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Mais il y a eu depuis derechef deux autres raisons qui m'ont obligé à mettre ici quelques essais particuliers, et à rendre au public quelque compte de mes actions et de mes desseins. (115)

(115)

a Voir le Disc, de la Méth., renv. 98, 107.

La première est que si j'y manquois, plusieurs, qui ont su l'intention que j'avois eue ci-devant de faire imprimer quelques écrits, pourroient s'imaginer que les causes pour lesquelles je m'en abstiens seroient plus à mon désavantage qu'elles ne sont; car bien que je n'aime pas la gloire par excès, ou même, si j'ose le dire, que je la haïsse en tant que je la juge contraire au repos, lequel j'estime sur toutes choses, toutefois aussi je n'ai jamais tâché de cacher mes actions comme des crimes, ni n'ai usé de beaucoup de précautions pour être inconnu, tant à cause que j'eusse cru me faire tort qu'à cause que cela m'auroit donné quelque espèce d'inquiétude qui eût derechef été contraire au parfait repos d'esprit que je cherche ; et pour ce que, m'étant toujours ainsi tenu indifférent entre le soin d'être connu ou de ne pas l'être, je n'ai pu empêcher que je n'acquisse quelque sorte de réputation, j'ai pensé que je devois faire mon mieux pour m'exempter au moins de l'avoir mauvaise. (116)

(116)

a Voir le Disc, de la Méth., renv. 19. b ÉPICTÈTE : Mon cher, jette-toi, comme on dit, à corps perdu dans la

tranquillité, dans la liberté, dans la fermeté d'âme. (201)

C MARC-AURÈLE : ... Sera-ce le désir de la gloire qui te déchirera ?

Pense avec quelle rapidité toutes choses tombent dans l'oubli; remets - toi devant les yeux le chaos et l'abîme infini du temps qui te suit et qui te précède, la vanité des acclamations et des applaudissements, l'inconstance et le peu de jugement du peuple qui croit te louer, la petitesse du lieu où se bornent toutes ces louanges : car toute la terre n'est qu'un point ; et tout ce qui est habité, n'en (116)

est qu'une très petite partie. (Réf. IV, 111) d Quand je dis cela, je parle de ceux qui ont paru avec le plus d'éclat,

et dont la gloire a attiré les yeux de tout le monde ; car pour les autres, dès qu'ils ont expiré, ils sont oubliés entièrement, et on n'en parle en aucune manière. Mais quand même la réputation

serait immortelle, que serait-ce ? Pure vanité. (Ibid. xxxii) e Démocrite a dit : Fais peu de chose, si tu veux être tranquille; mais

n'aurait-il pas été mieux de dire : Fais toutes les choses nécessaires, et tout ce que la raison demande d'un homme né pour la société, et comme elle demande ? Car on trouve là tout ensemble, a Voir le Disc. de la Méth., renv. 110. b DESCARTES : Je vous ai beaucoup d'obligation des objections que vous

et la tranquillité qui vient de faire le bien, et celle qui vient de

faire peu de chose. (Ibid. xxv) s Chinois peints par eux-mêmes : Si vous maintenez la conscience,

vous restreindrez le désir et arriverez à l'idéal de la vie terrestre, qui est la tranquillité d'esprit. (26)

L'autre raison qui m'a obligé à écrire ceci est que, voyant tous les jours de plus en plus le retardement que souffre le dessein que j'ai de m'instruire, à cause d'une infinité d'expériences dont j'ai besoin, et qu'il est impossible que je fasse sans l'aide d'autrui, bien que je ne me flatte pas tant que d'espérer que le public prenne grande part en mes intérêts, toutefois je ne veux pas aussi me défaillir tant à moi-même que de donner sujet à ceux qui me survivront de me reprocher quelque jour que j'eusse pu leur laisser plusieurs choses beaucoup meilleures que je n'aurai fait, si je n'eusse point trop négligé de leur faire entendre en quoi ils pouvoient contribuer à mes desseins. (117)

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Et j'ai pensé qu'il m'étoit aisé de choisir quelques matières qui, sans être sujettes à beaucoup de controverses, ni m'obliger à déclarer davantage de mes principes que je ne désire, ne laisseroient pas de faire voir assez clairement ce que je puis ou ne puis pas dans les sciences. En quoi je ne saurois dire si j'ai réussi; et je ne veux point prévenir les jugements de personne en parlant moi-même de mes écrits : mais je serai bien aise qu'on les examine; et, afin qu'on en ait d'autant plus d'occasions, je supplie tous ceux qui auront quelques objections à y faire, de prendre la peine de les envoyer à mon libraire, par lequel en étant averti, je tâcherai d'y joindre ma réponse en même temps ; et par ce moyen les lecteurs, voyant ensemble l'un et l'autre, jugeront d'autant plus aisément de la vérité : car je ne promets pas d'y faire jamais de longues réponses, mais seulement d'avouer mes fautes fort franchement, si je les connois; ou bien, si je ne les puis apercevoir, de dire simplement ce que je croirai être requis pour la défense des choses que j'ai écrites, sans y ajouter l'explication d'aucune nouvelle matière, afin de ne pas engager sans fin de l'une en l'autre. (118)

