Images de page
PDF
ePub

Mison : Alors vous prétendez que tous les hommes sont capables de devenir des. Socrates, des Platons, des Descartes ?

Minos : Je ne prétends rien, mon jeune ami, ou du moins bien peu de chose; j'ai remarqué, un peu tard, les résultats extraordinaires de quelques bonnes habitudes, jointes à certaines idées que des personnes, auxquelles je dois la plus grande et la plus stérile reconnaissance, avaient réussi à faire germer dans mon cerveau ; je crois qu'il m'eut été très utile, à votre âge, de rencontrer des éclaircissements pour m'aider à mieux les comprendre, à me les approprier plus complètement, de manière à en tirer d'autres résultats qui, pour être moins dorés, n'en auraient été que plus utiles et plus agréables. J'ai été frappé de certaines pensées plus ou moins analogues qui reviennent souvent dans les discours des hommes les plus éminents, elles m'ont paru vraies, utiles, belles ; j'essaye de les grouper pour vous en faire part; mais je n'affirme rien. Au début de son discours, Descartes dit : « La puissance de bien juger et distinguer le vrai « d'avec le faux, qui est proprement ce qu'on nomme le bon sens ou la « raison, est naturellement égale en tous les hommes ; et ainsi la diver« sité de nos opinions ne vient pas de ce que les uns sont plus raison« nables que les autres, mais seulement de ce que nous conduisons nos « pensées par diverses voies, et ne considérons pas les mêmes choses. « Car ce n'est pas assez d'avoir l'esprit bon, mais le principal est de « l'appliquer bien. » Il n'est pas seul de cet avis, vous l'avez vu par mes citations, et j'aurais pu en ajouter d'autres, car, si Napoléon a dit : le mot impossible n'est pas français, la voix populaire dit : Vouloir c'est pouvoir. Descartes connaissait toute l'importance de cette idée, ses bons résultats et les maux qui accablent inévitablement celui qui croit excuser sa négligence en adoptant l'idée contraire ; aussi il y revient souvent. Relisez les notes a, c, d du renvoi 1; rappelez-vous cette phrase qui se trouve à la fin de son Discours : « Si j'écris en français, « qui est la langue de mon pays, plutôt qu'en latin, qui est celle de « mes précepteurs, c'est à cause que j'espère que ceux qui ne se ser« vent que de leur raison naturelle toute pure jugeront mieux de mes « opinions que ceux qui ne croient qu'aux livres anciens ... » Il voulait l'insérer dans le titre même de ses ” Essais ,,, car nous le voyons écrire au Père Mersenne : « ...Afin que vous sachiez ce que j'ai envie « de faire imprimer, il y aura quatre traités, tous en français, et le titre « général sera : Le projet d'une science universelle qui puisse élever » notre nature à son plus haut degré de perfection ; plus, la dioptrique, « les météores et la géométrie les plus curieuses matières que l'au« teur ait pu choisir, pour rendre preuve de la science universelle qu'il « propose, sont expliquées en telle sorte que ceux mêmes qui n'ont « point étudié les peuvent entendre. » (v1, 276) On la retrouve dans la « RECHERCHE DE LA VÉRITÉ par les lumières naturelles, qui, à elles seules, « et sans le secours de la religion et de la philosophie, déterminent les « opinions que doit avoir un honnête homme sur toutes les choses qui « doivent faire l'objet de ses pensées, et qui pénètrent dans les secrets des

