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d'autant que, si on en considère bien les raisons, je m'assure qu'on les trouvera si simples et si conformes au sens commun, qu'elles sembleront moins extraordinaires et moins étranges qu'aucunes autres qu'on puisse avoir sur mêmes sujets ; et je ne me vante point aussi d'être le premier inventeur d'aucunes, mais bien que je ne les ai jamais reçues ni pour ce qu'elles avoient été dites par d'autres, ni pour ce qu'elles ne l'avoient point été, mais seulement pour ce que la raison me les a persuadées. (121)

(121) a PLATON : Cependant il faut encore, après avoir consulté Hippocrate,

consulter la raison et voir s'il est d'accord avec elle. (11, 384) b Mais laisse ce reproche, crois - moi, et suivons la raison partout où

elle nous conduira. (viii, 134)

C LOCKE : ...Une autre chose, dont je suis aussi très sûr, c'est que,

dans le discours suivant, je ne me suis point fait une loi d'abandonner ou de suivre l'autorité de qui que ce soit. La vérité a été mon unique but : partout où elle a paru me conduire, je l'ai suivie sans aucune prévention et sans me mettre en peine si quelque autre avait suivi ou non le même chemin. (11, 168)

Que si les artisans ne peuvent sitôt exécuter l'invention qui est expliquée en la Dioptrique, je ne crois pas qu'on puisse dire pour cela qu'elle soit mauvaise ; car, d'autant qu'il faut de l'adresse et l'habitude pour faire et pour ajuster les machines que j'ai décrites, sans qu'il y manque aucune circonstance, je ne m'étonnerois pas moins s'ils rencontroient du premier coup, que si quelqu'un pouvoit apprendre en un jour à jouer du luth excellemment, par cela seul qu'on lui auroit donné de la tablature qui seroit bonne. Et si j'écris en françois, qui est la langue de mon pays, plutôt qu'en latin, qui est celle de mes précepteurs, c'est à cause que j'espère que ceux qui ne se servent que de leur raison naturelle toute pure jugeront mieux de mes opinions que ceux qui ne croient qu'aux livres anciens; et pour ceux qui joignent le bon sens avec l'étude, lesquels seuls je souhaite pour mes juges, ils ne seront point, je m’assure, si partiaux pour le latin, qu'ils refusent d'entendre mes raisons pour ce que je les explique en langue vulgaire.

Au reste, je ne veux point parler ici en particulier des progrès que j'ai espérance de faire à l'avenir dans les sciences, ni m'engager envers le public d'aucune promesse que je ne sois pas assuré d'accomplir; mais je dirai seulement que j'ai résolu de n’employer le temps qui me reste à vivre à autre chose qu'à tàcher d'acquérir quelque connoissance de la nature qui soit telle qu'on en puisse tirer des règles pour la médecine, plus assurées que celles qu'on a eues jusques à présent; et que mon inclination m'éloigne si fort de toute sorte d'autres desseins, principalement de ceux qui ne sau

roient être utiles aux uns qu'en nuisant aux autres, que si quelques occasions me contraignoient de m'y employer, je ne crois point que je fusse capable d'y réussir. De quoi je fais ici une déclaration que je sais bien ne pouvoir servir à me rendre considérable dans le monde, mais aussi n'ai aucunement envie de l'être, et je me tiendrai toujours plus obligé à ceux par la faveur desquels je jouirai sans empêchement de mon loisir, que je ne serois à ceux qui m'offriroient les plus honorables emplois de la terre.

FIN

DU DISCOURS DE LA MÉTHODE

SECOND DIALOGUE

SUR LE

DISCOURS DE LA MÉTHODE

Interlocuteurs : Minos, OSMIN, Mison.

Minos : Eh bien, chers amis, que dites-vous de ce célèbre Discours ? Ai-je groupé un assez beau cortège autour de ce grand Maître ? Que pensez-vous des notes ? Sont-elles utiles, intéressantes ?

Mison : On ne peut que vous être obligé de votre peine et de vos intentions, mais, pour parler franchement, ces citations ne m'ont pas apporté beaucoup de lumière. Il y en a trop, elles enveloppent, elles étouffent le discours de Descartes dont on a de la peine à suivre le fil.

