manières d'ètre des corps avec celles des esprits.

Ce n'est que depuis Descartes, qu'à ces questions confuses et indéterminées, si le feu est chaud, si l'herbe est verte, si le sucre est doux, etc., on répond en distinguant l'équivoque des termes sensibles qui les expriment. Si par chaleur, couleur, saveur, vous

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entendez un tel ou un tel mouvement de parties insensibles, le feu est chaud, l'herbe verte, le sucre doux. Mais, si par chaleur et par les autres qualités, vous entendez ce que je sens auprès du feu, ce que je vois lorsque je vois de l'herbe, etc., le feu n'est point chaud, ni l'herbe verte, etc. Car, la chaleur que l'on sent, et les couleurs que l'on voit, ne sont que dans l'âme, comme j'ai prouvé dans le premier Livre. Or, comme les hommes pensent que ce qu'ils sentent est la même chose que ce qui est dans l'objet, ils croient avoir droit de juger des qualités des objets par les sentiments qu'ils en ont. Ainsi ils ne disent pas deux mots sans dire quelque chose de faux ; et ils ne disent jamais rien sur cette matière qui

ne soit confus et obscur. (Rech. de la vér. 72) b Combien de gens rejettent la philosophie de M. Descartes par cette

plaisante raison que les principes, en sont trop simples et trop faciles ? Il n'y a point de termes obscurs et mystérieux dans cette philosophie : des femmes et des personnes, qui ne savent ni grec, ni latin, sont capables de l'apprendre ; il faut donc que ce soit peu de chose, et il n'est pas juste que de grands génies s'y appliquent. Ils s'imaginent que des principes si clairs et si simples, ne sont pas assez féconds pour expliquer les effets de la nature, qu'ils supposent obscure et embarrassée. Ils ne voient point d'abord l'usage de ces principes, qui sont trop simples et trop faciles pour arrêter leur attention autant de temps qu'il en faut pour en reconnaitre l'usage et l'étendue. Ils aiment donc mieux expliquer les effets, dont ils ne comprennent point la cause, par des principes qu'ils ne conçoivent point, et qu'il est absolument impossible de concevoir, que par des principes simples et intelligibles tout ensemble. Car ces philosophes expliquent des choses obscures par des principes qui ne sont pas seulement obscurs, mais entièrement incompréhensibles. (Ibid. 101)

Mais même les meilleurs esprits n'ont pas occasion de souhaiter de les connoître; car, s'ils veulent savoir parler de toutes choses et acquérir la réputation d’être doctes, ils y parviendront plus aisément en se contentant de la vraisemblance, qui peut être trouvée sans grande peine en toutes sortes de matières, qu'en cherchant la vérité, qui ne se découvre que peu à peu en quelques-unes, et qui, lorsqu'il est question de parler des autres, oblige à confesser franchement qu'on les ignore. Que s'ils préfèrent la connoissance de quelque peu de vérité à la vanité de paroître n'ignorer rien, comme sans doute elle est bien préférable, et qu'ils veulent suivre un dessein semblable au mien, ils n'ont pas besoin pour cela que je leur dise rien davantage que ce que j'ai déjà dit en ce discours ; car s'ils sont capables de passer plus outre que je n'ai fait, ils le seront aussi, à plus forte raison, de trouver d'euxmêmes tout ce que je pense avoir trouvé; d'autant que, n'ayant jamais rien examiné que par ordre, il est certain que ce qui me reste encore à découvrir est de soi plus difficile et plus caché que ce que j'ai pu ci-devant rencontrer ; et ils auroient bien moins de plaisir à l'apprendre de moi que d'eux-mêmes : outre que l'habitude qu'ils acquerront, en cherchant premièrement des choses faciles, et passant peu à peu par degrés à d'autres plus difficiles, leur servira plus que toutes mes instructions ne sauraient faire. (113)

(113)

a

Voir dans le jer Dialogue, fos xvii et xviii, les citations de Descartes :
VI, 138, 276 et vil, 377, en les complétant avec le texte ci-dessous :

DESCARTES : Il est vrai que j'ai été trop obscur en ce que j'ai écrit de l'existence de Dieu dans ce traité de la Méthode, et bien que ce soit la pièce la plus importante, j'avoue que c'est la moins élaborée de tout l'ouvrage ; ce qui vient en partie de ce que je ne me suis résolu de l’y joindre que sur la fin, et lorsque le libraire me pressait. Mais la principale cause de son obscurité vient de ce que je n'ai osé m'étendre sur les raisons des sceptiques, ni dire toutes les choses qui sont nécessaires ad abducendam mentem a sensibus : car il n'est pas possible de bien connaitre la certitude de l'évidence des raisons qui prouvent l'existence de Dieu, selon ma façon, qu'en se souvenant distinctement de celles qui nous font remarquer de l'incertitude en toutes les connaissances que nous avons des choses matérielles ; et ces pensées ne m'ont pas semblé être propres à mettre dans un livre où j'ai voulu que les femmes même pussent entendre quelque chose, et cependant que les plus subtils trouvassent aussi assez de matière pour occuper leur attention. J'avoue aussi que cette obscurité vient en partie, comme vous avez fort bien remarqué, de ce que j'ai supposé que certaines notions que l'habitude de penser m'a rendu familières et évidentes, le devaient être aussi à un chacun, comme, par exemple, que nos idées ne pouvant recevoir leurs formes ni leur être que de quelques objets extérieurs ou de nous-mêmes, ne peuvent représenter aucune réalité ou perfection qui ne soit en ces objets ou bien en nous, et semblables, sur quoi je me suis proposé de donner quelque éclaircissement dans une seconde impression. (VII, 379)