a sciences les plus abstraites. » (XI, 333) Ecoutez un texte bien propre à donner du courage aux plus timides : « Mais, de peur que, dès le com« mencement, la grandeur de mon dessein ne frappe votre esprit d'un « étonnement tel que vous n'ajoutiez pas foi à mes paroles, je vous « avertis que ce que j'entreprends n'est pas aussi difficile qu'on pour« roit se l'imaginer; car les connoissances qui ne dépassent pas la « portée de l'esprit humain sont unies entre elles par un lien si merveil« leux, et peuvent se déduire les unes des autres par des conséquences « si nécessaires, qu'il n'est pas besoin de beaucoup d'art et de sagacité « pour les trouver, pourvu qu'on sache commencer par les plus simples « et s'élever par degrés jusqu'aux plus sublimes. C'est ce que je tâche« rai de démontrer ici à l'aide d'une suite de raisonnements si clairs et « si vulgaires que chacun pourra juger que, s'il n'a pas découvert les « mêmes choses que moi, cela vient uniquement de ce qu'il n'a pas jeté « les yeux du meilleur côté ni attaché ses pensées sur les mêmes objets « que moi, et que je ne mérite pas plus de gloire pour avoir fait ces « découvertes que n'en mériterait un paysan pour avoir trouvé « par hasard à ses pieds un trésor qui depuis longtemps auroit échappé « à de nombreuses recherches. » (x1, 335) Complétez-le avec ce passage de la préface des ” Principes ,, : « A quoi je réponds qu'à la vérité je « ne me vante de rien, et que je ne crois pas voir plus clair que les « autres, mais que peut-être cela m'a beaucoup servi, de ce que, ne me « fiant pas trop à mon propre génie, j'ai suivi seulement les voies les « plus simples et les plus faciles ; car il ne se faut pas beaucoup éton« ner si j'ai peut-être plus avancé en suivant ces routes faciles et « ouvertes à tout le monde, que peut-être d'autres n'ont fait avec tout « leur esprit en suivant des chemins difficiles et impénétrables. » (ix, 27) Dans cette même préface vous pourrez lire : « Je suis obligé de « dire, pour la consolation de ceux qui n'ont point étudié, que tout de « même qu'en voyageant, pendant qu'on tourne le dos au lieu où l'on « veut aller, on s'en éloigne d'autant plus qu'on marche plus long« temps et plus vite, en sorte que, bien qu'on soit mis par après dans « le droit chemin, on ne peut pas y arriver sitôt que si on n'avait point « marché auparavant; ainsi, lorsqu'on a de mauvais principes, d'au« tant qu'on les cultive davantage, et qu'on s'applique avec plus de « soin à en tirer diverses conséquences, pensant que ce soit bien philo« sopher, d'autant s'éloigne-t-on davantage de la connaissance de la « vérité et de la sagesse : d'où il faut conclure que ceux qui ont le « moins appris tout ce qui a été nommé jusques ici philosophie sont « les plus capables d'apprendre la vraie. » (111, 17) Enfin il écrivait à la Princesse Elisabeth ces paroles, qui prouvent que les estropiés intellectuels sont peu nombreux : « Sénèque veut qu'on use aussi de son « propre jugement pour examiner leurs opinions, en quoi je suis fort « de son avis ; car encore que plusieurs ne soient pas capables « de trouver d'eux-mêmes le droit chemin, il y en a peu toutefois qui « ne le puissent assez reconnaître lorsqu'il leur est clairement montré « par quelque autre. » (ix, 217) Il me semble que nous pouvons avoir

pleine confiance en lui, car l'histoire nous apprend qu'« il traitait ses « domestiques comme des amis malheureux qu'il était chargé de con« soler. Sa maison était pour eux une école de meurs, et elle devint « pour plusieurs une école de mathématiques et de sciences. On rap« porte qu'il les instruisait avec la bonté d'un père; et quand ils « d'avaient plus besoin de son secours, il les rendait à la Société, où « ils allaient jouir du rang qu'ils s'étoient fait par leur mérite. Un jour « l'un d'eux voulut le remercier : que faites-vous ! lui dit-il, vous êtes « mon égal, et j'acquitte une dette. Plusieurs qu'il avait ainsi formés « ont rempli avec distinction des places honorables, » (Eloge de Desc., 1, 113) Il voulait en envoyer un à Paris pour montrer la manière de se servir de ses méthodes algébriques que les mathématiciens les plus habiles n'arrivaient pas à saisir.

Mison : C'est incroyable !

Minos : C'est pourtant vrai; et ne vous imaginez pas que personne ne peut suivre les exemples de ce rare génie : Malebranche l'a fait, pour plusieurs de ses serviteurs, et si bien que l'Académie des sciences les appela dans son sein.

Mison : Plaisantez-vous ?