Minos : Mais, brave Mison, ne vous est-il pas facile de choisir celles qui vous conviennent et de bisfer les autres ? En faisant un choix sévère n'aurais-je pas risqué d'éliminer des textes utiles aux débutants ? Si elles vous ont apporté quelque lumière, il faut persévérer, car Platon a dit : Le commencement est la moitié du tout. Et toi, Osmin, que dis-tu ?

Osmin : Je ne suis pas beaucoup plus avancé que Mison; c'est tou- . jours avec un nouveau plaisir que je relis cet admirable Discours ; tes notes puisées dans les auvres de Descartes, celles qui concernent les règles de la méthode ou de sa morale provisoire me semblent particulièrement utiles et intéressantes, mais beaucoup d'autres n'ont qu'un rapport très éloigné avec les pensées de Descartes.

Minos : C'est fort possible, mon cher ami, ces notes ne sont pas bien classées, parce que Descartes revient plusieurs fois sur les mêmes idées ; parce que, en peu de mots, il réveille tant d'idées et avec une telle subtilité qu'il faudrait être un autre lui-même pour préciser exactement sa pensée ; enfin parce que, en travaillant pour vous, j'ai eu tort de ne pas m'oublier : j'ai laissé passer un certain nombre de textes parce qu'ils me plaisaient, en vertu de je ne sais quelle affinité, ou encore parce qu'ils me semblaient contenir des idées bonnes à être remises en circulation ; et je n'ai peut-être pas eu tort, car cela vous permettra de faire du travail personnel, le seul réellement profitable.

Osmin : Mais cela ne rend pas très facile cette fameuse méthode qui

doit nous conduire à la science, au succès, au bonheur, et même, d'après toi et tes amis, à la fortune et à la gloire.

Minos : Aurais-tu oublié le mot de Solon : Les belles choses sont difficiles ? Platon le répète souvent et Épictète l'enseigne avec son originalité ordinaire : « Rien de grand ne se fait tout d'un coup, pas « même un raisin, ni une figue. Si tu me dis : Je veux tout à l'heure « une figuc, je te dirai : Mon ami, il faut du temps ; attends qu'elle « naisse, elle croîtra ensuite et elle mûrira. Et tu veux que les esprits « portent tout d'un coup leur fruit dans la parfaite maturité. Cela « est-il juste ? » (M., 327).

Osmin : Non, aussi je conserve encore un peu d'espoir : parce que la lecture de Descartes produit sur mon esprit je ne sais quel effet calmant, fortifiant ; parce qu'il me semble parfois entrevoir quelques lueurs; et du reste quel homme sensé et réfléchi pourrait, après une lecture plus ou moins superficielle, renoncer à une étude qui promet de si merveilleux résultats ?

Minos : Bravo! cher Osmin. Ne vous découragez pas, mes bons amis, si faibles que soient vos progrès et même si vous croyez ne pas en faire; souvenez-vous que... « Ce n'est pas de prime-abord et par une « seule lecture, mais peu à peu par une lecture attentive et souvent « répétée, que nous nous pénétrons, sans nous en apercevoir, des « idées des grands hommes »,... (XI, 45). Si Descartes a écrit : sans nous en apercevoir, c'est qu'il s'était assuré du fait ou sur son propre esprit ou sur celui des autres. S'il a fait cette curieuse observation sur l'esprit des autres, elle ne perd rien de la valeur que lui donne l'autorité de son rare génie ; mais, s'il l'a faite sur lui-même, n'a-t-elle pas une valeur incommensurable ? Où trouver plus d'encouragement à la persévérance ? Qui pourrait donner de plus belles espérances ? Ne pouvons-nous pas dire avec cet ancien : quo non ascendam ? Si quelqu'un essayait de contester l'autorité de « ce célèbre penseur qui a fait penser « toute l'Europe », dites-lui que La Nature n'agit pas autrement pour les corps. N'est-ce pas sans s'en apercevoir que l'enfant s'assimile les aliments ? S'aperçoit-il qu'il grandit, qu'il grossit? Non et néanmoins vingt ou vingt-cinq ans après l'enfant est un homme.

