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« tant que si on en considère bien les raisons, je m'assure qu'on les « trouvera si simples et si conformes au sens commun, qu'elles sem« bleront moins extraordinaires et moins étranges qu'aucunes autres « qu'on puisse avoir sur mêmes sujets; et je ne me vante point aussi « d'être le premier inventeur d'aucunes, mais bien que je ne les ai « jamais reçues ni pour ce qu'elles avaient été dites par d'autres, « ni pour ce qu'elles ne l'avaient point été, mais seulement pour ce que « la raison me les a persuadées. » (1, 210) Descartes les a confirmées dans sa réponse au P. Bourdin : « Je puis dire que je n'ai jamais « eu dessein de tirer aucune louange de la nouveauté de mes opinions : « car, au contraire, je les crois très anciennes étant très vérita« bles,... » (11, 391)

Mison : Il s'agit de ses opinions et non de sa méthode.

Minos : C'est vrai, mais la méthode peut-elle être autre chose que le résultat, le fruit des opinions, tout au moins chez le " Père de la Méthode ,, ? Ecoutez ce qu'il écrivait dans l'Épitre-préface de ses ” Méditations , : « ...d'autant que plusieurs personnes ont désiré cela de « moi » [qu'il recherche les meilleures preuves de l'existence de Dieu et de la distinction réelle entre l'âme et le corps] « qui ont connaissance que j'ai « cultivé une certaine méthode pour résoudre toutes sortes de difficul« tés dans les sciences ; méthode qui de vrai n'est pas nouvelle, n'y « ayant rien de plus ancien que la vérité, mais de laquelle ils savent « que je me suis servi assez heureusement en d'autres rencontres, j'ai « pensé qu'il était de mon devoir d'en faire aussi l'épreuve sur une « matière aussi importante ». (1, 218) L'entendez-vous : Méthode qui de vrai n'est pas nouvelle ? Il le dit et redit dans ses ” Règles pour la Direction de l'Esprit ,, : « Comme l'utilité de cette méthode est telle « que se livrer sans elle à l'étude des lettres soit plutôt une chose nui« sible qu’utile, j'aime à penser que depuis long-temps les esprits supé« rieurs, abandonnés à leur direction naturelle, l'ont en quelque sorte « entrevue. En effet, l'âme humaine possède je ne sais quoi de divin « où sont déposés les premiers germes des connaissances utiles, qui « malgré la négligence et la gêne des études mal faites, y portent des « fruits spontanés. ... Or ces deux analyses ne sont autre chose que les « fruits spontanés des principes de cette méthode naturelle, et je ne « m'étonne pas qu'appliquées à des objets si simples, elles aient plus « heureusement réussi que dans d'autres sciences où de plus grands « obstacles arrêtaient leur développement; encore bien que même, « dans ces sciences, pourvu qu'on les cultive avec soin, elles puissent « arriver à une entière maturité. » (xI, 217) « ...Je me persuade que « certains germes primitifs des vérités que la nature a déposées dans « l'intelligence humaine, et que nous étouffons à force de lire et d'en« tendre tant d'erreurs, avaient, dans cette simple et naïve antiquité, « tant de vigueur et de force, que les hommes éclairés de cette lumière « de raison qui leur faisait préférer la vertu aux plaisirs, l'honnête à « l'utile, encore qu'ils ne sussent pas la raison de cette préférence, « s'étaient faits des idées vraies et de la philosophie et des mathéma

