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« philosophie... ce qui lui manque surtout c'est une précision qu'un « premier effort de l'esprit humain, tout énergique qu'il était, ne pou« vait obtenir complètement. Il fallait à l'esprit humain vingt siècles « encore de méditations et de travaux pour qu'un génie plus heureux, a sinon plus puissant et plus beau, allât plus avant et atteignit enfin « le sol impénétrable au-delà duquel il n'est plus permis à l'homme de « pénétrer. Dans Descartes, le problème et la solution sont aussi nets « qu'il est possible qu'ils soient... Si Descartes est le véritable fonda« teur de la méthode; si Platon avant lui est le seul qui ait bien vu le « problème et l'ait en partie résolu ; si Kant s'est égaré; il s'ensuit que « dans l'histoire de la philosophie, la méthode tant recherchée et tout « importante qu'elle est, a été bien rarement trouvée même par les « génies les plus puissants et les plus réguliers. » (Ibid. 1105) Ces belles paroles ne vous donnent-elles pas envie de suivre le précepte de Descartes ?

Osmin : Quel précepte ? Minos : Celui de tâcher à renchérir. Osmin : Comment ? Veux-tu renchérir sur Platon et Descartes ? Minos : Non, mon ami, car auparavant il faudrait les avoir débrouillés et expliqués complètement, or, j'ai à peine commencé. Je voudrais renchérir sur les deux auteurs que je viens de citer, mais seulement sur un point de la méthode. Je rapproche, je ne sais pourquoi, le Doute de Descartes de l'Ignorance de Socrate et Platon; je leur trouve une ressemblance singulière ; et je m'imagine, peut-être à tort, que le meilleur, l'unique moyen de devenir savant consiste à se persuader, se convaincre qu'on ne sait rien, qu'on sait peu de choses, qu'on les sait mal, car Socrate et Platon disent : « Je crois apercevoir nettement une « grande et terrible espèce d'ignorance, égale à elle seule à toutes les « autres. C'est de s'imaginer savoir ce qu'on ne sait pas. » (iv, 52) « Mais on ne peut chercher que ce que l'on ne sait pas,... » (x, 299) « T'es-tu jamais avisé de vouloir chercher ou apprendre ce que tu « croyais savoir ? » (1, 140) Et Descartes écrit : « ...J'avais découvert de « plus en plus mon ignorance. » « Je réputais presque pour faux tout « ce qui n'était que vraisemblable. » « ...Pour toutes les opinions que « j'avais reçues jusques alors en ma créance, je ne pouvais mieux faire « que d'entreprendre une bonne fois de les ôter,... » et beaucoup de phrases semblables que vous avez dù remarquer; mais, en même temps, il faut se convaincre, par les exemples du présent et du passé, qu'avec du travail, de la persévérance, du temps, on arrivera peut-être à se rapprocher des Maîtres. Je suis convaincu que la seule manière d'arriver au génie est de bien se persuader qu'on n'en a pas, qu'on n'en aura jamais, mais que, néanmoins, le devoir et notre propre avantage nous commandent de marcher sur les traces des grands hommes.

Osmin : C'est la devise de Malebranche : Tendre toujours à la perfection sans espérer de pouvoir y arriver jamais ?

Minos : Certainement; tu sais bien que je ne suis que l'écho des échos du sage Prodicus ; et je me souviens à l'instant qu'Epictète disait à un

de ses disciples : « Pour toi, bien que tu ne sois pas Socrate, tu dois « pourtant vivre comme voulant le devenir. »

Puisque tout nous invite à suivre les hommes les plus capables, voulez-vous continuer ? J'espère que vous êtes convaincus que la méthode de Descartes est ancienne, puisqu'il a pris soin de le dire et redire : Il vous sera facile de vous rendre compte comment Descartes a retrouvé, reconstitué, précisé et appliqué, aux sciences, la même méthode que Socrate, Platon et les Anciens appliquaient à la philosophie: revoyez les textes que je vous ai cités, lisez ce qui précède et ce qui suit, comparez, précisez, voilà ce qui est utile, voilà ce qui fait la science. Mais il y a d'autres points importants à élucider : sa méthode est-elle universelle ? Jusqu'à quel point est-elle utile, pratique, positive, comme disent les savants ? A quelles sciences se rattachet-elle spécialement ? Quels sont les meilleurs procédés pour se l'approprier et jusqu'à quel point est-elle à notre portée ?