Minos : Ouvrez la Philosophie Cartésienne de V. Cousin, page 372, vous trouverez une lettre de Leibniz contenant cette phrase, aussi flatteuse pour le professeur que pour l'élève : « Je voudrais savoir si votre « M. Prestet continue à travailler dans l'analyse. Je le souhaite parce « qu'il y paraît propre. Je reconnais de plus en plus l'imperfection de « celle que nous avons, » (372) Cousin ajoute en note : « Jean Prestet, « d'abord simple domestique de Malebranche, qui cultiva ses heu« reuses dispositions pour les mathématiques, et le fit entrer dans l'Ora« toire en 1675. » Bouillier confirme et complète Cousin : « Prestet avait « commencé par l'humble état de domestique; il était au service de « Malebranche qui fut frappé de son intelligence, et lui trouvant l'esprit « de géométrie, lui apprit les mathématiques et le fit recevoir parmi les « novices de l'Oratoire. Le Père Prestet devint un géomètre distingué. « Carré, fils d'un paysan, voué par ses parents à la carrière ecclésiasti« que pour laquelle il n'avait pas de vocation, entra comme secrétaire « auprès de Malebranche qui s'aperçut qu'il avait de l'esprit et se mit à « l'instruire. Carré quitta l'Oratoire, vécut en donnant des leçons et fit « si bien qu'il devint aussi un mathématicien célèbre et, comme son bien« faiteur, fut de l'Académie. » (368)

Osmin : Quelle différence entre les domestiques d'autrefois et ceux d'aujourd'hui !

Minos : Si tu veux être juste, il faut ajouter : quelle différence entre les maîtres d'autrefois et ceux d'aujourd'hui ! Pour en avoir une idée, entendez Pidoux : « Malebranche possédait si bien son Descartes « qu'il se vantait de pouvoir donner une édition de ses æuvres si elles « venaient à se perdre. » (77)

Descartes nous dit : « C'est proprement avoir les yeux fermés, « sans tâcher jamais de les ouvrir, que de vivre sans philosopher ; et « le plaisir de voir toutes les choses que notre vue découvre n'est point a comparable à la satisfaction que donne la connoissance de celles « qu'on trouve par la philosophie; et, enfin, cette étude est plus néces« saire pour régler nos mours et nous conduire en cette vie, que n'est « l'usage de nos yeux pour guider nos pas. Les bêtes brutes, qui n'ont « que leurs corps à conserver, s'occupent continuellement à chercher « de quoi le nourrir; mais les hommes, dont la principale partie est « l'esprit, devraient employer leurs principaux soins à la recherche de « la sagesse, qui en est la vraie nourriture; et je m'assure aussi qu'il y « en a plusieurs qui n'y manqueraient pas, s'ils avaient espérance d'y « réussir. » (111, 11)

Mison : N'ajouterez-vous pas que si Descartes avait vécu dans notre temps d'Alpinisme il aurait écrit que la découverte d'une vérité philosophique, mathématique ou autre procure plus de plaisir que la contemplation des panoramas merveilleux qu'on ne se lasse pas d'admirer au sommet de certaines montagnes ?

Minos : J'y songeais justement et je vous félicite de cette belle et méthodique comparaison; ajoutez que les ascensions cartésiennes sont bien supérieures non seulement sous le rapport de la beauté, mais encore sous celui de la facilité, ainsi que l'a constaté « le plus fidèle disciple de Descartes » : « Combien de gens rejettent la philoso« phie de M. Descartes par cette plaisante raison que les principes en « sont trop simples et trop faciles ? Il n'y a point de termes obscurs et « mystérieux dans cette philosophie : des femmes et des personnes qui « ne savent ni le grec, ni le latin, sont capables de l'apprendre... » (Rerch. III, 100)

Mison : Personne ne vous croira, personne, soyez-en sûr. · Minos : Mais vous, à quel esclave de son vertre ferez-vous croire qu'on trouve plus de plaisir à contempler un beau panorama qu'un gros rôti de beuf ou une énorme dinde truffée ? A quel esclave de la · paresse ferez-vous croire qu'il est plus avantageux, sous le rapport du plaisir comme de la santé, de se lever avant le jour pour gravir une montagne escarpée ou parcourir une belle vallée au lieu de rester étendu sur un lit, enseveli sous des couvertures ?