Comme pour moi je me persuade que si on m'eût enseigné dès ma jeunesse toutes les vérités dont j'ai cherché depuis les démonstrations, et que je n'eusse eu aucune peine à les apprendre, je n'en aurois peut-être jamais su aucunes autres, et du moins que jamais je n'aurois acquis l'habitude et la facilité que je pense avoir d'en trouver toujours de nouvelles à mesure que je m'applique à les chercher. Et en un mot, s'il y a au monde quelque ouvrage qui ne puisse être si bien achevé par aucun autre que par le même qui l'a commencé, c'est celui auquel je travaille.

Il est vrai que, pour ce qui est des expériences qui peuvent y servir, un homme seul ne sauroit suffire à les faire toutes : mais il n'y sauroit aussi employer utilement d'autres mains que les siennes, sinon celles des artisans, ou telles gens qu'il pourroit payer, et à qui l'espérance du gain, qui est un moyen très - efficace, feroit faire exactement toutes les choses qu'il leur prescriroit. Car, pour les volontaires qui, par curiosité ou désir d'apprendre, s'offriroient peut-être de lui aider, outre qu'ils ont pour l'ordinaire plus de promesses que d'ellet, et qu'ils ne font que de belles propositions dont aucune jamais ne réussit, ils voudroient infailliblement être payés par l'explication de quelques difficultés, ou du moins par des compliments et des entretiens inutiles, qui ne lui sauroient coûter si peu de son temps qu'il n'y perdît. Et pour les expériences que les autres ont déjà faites, quand bien même ils les lui voudroient communiquer, ce que ceux qui les nomment des secrets ne feroient jamais, elles sont pour la plupart composées de tant de circonstances ou d'ingrédients superflus, qu'il lui seroit très - malaisé d'en déchiffrer la vérité ; outre qu'il les trouveroit presque toutes si mal expliquées, ou même si fausses, à cause que ceux qui les ont faites se sont efforcés de les faire paroître conformes à leurs principes, que, s'il y en avoit quelquesunes qui lui servissent, elles ne pourroient derechef valoir le temps qu'il lui faudroit employer à les choisir. De façon que s'il y avoit au monde quelqu'un qu'on sût assurément être capable de trouver les plus grandes choses et les plus utiles au public qui puissent être, et que pour cette cause les autres hommes s'efforcassent par tous moyens de l'aider à venir à bout de ses desseins, je ne vois pas qu'ils pussent autre chose pour lui, sinon fournir aux frais des expériences dont il auroit besoin, et du reste empêcher que son loisir ne lui fût ôté par l'importunité de personne. Mais outre que je ne présume pas tant de moi-même que de vouloir rien promettre d'extraordinaire, ni ne me repais point de pensées si vaines que de m'imaginer que le public se doive beaucoup intéresser en mes desseins, je n'ai pas aussi l'âme si basse que je voulusse accepter de qui que ce fût aucune faveur qu'on pût croire que je n'aurois pas méritée.

Toutes ces considérations jointes ensemble furent cause, il y a trois ans, que je ne voulus point divulguer le traité que j'avois entre les mains, et même que je pris résolution de n'en faire voir aucun autre pendant ma vie qui fùt si général, ni duquel on pût entendre les fondements de ma physique. (114)

(114)

a Voir le Disc. de la Méth., renv. 119 et 86, a. b PLATON : Prends garde que ces doctrines n'arrivent à la connais

sance des hommes incultes ; car la foule, si je ne m'abuse, ne saurait rien entendre de plus ridicule, ni les hommes bien nés rien de plus admirable, de plus digne d'enthousiasme. Ce n'est qu'après avoir été souvent écoutées, souvent répétées, après de longues années, que, semblables à l'or, elles se purifient à grand peine après beaucoup de travail... Mais que ton principal soin soit de ne rien écrire ; il faut apprendre par cour. Ce qui est écrit peut toujours nous échapper des mains. Voilà pourquoi je n'ai jamais rien écrit sur ces questions, et il n'existe pas d'ouvrages de Platon, il n'en existera jamais : ceux qui passent pour m'appartenir sont de Socrate lorsqu'il était dans la fleur de la jeunesse. Adieu, crois-en mes conseils, et cette lettre lue, brûle-la aussitôt. (x, 346)

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