Osmin : Je ne demande qu'à m'instruire.

Minos : J'espère que Mison ne nous quittera pas au moment où nous abordons les questions pratiques ?

Mison : Je suis comme St-Thomas.

Minos : Je ne demande qu'à vous faire toucher, mais il faut y mettre de la bonne volonté. Remarquez ces phrases du Discours de la Méthode : « Puis, pour les autres sciences, d'autant qu'elles empruntent leurs « principes de la philosophie... » (1, 130) « Ne l'ayant point assujeltie à « aucune matière particulière, je me promettais de l'appliquer aussi utile« ment aux difficultés des autres sciences que j'avais fait à celles de « l'algèbre. » (1, 145) « Je me réservais de temps en temps quelques heures, « que j'employais particulièrement à la pratiquer en des difficultés de « mathématique, ou même aussi en quelques autres que je pouvais rendre « quasi semblables à celle des mathématiques, en les détachant de tous « les principes des autres sciences que je ne trouvais pas assez fermes, « comme vous verrez que j'ai fait en plusieurs qui sont expliquées en ce « volume. » (1, 154) Dans les ” Règles pour la direction de l'esprit ,,, Descartes dit : « Quoique, dans ce traité, je parle souvent de figures et « de nombres, parce qu'il n'est aucune science à laquelle on puisse « emprunter des exemples plus évidents et plus certains, celui qui suivra « attentivement ma pensée verra que je n'embrasse ici rien moins que « les mathématiques ordinaires, mais que j'expose une autre méthode, « dont elles sont plutôt l'enveloppe que le fond. En effet, elle doit « contenir les premiers rudiments de la raison humaine, et aider à faire « sortir de tout sujet les vérités qu'il renferme...; » (xI, 218) « Or, en « réfléchissant attentivement... j'ai découvert que toutes les sciences qui « ont pour but la recherche de l'ordre et de la mesure se rapportent aux « mathématiques, qu'il importe peu que ce soit dans les nombres, les « figures, les astres, les sons ou tout autre objet qu'on cherche cette « mesure, qu'ainsi il doit y avoir une science générale qui explique « tout ce qu'on peut trouver sur l'ordre et la mesure prises indépendam« ment de toute application à une matière spéciale... » (x1, 222) Au début il avait dit : « Ce qu'il faut d'abord reconnaître, c'est que les sciences « sont tellement liées ensemble qu'il est plus facile de les apprendre « toutes à la fois que d'en détacher une seule des autres. » (XI, 203) Cette remarque, qui paraît paradoxale, est confirmée et expliquée par ces paroles de Descartes que Poisson avait lues dans un de ses fragments manuscrits : « Quippe sunt concatenatæ omnes scientiæ, nec « una perfecta haberi potest, quin alia sponte sequantur et tota simul « encyclopedia apprehendatur. » (73) Ainsi que par une phrase curieuse retrouvée par Foucher de Careil : « Les sciences portent le masque: si « on le leur ôtait elles apparaitraient dans toute leur beauté. Pour celui « qui voit à fond leur enchainement, il ne sera pas plus difficile de les « conserver dans sa mémoire que d'y retenir la série des nom« bres. » (5) Il y a donc une science générale, indépendante de toute application, c'est elle que Descartes appelle sa méthode, c'est elle qui contient les premiers rudiments de la raison humaine et fait sortir de tout sujet les vérités qu'il renferme.

Mison : Descartes le dit, mais ne le prouve pas...