Osmin : C'est bien difficile ! Minos : Dis impossible; il faut donc, cher Osmin, que celui qui veut admirer ou faire de grandes et belles choses lutte courageusement, comme dit Socrate, pour ne pas se laisser réduire à un esclavage moral mille fois plus honteux et plus pénible que l'esclavage physique. Descartes donne le précepte et l'exemple : « Et en m'exerçant toujours en « la méthode que je m'étais prescrite, afin de m'y affermir de plus en « plus... Et de plus je continuais à m'exercer en la méthode que je « m'étais prescrite ; car outre que j'avais soin de conduire généralement « toutes mes pensées selon les règles,... c'est pourquoi j'ai cultivé jusqu'à « ce jour, autant que je l'ai pu, cette science mathématique universelle. » Vous pourrez trouver beaucoup de passages analogues, qui ne me reviennent pas à l'esprit; mais laissez-moi faire une remarque : si

Descartes s'est exercé avec tant de soin, aurons-nous besoin de peu d'exercices pour frotter et limer notre cervelle contre celle d'aultruy, comme disait ce célèbre citateur qui semble avoir déteint sur moi ? Prenez vos précautions, car Descartes nous prévient que: « Certains esprits s'imagia nent qu'ils savent en un jour tout ce qu'un autre a pensé en vingt années, a sitôt qu'il leur en a seulement dit deux ou trois mots, et sont d'autant « plus sujets à faillir et moins capables de la vérité qu'ils sont plus péné« trants et plus vifs. » Plus tard il disait mélancoliquement : « L'expé« rience m'a enseigné que même entre les personnes de très bon esprit, « et qui ont un grand désir de savoir, il n'y en a que fort peu qui se « puissent donner le loisir d'entrer en mes pensées... » (x, 324) Mais, pour que nous ne nous laissions par aller au découragement, il s'expose luimême : « Pour moi, qui ai la conscience de ma faiblesse, j'ai résolu « d'observer constamment, dans la recherche des connaissances, un tel « ordre que, commençant toujours par les plus simples et les plus faciles, « je ne fisse jamais un pas en avant pour passer à d'autres, que je ne « crusse n'avoir plus rien à désirer sur les premières. » (XI, 224) Il entre dans les détails : « Comme tous les esprits ne sont pas également « aptes à découvrir tout seuls la vérité, cette règle nous apprend qu'il « ne faut pas tout-à-coup s'occuper de choses difficiles et ardues, mais « commencer par les arts les moins importants et les plus simples, « ceux surtout où l'ordre règne, comme sont les métiers du tisserand, « du tapissier, des femmes qui brodent ou font de la dentelle ; comme « sont encore les combinaisons des nombres, tout ce qui a rapport à « l'arithmétique, et, en un mot, tant d'autres arts semblables qui exercent « merveilleusement l'esprit, pourvu que nous n'en empruntions pas la « connaissance aux autres, mais que nous les découvrions nous« mêmes. » (XI, 253) Rappelez-vous ces phrases que je vous citais il n'y a qu’un instant : ... Chacun pourra juger que s'il n'a pas découvert les mêmes choses que moi... peut-être cela m'a beaucoup servi de ce que ne me fiant pas à mon propre génie, etc. joignez-y les suivantes : « Il « faut diriger toutes les forces de son esprit sur les choses les plus « faciles et de la moindre importance, et s'y arrêter longtemps, jusqu'à « ce qu'on ait pris l'habitude de voir la vérité clairement et distincte« ment. » (x1, 248) « ... L'habitude qu'ils acquerront, en cherchant des « choses faciles, et passant peu à peu par degrés à d'autres plus diffi« ciles, leur servira plus que toutes mes instructions ne sauraient faire. « Car, comme on peut voir de ce que j'en dis, elle consiste plus en « pratique qu'en théorie. » (vi, 138) «... Et parce qu'elle dépend beaucoup « de l'usage, il est bon qu'il s'exerce longtemps à en pratiquer les « règles touchant des questions faciles et simples, comme sont celles « des mathématiques. Puis, lorsqu'il s'est acquis quelque habitude à « trouver la vérité en ces questions, il doit commencer tout de bon à « s'appliquer à la vraie philosophie. » (111, 23) « Ces questions, qui sont « pour la plupart abstraites et ne se rencontrent que dans l'arithmétique « et la géométrie, paraîtront peu utiles à ceux qui ignorent ces sciences; « je les avertis cependant qu'on doit s'appliquer longtemps et s'exercer

« PrécédentContinuer »