« tiques, quoiqu'ils ne pussent pas encore pousser ces sciences jus« qu'à la perfection. » (XI, 221) N'oublions donc jamais ces importantes et utiles paroles : « Ce qu'il y a d'important et d’utile dans les livres « des génies supérieurs », etc., ne les séparons pas de cette phrase de la préface des ” Principes de Philosophie ,, : « Les premiers et les « principaux dont nous ayons les écrits sont Platon et Aristote. » (111, 14) Ah! si Gæthe vivait encore, il pourrait nous dire bien des choses intéressantes sur ce point, car il a écrit : « Nous sommes tous « forcés de recevoir et d'apprendre, tant de nos prédécesseurs que de « nos contemporains. Le plus grand génie lui-même n'irait pas loin « s'il devait tirer tout de son propre fonds. Mais beaucoup de gens ne « comprennent pas cela, et, avec leurs rêves d'originalité, ils marchent « à tâtons dans les ténèbres pendant la moitié de leur vie. S'il m'est per« mis de parler de moi-même, et je le puis bien un peu, après avoir « dans le cours de ma longue existence produit et exécuté tant d'au« vres qui à tout prendre l'ont honorée, je demande ce qui m'appar« tenait en propre autrement que cette aptitude à voir, à entendre, à « discerner, à choisir, à relever enfin par un certain tour, à rendre « avec quelqu'habileté ce que j'avais vu ou entendu. » (Méth. de G. 1, 15) Et pourquoi ? Il le dit : Parce que « tout ce qui est sage a été déjà « pensé; il faut seulement essayer de le penser encore une fois ». Aussi il répondra à d'Olivet et à Cousin : « On dit quelquefois à la louange « de l'artiste : Il a tout tiré de lui-même. Si je pouvais ne plus entendre « ce langage ! Tout bien considéré, les productions de ce génie original « sont la plupart des réminiscences : l'homme instruit pourra les « signaler l'une après l'autre. » (473)

Mison : Mais enfin Descartes a critiqué sévèrement Platon et Aristote, et, si je ne me trompe, à la suite de la phrase que vous citez.

Minos : C'est exact, mais voyons: Socrate, Platon, Aristote, Zénon, Bacon, Descartes, Spinoza, ont-ils été de grands philosophes ?

Mison : Qui pourrait le nier ?

Minos : Si on les honore, ainsi que beaucoup d'autres, de ce beau titre n'est-ce pas, parce que, malgré la diversité de leurs opinions, doctrines ou méthodes, ils avaient une qualité analogue à laquelle les savants ont attaché l'idée et donné le nom de grandeur ? Mison : Il est difficile de soutenir le contraire.

Minos : Mais quoi, pourrons-nous jamais devenir de grands philosophes si nous ne commençons par chercher et trouver quelle est cette qualité commune qui leur a mérité ce beau titre ? Et ne devons-nous pas, nécessairement, en trouver des traces dans leurs auvres ?

Osmin : C'est probable, mais cela ne me semble pas facile.

Minos : Si c'était facile, il n'y aurait plus de grands philosophes. Je ne crois pas me tromper en disant que cette qualité a beaucoup d'analogie avec le fruit précieux de Descartes ; du reste ce n'est pas toi qui fera tout, et, si tu sais faire des comparaisons, tu verras combien les trésors célestes de " la Sainte Nature ,, sont plus nombreux et supérieurs à ses innombrables trésors terrestres.

Osmin : Cet écho d'Orphée ou de Pythagore ranime mon ardeur.

Minos : En route donc. Descartes dit que sa méthode n'est pas nouvelle ; que, depuis longtemps, les esprits supérieurs l'ont entrevue ; avant d'examiner si c'est la même que celle de Socrate, Platon et autres grands hommes, cherchons à nous rendre compte comment il a découvert et reconstitué cet admirable instrument.

Osmin : Oui, car, si tu montres comment Descartes l'a retrouvée, il sera bien plus facile de l'attraper.

Minos : Et, après l'avoir appliquée aux sciences faciles et aux problèmes de la vie pratique, rien ne vous empêchera de faire de sublimes découvertes ou de glorieuses applications comme ces grands hoinnes du grand siècle dont il a été le précurseur. Vous l'appliquerez à la défense de vos concitoyens comme Xénophon, Scipion, Napoléon et autres; à la politique comme Périclès, Auguste, Charlemagne, Henri IV, Louis XIV et leurs plus sages collaborateurs ; à la poésie comme Euripide, Lucrèce, Virgile, Corneille, Racine, Molière ; à toutes les sciences, à tous les arts comme ont fait tant d'hommes illustres dont je vous parlerai peut-être un jour, même aux arts domestiques comme Xénophon, Franklin, etc. Mais ne vous laissez pas séduire, car Socrate, Platon, Xenophon enseignent que le philosophe doit savoir se conseiller lui-même et ses amis et Descartes dit : le but des études doit être de diriger l'esprit de manière à ce qu'il porte des jugements solides et vrais sur tout ce qui se présente à lui. (XI, 201) L'honnête homme... doit diriger sa vie de manière que la plus grande partie lui reste pour faire de belles actions ; d'où il semble aisé de conclure qu'après avoir utilisé, pour lui-même, et de son mieux, les innombrables dons corporels et intellectuels de La Providence, l'homme n'a pas de plus sacré devoir, de plus beau rôle à remplir que de tenter l'impossible pour faire du bien à ses semblables, afin de pouvoir se présenter devant son juge avec la conscience d'avoir su apprécier ses bienfaits et d'avoir essayé d'en rendre au moins une faible partie à ceux qu'il a placés autour de lui.