Minos : Par des paroles; mais ne l'a-t-il pas prouvé par des faits, par ses découvertes, par son savoir universel ? La diversité des applications faites, par ses disciples, à toutes les sciences et à tous les arts n'est-elle pas une preuve éclatante de son universalité ? Méditez les paroles, mais n'oubliez pas les faits. Écoutez Platon : « Quand on a « embrassé un art en son entier, on juge par la même méthode de « tous les autres arts et de toutes les parties de cet art. » (11, 223) Souvenez-vous des textes cités au début de notre premier entretien", joignez-y les suivants : « Dire qu'il n'y a pas de méthode pour les plus « grandes choses, tandis que les petites ont la leur, c'est parler sans « réfléchir et se tromper dans les matières les plus importantes. » (Cicéron de Off. 184) « Il n'y a qu'une méthode, qui a été celle de Platon et « d'Aristote aussi bien que d'Hippocrate et de Gallien,... cette méthode « se retrouve dans Virgile et dans Cicéron, dans Homère et dans « Démosthène; elle préside aux mathématiques, à la philosophie, au « jugement et à la conduite des hommes. » (Ramus. Waddington, 343) « Non seulement l'application de l'algèbre à la géométrie devint une « source féconde de découvertes dans ces deux sciences ; mais en prou« vant, par ce grand exemple, comment les méthodes du calcul des « grandeurs en général pouvaient s'étendre à toutes les questions qui « avaient pour objet la mesure de l'étendue, Descartes annonçait « d'avance qu'elles seraient appliquées, avec un égal succès, à tous les « objets dont les rapports sont susceptibles d'être évalués avec préci« sion; et cette grande découverte, en montrant pour la première fois « ce dernier but des sciences, d'assujettir toutes les vérités à la rigueur « du calcul, donnait l'espérance d'y atteindre, et en faisait entrevoir les

(1) Voir le Premier Dialogue, pages v å viii.

« moyens. » (Condorcet, 271) « J'ai déjà observé que la méthode d'in« vention n'est autre chose que l'analogie même. La méthode pour « inventer est donc la même que pour raisonner et pour parler. Voilà « le principe auquel je réduis tous les arts. » « C'est à cette analogie « qu'elles doivent tous leurs progrès. C'est elle qui a fait les Pascal, « les Racine et tous les grands écrivains. Ils l'ont aperçue et ils l'ont « prise pour règle : voilà leur génie. L'analogie ne se borne donc pas à « faire les langues : elle fait tous les bons esprits. » (Condillac : L. d. C. 155, 159) « Il me semble qu'une méthode qui a conduit à une vérité « peut conduire à une seconde et que la meilleure doit être la même « pour toutes les sciences. » (Cond. Ess. 1, 363) « La méthode est univer« selle, en ce sens qu'elle doit pouvoir s'appliquer, sans aucune « exception, à tous les actes de l'esprit, quels qu'ils soient, depuis ces « connaissances délicates et profondes qu'il puise à la source de la « conscience, jusqu'à ces connaissances tout extérieures qui le mettent « en rapport avec le monde ; depuis les mouvements les plus intimes « de l'intelligence et de la raison, jusqu'à ces développements innom« brables et presque infinis que prend notre activité dans ses relations « avec les choses matérielles. » (B. St-Hilaire, Franck, 1098) Taine vous dira : « C'est pourquoi au-delà de toutes ces analyses inférieures qu'on « appelle sciences, et qui ramènent les faits à quelques types et lois « particulières, il peut y avoir une analyse supérieure nommée méta« physique qui ramènerait ces lois et ces types à quelque formule « universelle. Cette analyse ne démentirait pas les autres, elle les « complèterait. Elle ne commencerait pas un mouvement différent, elle « continuerait un mouvement commencé. Elle recevrait de chaque « science la définition où cette science aboutit, celle de l'étendue, du « corps astronomique, des lois physiques, celle du corps chimique, de « l'individu vivant, de la pensée. Elle décomposerait ces définitions en « idées ou éléments plus simples, et travaillerait à les ordonner en « série pour démêler la loi qui les unit. » (Ess. 18) Le Lotus vous montrera que cela est vrai dans tous les pays, comme dans tous les temps : « De même qu'un grand nuage verse son eau également partout et « rafraichit également les herbes, les buissons, les plantes médicinales « et les arbres rois des forêts, qui boivent cette eau chacun selon sa « force, sa part, son but et sa situation et que tous ces végétaux par« viennent au développement assigné à leur espèce de même la loi « qu'expose le Tathầgata est universelle pour tous ; elle est d'une seule « et même nature, c'est celle de l'affranchissement de l'indifférence, de « l'anéantissement en un mot c'est le terme auquel aboutit la science « de celui qui sait tout. » (v, 77) Finissons par ces paroles d'un historien moderne qui devraient être gravées dans la tête de nos modernesMontesquieu : « Les philosophies ne règnent pas seulement en souve« raines sur le monde des idées ; elles instruisent de haut les nations « et les guident de loin. En les pénétrant peu à peu de leurs principes, « elles les poussent à agir d'après ce qu'elles les accoutument à croire; « sans elles la raison ne produit rien d'élevé, la science n'atteint rien « de difficile, la politique ne vise à rien de meilleur, et l'âme des peu« ples s'énerve dans l'indifférence après que leur esprit s'est affaissé « dans l'inaction. C'est la philosophie de Descartes, qui de la vérifica« tion de la pensée humaine, s'élançant vers la connaissance de Dieu et « la recherche des lois générales de l'univers a surtout donné, au « xviie siècle, ses grandeurs régulières, ses magnifiques découvertes, « son éclat incomparable. » (Mignet, Mém. de l'Inst., VIII, 92)