(118)

m’écrivez, et je vous supplie de continuer à me mander toutes celles

(118)

que vous virez, et ce en la façon la plus désavantageuse pour moi qu'il se pourra ; ce sera le plus grand plaisir que vous me puissiez faire : car je n'ai point coutume de me plaindre pendant qu'on panse mes blessures, et ceux qui me feront la faveur de m'instruire et qui m'enseigneront quelque chose, me trouveront toujours fort

docile. (vi, 138) Comme je ne souhaite rien tant que d'éprouver la certitude de mes

opinions, et de me confirmer dans leur vérité, si après avoir élé examinées par tous les savants, elles se trouvent à l'épreuve de leurs atteintes, ou d'ètre averti de mes erreurs, atin de m'en

corriger. (1x, 4) d Mais pour moi qui ne recherche point les bonnes grâces de la popu

lace, et qui n'ai point d'autre but que de contenter les honnètes gens et satisfaire à ma propre conscience en défendant autant qu'il m'est possible la vérité... dès le commencement de mes ouvrages j'ai prié tous ceux qui trouveraient quelque chose à reprendre dans mes écrits de me faire la faveur de m'en avertir, et en même temps j'ai promis que je ne manquerais pas de leur

répondre ;... (1x, 55) e PLATON : Si vous trouvez que ce que je vous dirai soit vrai, admet

tez-le; sinon combattez-le de tout votre pouvoir, prenant bien garde que je me trompe moi-même, et que je vous trompe aussi par trop de bonne volonté... (v, 75).

f MARC-AURÈLE : Si quelqu'un peut me reprendre et me faire voir que

je prends mal une chose, ou que je la fais mal, je me corrigerai avec plaisir ; car je cherche la vérité qui n'a jamais blessé personne; au lieu qu'on se trouve toujours mal de persister dans son ignorance et dans son erreur. (Réflexion xix, Liv. v.)

Que si quelques-unes de celles dont j'ai parlé au commencement de la Dioptrique et des Météores choquent d'abord, à cause que je les nomme des suppositions, et que je ne semble pas avoir envie de les prouver, qu'on ait la patience de lire le tout avec attention, et j'espère qu'on s'en trouvera satisfait : car il me semble que les raisons s'y entre-suivent en telle sorte que, comme les dernières sont démontrées par les premières qui sont leurs causes, ces premières le sont réciproquement par les dernières qui sont leurs effets. Et on ne doit pas imaginer que je commette en ceci la faute que les logiciens nomment un cercle : car l'expérience rendant la plupart de ces effets très-certains, les causes dont je les déduis ne servent pas tant à les prouver qu'à les expliquer; mais tout au contraire ce sont elles qui sont prouvées par eux. Et je ne les ai nommées des suppositions qu'afin qu'on sache que je pense les pouvoir déduire de ces premières vérités que j'ai ci-dessus expliquées ; mais que j'ai voulu expressément ne pas le faire, pour empêcher que certains esprits qui s'imaginent qu'ils savent en un jour tout ce qu'un autre a pensé en vingt années, sitôt qu'il leur en a seulement dit deux ou trois mots, et qui sont d'autant plus sujets à faillir et moins capables de la vérité qu'ils sont plus pénétrants et plus vifs, ne puissent de là prendre occasion de bâtir quelque

philosophie extravagante sur ce qu'ils croiront être mes principes, et qu'on m'en attribue la faute : (119)

(119)

a Voir le Disc. de la Méth., renv. 31, 114. b DESCARTES : Mais l'expérience m'a enseigné que même entre les per

sonnes de très bon esprit, et qui ont un grand désir de savoir, il n'y en a que fort peu qui se puissent donner le loisir d'entrer en mes pensées, en sorte que je n'ai pas sujet de l'espérer d'une Reine qui a une infinité d'autres occupations. L'expérience m'a aussi enseigné que, bien que mes opinions surprennent d'abord, à cause qu'elles sont fort différentes des vulgaires, toutefois, après qu'on les a comprises, on les trouve si simples et si conformes au sens commun, qu'on cesse entièrement de les admirer, et par même moyen d'en faire cas, à cause que le naturel des hommes est tel, qu'ils n'estiment que les choses qui leur laissent de l'admiration,

et qu'ils ne possèdent pas tout à fait. (x, 324) C LE Lotus : C'est comme si il y avait un médecin instruit, habile,

prudent et expert... qu'il ait beaucoup d'enfants... que pendant qu'il est allé faire un voyage tous ses enfants viennent à être malades d’un breuvage vénéneux ou de poison, que les uns aient des idées fausses et les autres l'esprit juste. Que tous ces enfants soient pleins de joie à la vue de leur père... et lui demandent de les délivrer du poison... Qu'ensuite le médecin prépare un médicament doué de la couleur, de l'odeur et du goût convenable et qu'il le donne à ses enfants en leur disant: Buvez, mes enfants, cette grande médecine... et vous serez bien vite délivrés du poison, vous reviendrez à la santé et vous n'aurez plus de mal. Alors que ceux des enfants dont les idées ne sont pas fausses, le boivent et soient complètement délivrés de leur mal, mais que les autres, après avoir demandé la guérison, ne boivent pas