Osmin : Je suis de ton avis. Je tâcherai de ne pas me tromper.

Minos : Tu as dû remarquer cette phrase qui se trouve au début du " Discours de la Méthode , : « Mais je ne craindrai pas de dire que je « pense avoir eu beaucoup d'heur de m'être rencontré, dès ma jeu« nesse, en certains chemins qui m'ont conduit à des considérations et « des maximes dont j'ai formé une méthode par laquelle il me semble « que j'ai moyen d'augmenter par degrés ma connaissance, et de l'élever « peu à peu au plus haut point auquel la médiocrité de mon esprit et la « courte durée de ma vie lui pourront permettre d'atteindre. »

Osmin : Oui, mais quels sont ces chemins ?

Minos : Platon parle souvent de routes et de chemins, mais nous les retrouverons dans Descartes. Deux pages plus loin il dit : « ...J'étais « en l'une des plus célèbres écoles de l'Europe, où je pensais qu'il devait « y avoir de savants hommes, s'il y en avait en aucun endroit de la « terre. J'y avais appris tout ce que les autres y apprenaient et, même

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a ne m'étant pas contenté des sciences qu'on nous enseignait, j'avais « parcouru tous les livres traitant de celles qu'on estime les plus curieu« ses et les plus rares, qui avaient pu tomber entre mes mains. » Ce maître bienveillant a soin de nous expliquer pourquoi il avait lu tant de livres, lui que le Ciel, disent les habiles, avait doué d'un génie si extraordinaire : « Je savais... que la lecture de tous les bons livres est « comme une conversation avec les plus honnêtes gens des siècles pas« sés, qui en ont été les auteurs, et même une conversation étudiée en « laquelle ils ne nous découvrent que les meilleures de leurs pensées... « Nous devons lire les ouvrages des anciens parce que c'est un grand « avantage de pouvoir user des travaux d'un si grand nombre d'hommes, « 1° pour connaître les bonnes découvertes qu'ils ont pu faire ; 2° pour « être avertis de ce qui reste encore à découvrir,... » (x1, 42) Chose curieuse, quelques savants soutenaient déjà que Descartes déconseille la lecture; car il écrit à l'un d'eux : « Si vous eussiez voulu savoir ma « véritable opinion sur les livres, vous n'aviez qu'à consulter mon " Dis« cours de la Méthode ,, , à la page 7, vous auriez vu que j'ai dit en « termes exprès que nous retirons de la lecture des bons ouvrages autant « de profit que de la conversation des grands hommes qui en ont été les « auteurs, et peut-être même davantage, puisque ceux-ci nous offrent « dans leur composition, non pas toutes les pensées qui se présentent à « leur esprit, ainsi qu'il arrive dans un entretien familier, mais bien seu« lement leurs pensées choisies. » (Ibid.) Voulez-vous savoir quelle différence peuvent produire des lectures bien faites ? Écoutez ce que Polyandre-Descartes dit à Eudoxe - Descartes : « Je vous trouve heu« reux d'avoir découvert toutes ces belles choses dans les livres grecs et « latins, et il me semble que si j'avais donné autant de temps que vous « à ces études, je serais aussi différent de ce que je suis maintenant que « les anges le sont de vous. » (XI, 337) Mais, il y a plusieurs manières de lire, Descartes nous en avertit : « ...Jamais nous ne serons mathémati« ciens, encore que nous sachions par cæur toutes les démonstrations des « autres, si nous ne sommes pas capables de résoudre par nous-mêmes « toute espèce de problème. De même, eussions-nous lu tous les raisonne« ments de Platon et d’Aristote, nous n'en serons pas plus philosophes, « si nous ne pouvons porter sur une question quelconque un juge. « ment solide. » (xI, 210) Après avoir donné les plus précieuses indications sur l'utilité de la lecture, le " Père de la Méthode ,, en indique clairement les résultats dans cette phrase que je vous ai citée plusieurs fois : Ce qu'il y a d'important...