Mison : Mais nous ne sommes pas des enfants; et la constitution de l'esprit est bien différente de celle du corps.

Minos : Certainement, mais ils sont liés par cette chaîne dont il est question dans le · Discours de la Méthode ,,. C'est la même nature qui préside à leur développement, elle a dû les soumettre aux mêmes lois, car, s'ils ont des organes, des aliments, des exercices indépendants, ils en ont beaucoup de communs et personne n'a pu montrer exactement la limite qui les sépare, ce qui permet de croire qu'en philosophie nous ne sommes encore que des enfants. Ayons du courage; croyons-en ” le Père. de la Méthode et de la Philosophie Moderne ,, : « Ce qu'il y a « d'important et utile dans les livres des génies supérieurs ne consiste « pas en telle ou telle pensée que l'on peut en extraire, le fruit précieux « qu'ils renferment doit sortir du corps entier de l'ouvrage : et ce n'est

« pas de prime-abord et par une seule lecture mais peu à peu, par « une lecture attentive et souvent répétée, que nous nous pénétrons « sans nous en apercevoir, des idées de ces grands hommes, que nous « les digérons, que nous les convertissons en quelque sorte en notre « propre substance. » (x1, 45)

Mison : J'aurai de la peine à digérer tout cela.

Minos : Peu importe, pourvu que vous digériez; mais ne l'oubliez pas, les fils d'Esculape soutiennent que, pour faciliter la digestion, il est indispensable de bien mâcher. Il serait trop long de vous citer tous les grands personnages qui sont de l'avis de Descartes, mais je vous engage à adapter à la méthode ce que Platon dit de la science des principes : « Il n'en est pas de cette science comme des autres : elle « ne se transmet pas par des paroles. C'est après un long commerce, « après de longs jours passés dans la commune méditation de ces pro« blèmes qu'elle jaillit tout à coup comme l'étincelle qui s'échappe d'un « foyer ardent et que, paraissant dans l'âme, elle la nourrit d'elle« même. » (x, 386)

Mison : Encore une énigme ?

Minos : Mais la vie est-elle autre chose qu'une longue énigme, remplie d'un nombre infini d'énigmes plus ou moins difficiles à résoudre ? Et la méthode n'a-t-elle pas pour but de nous aider à trouver les meilleures solutions ? Si nous n'arrivons pas à la saisir dans le ” Discours de la Méthode ,, ce qui n'aurait rien d'étonnant parce que Descartes ne l'a pas enseignée d'une manière complète, parce qu'il oublie trop souvent son étonnante supériorité et ne se met pas toujours à la portée de nos faibles intelligences, pourquoi ne pas l'étudier dans les oeuvres de ces esprits supérieurs qu'il nous recommande et dont Socrate et Platon sont les représentants les plus éminents et surtout les plus bienveillants ?

Mison : Allez-vous dire que la méthode de Descartes est la même que celle de Socrate et de Platon ?

Minos : Non, mais de plus habiles que moi le diront peut-être.

Mison : Oubliez-vous que l'abbé d'Olivet a écrit : « Un homme de « génie ne doit rien aux préceptes, et quand il le voudrait, il ne saurait « presque s'en aider : il se passe de modèles et quand on lui en propo« serait, peut-être ne saurait-il en profiter, il est déterminé par une « sorte d'instinct à ce qu'il fait et à la manière dont il le fait. » (252) Cousin est encore plus catégorique : « Descartes, en effet, a tout « inventé. Il est sans devancier ou du moins sans modèle. L'école qu'il « a fondée ne doit rien à aucune inspiration étrangère. C'est un fruit « du sol, c'est une œuvre qui, dans le fond et dans la forme, est pro« fondément et exclusivement française,... » (Cart. xı)

Minos : Dieu me garde de contredire ces hommes éminents; mais il ne faut pas abuser de leur enthousiasme en l'appliquant aux choses auxquelles il ne doit pas s'appliquer : La lettre tue, l'esprit vivifie. Contrôlez ces paroles par celles du Maître : « Pour les opinions qui « sont toutes miennes, je ne les excuse point comme nouvelles, d'au

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