le breuvage. (xiv, 195) d ORPHÉE : Je m'adresse aux hommes prudents dont l'esprit est intègre

et sait obéir aux dieux; car un fou ne peut jamais trouver de

secours efficace à ses maux... (55) e Semblables à des bêtes fauves, les mortels ignorants et indociles et

ne voulant pas se soumettre à la science divine et aux conseils divins, sont pleins de malice et de mauvaises pensées. Ils n'ont pas le courage de faire quelque grande auvre, digne d'admiration; un nuage épais obscurcit leurs cours et les empêche de

s'avancer dans le pré verdoyant et fertile de la vertu. (56) f Car Jupiter foudroyant ne veut pas donner sans peine une heureuse

fin aux travaux et aux paroles... (56) g PLATON : Quant à ceux qui ont écrit ou qui écriront sur ces choses

et qui prétendent connaître mes principes, pour les avoir appris de ma bouche, ou les avoir reçus par des intermédiaires, ou les avoir découverts eux-mêmes, je déclare que, dans mon opinion, ils n'en peuvent rien savoir absolument. Il n'y i et il n'y aura jamais aucun traité de moi sur un pareil sujet. Il n'en est pas de cette science comme des autres : elle ne se transmet pas par des paroles. C'est après un long commerce, après de longs jours passés dans la commune méditation de ces problèmes qu'elle jaillit tout à coup, comme l'étincelle qui s'échappe d'un ardent (119)

foyer, et que paraissant dans l'âme, elle la nourrit d'elle-même. Je n'ignore pas que ce que j'écrirais ou dirais pourrait paraître fort beau, et s'il en était autrement, ce ne serait pas pour moi une médiocre peine. Si j'avais cru convenable et possible de livrer ces choses à la multitude en les écrivant ou les exposant de vive voix, quelle plus belle entreprise, quelle plus noble occupation de ma vie que de rendre un tel service aux hommes, et de leur dévoiler les secrets de la nature! Mais j'estime qu'il n'est pas bon de montrer ces choses aux hommes, si ce n'est au petit nombre de ceux qui sont capables de les découvrir par eux-mêmes, après de légères indications. Quant à la foule, on ne ferait que remplir les uns, qui ne s'en soucient guère, d'un injuste mépris, et les autres, qui se croiraient en possession des connaissances les plus sublimes, d'une superbe et vaine présomption.

(x, 387) h MONTESQUIEU : Je demande une grâce que je crains qu'on ne m'ac

corde pas : c'est de ne pas juger, par la lecture d'un moment, d'un travail de vingt années ; d'approuver ou de condamner le livre entier, et non pas quelques phrases. Si l'on veut chercher le dessein de l'auteur, on ne le peut bien découvrir que dans le dessein de l'ouvrage. (Esp. des lois, 1)

car pour les opinions qui sont toutes miennes, je ne les excuse point comme nouvelles, (120)

(120) a Voir au commencement du second dialogue les textes de Descartes

qui corroborent ce passage. b DESCARTES : je puis dire que je n'ai jamais eu dessein de tirer

aucune louange de la nouveauté de mes opinions : car, au contraire, je les crois très anciennes étant très véritables, et toute ma principale étude ne va qu'à rechercher certaines vérités très simples qui, pour être nées avec nous, ne sont pas plus tôt aperçues

qu'on pense ne les avoir jamais ignorées. (11, 391) c Je dis plus, ce qui peut-être pourra sembler paradoxe, qu'il n'y a

rien en toute cette philosophie, en tant que péripatéticienne et différente des autres, qui ne soit nouveau, et qu'au contraire il n'y a rien dans la mienne qui ne soit ancien : car pour ce qui est des principes, je ne reçois que ceux qui jusques ici ont été connus et admis généralement de tous les philosophes, et qui pour cela même sont les plus anciens de tous : et ce qu'ensuite j'en déduis paraît si manifestement (ainsi que je fais voir) être contenu et renfermé dans ces principes, qu'il paraît aussi en même temps que cela est très ancien, puisque c'est la nature même qui l'a

gravé et imprimé dans nos esprits. (1x, 29) d Que si quelqu'un, sans y être porté par le poids d'aucune autorité

ni d'aucune raison qu'il ait apprise des autres, vient à croire quelque chose, encore qu'il l'ait ouï dire à plusieurs, il ne faudra pas croire pour cela qu'ils la lui aient enseignée ; même il se peut faire qu'il la sache, parce qu'il est poussé par de vraies raisons à la croire, et que les autres ne l'aient jamais sue, quoiqu'ils aient été dans le même sentiment, à cause qu'ils l'ont déduite de faux principes... Si vous savez quelque chose, elle est entièrement à vous, encore que vous l'ayez apprise d'un autre. (vi, 148)

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