Osmin : Je me souviens : le fruit précieux... une lecture attentive et souvent répétée.

Minos : Parfaitement; mais il ne suffit pas de lire et relire, ce n'est que le prélude de cette musique recommandée par Platon. Mison : Quelle musique ?

Minos : Celle qui forme l'âme, comme la gymnastique forme le corps; celle qui conduit à la découverte du beau et du bon; celle du vrai musicien, le seul qui rende une harmonie parfaite, non pas avec une

lyre ou avec d'autres instruments, mais avec le ton même de sa vie ; car toutes ses actions s'accordent avec ses paroles... (vi, 321) Ce n'est que le prélude, parce qu'il faut y ajouter autre chose que Descartes a soin d'indiquer ; pesez les paroles d'Épistémon- Descartes à Eudoxe - Descartes : « Si tout autre homme que vous me parlait ainsi, « je le regarderais comme un esprit superbe ou trop peu curieux; « mais la retraite que vous avez choisie dans cette solitude et le peu « de soin que vous prenez pour briller éloignent de vous tout soup« çon d'ostentation, et le temps que vous avez jadis consacré à des « voyages, à visiter les savants, à examiner tout ce que chaque science « contenait de plus difficile, nous assure que vous ne manquez pas de « curiosité. » (xi, 339) « ...Mais ceux qui comme vous ont marché long« temps dans ce chemin [méditer sur les grandes vérités qu'enseigne « la philosophie) et ont dépensé beaucoup d'huile et de peine à lire et « relire les écrits des anciens et à débrouiller et expliquer ce qu'il y a « de plus embarrassé dans les philosophes... » (XI, 361) Vous le voyez, aux lectures attentives et souvent répétées, Descartes avait ajouté les voyages, l'étude de la tradition, les méditations, la retraite et les travaux nécessaires pour débrouiller et expliquer ce qu'il y a de plus embarrassé dans les philosophes. Cela a été et sera nécessaire dans tous les temps, pour tous les arts et pour toutes les sciences. Si vous ne me croyez pas, croyez Cicéron, Napoléon, Pasteur...

Mison : Quelle étrange réunion !

Minos : Elle n'en doit être que plus convaincante; Cicéron disait aux anciens : « Car sans cela Platon aurait-il voyagé en Égypte afin d'ap« prendre des Prêtres barbares et l'Arithmétique et l'Astronomie ? « Aurait-il été après cela chercher Archytas à Tarente, et aurait-il été « ensuite à Locres voir tous les autres Pythagoriciens, Echécrate, « Timée et Acryon ; afin que, quand il aurait tiré de Socrate tout ce « qu'il pourrait, il y ajoutåt de plus la science des Pythagoriciens et « qu'il apprît d'eux ce que Socrate ne se souciait pas de savoir ? Pour« quoi Pythagore lui-même voyagea-t-il en Egypte et alla-t-il voir « ensuite les Mages de Perse ? Pourquoi fit-il tant de voyages à pied « dans des régions barbares; et pourquoi traversa-t-il tant de mers ? « Pourquoi Démocrite a-t-il fait pareillement tant de voyages ? » (Des vrais biens, vi, 401) Napoléon répétait aux modernes : « A force de réflé« chir, on parvient à saisir la clef de la philosophie de Socrate et de « Platon; mais il faut être métaphysicien, et il faut de plus, même « avec des années d'étude, une aptitude spéciale... »

Mison : Et si on ne l'a pas ?

Minos : Il faut l'acquérir ; c'est permis à tous, comme vous l'avez vu au début du " Discours de la Méthode , et aux citations du renvoi 1. Eniin Pasteur disait récemment : « Avant de vouloir passer, dans une « science ou dans une branche de science, plus loin que n'ont été les « prédécesseurs il faut connaitre à fond tout ce qui a été découvert par « ces prédécesseurs. »

Mison : Vos citations, cher Minos, ne me persuaderont jamais que

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