Osmin : Comment ne pas admirer ces belles pensées !

Minos : Il ne suffit pas de les admirer ; il faut les rapprocher les unes des autres, comme Socrate et Platon, et les débrouiller et expliquer, comme Descartes.

Osmin : C'est vrai, mais dis - nous, un peu plus exactement, en quoi consiste la méthode ?

Minos : Tu oublies que je cherche avec vous; je ne suis pas professeur, pas même répétiteur, à mon grand regret, je ne suis qu'un étudiant de vingtième année; mais je veux bien interpeller encore une fois Descartes et les autres Maîtres.

Mison : Vous le savez, mais vous ne voulez pas le dire.

Minos : Si je le savais, je ne vous le dirais peut-être pas, pour vous laisser le plaisir et l'avantage de le trouver; mais au lieu de réciter mon bréviaire, je grouperais quelques idées, deux ou trois expériences et je vous éblouirais par quelque belle découverte. Ah ! lorsque j'avais votre âge, si l'on m'avait dit tout ce que je vous répète, j'en jure par le chien, comme Socrate, je ne serais pas là à causer avec vous, malgré tout le plaisir que cela me procure.

N'avez-vous pas remarqué certaines phrases de Descartes citées dans les notes : « Apud me omnia sunt mathematice in natura,... « Il n'y a point de quantité qui ne soit divisible en une infinité de par« ties; or la force, le mouvement, la percussion, etc., sont des espèces « de quantité. » (vill, 205) « Je ne doute point que ce que la nature fait « tous les jours ne soit plus exact, et plus selon toutes les lois de la « plus scrupuleuse mathématique, que tout ce que nous saurions « jamais nous imaginer. » (VII, 197) Je ne sais plus dans quel endroit il cite une de ses autorités : « Dieu même nous a enseigné qu'il a dis« posé toutes choses en nombre, en poids et en mesure. » On dirait qu'il avait puisé aux mêmes sources que son premier maître en optique : « Dieu, dit Salomon, a tout disposé par nombre, poids et mesures ; a en créant le monde il fit, suivant Platon, de la géométrie. » (Képler) Platon écrivait : « Il est donc de toute nécessité que le nombre serve « de fondement à tout le reste. » Voyez la suite au renvoi 48 h; remar« quez l'explication de l'alinéa g, les sources indiquées à l'f et vous ne « serez pas surpris d'entendre dire par Timée : « Dieu commença par « distinguer les corps au moyen des formes et des nombres. » Vous avez certainement relu ce passage du " Discours de la Méthode ,, : J'avais un peu étudié ...; approfondissez-le, méditez ceux qui se trou

(1) Voir page 33.

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