Images de page
PDF
ePub

Ceux qui ont le raisonnement le plus fort, et qui digèrent le mieux leurs pensées afin de les rendre claires et intelligibles, peuvent toujours le mieux persuader ce qu'ils proposent, encore qu'ils ne parlassent que bas-breton et qu'ils n'eussent jamais appris de rhétorique ; et ceux qui ont les inventions les plus agréables, et qui les savent exprimer avec le plus d'ornement et de douceur, ne laisseroient pas d'être les meilleurs poëtes, encore que l'art poétique leur fût inconnu.

Je me plaisois surtout aux mathématiques, à cause de la certitude et de l'évidence de leurs raisons; mais je ne remarquois point encore leur vrai usage, et, pensant qu'elles ne servoient qu'aux arts mécaniques, je m'étonnois de ce que, leurs fondements étant si fermes et si solides, on n'avoit rien bâti dessus de plus relevé. (16)

(16)
a Voir le Discours de la méthode aux renvois 36, 43, 44, 72.

Comme au contraire je comparois les écrits des anciens païens, qui traitent des meurs, à des palais fort superbes et fort magnifiques qui n'étoient bâtis que sur du sable et sur de la boue : ils élèvent fort haut les vertus et les font paraître estimables pardessus toutes les choses qui sont au monde ; mais ils n'enseignent pas assez à les connaître, et souvent ce qu'ils appellent d'un si beau nom n'est qu'une insensibilité, ou un orgueil, ou un désespoir, ou un parricide.

Je révérois notre théologie, et prétendois autant qu'aucun autre à gagner le ciel; mais ayant appris, comme chose très assurée, que le chemin n'en est pas moins ouvert aux plus ignorants qu'aux plus doctes, et que les vérités révélées qui y conduisent sont au-dessus de notre intelligence, je n'eusse osé les soumettre à la foiblesse de mes raisonnements, et je pensois que pour entreprendre de les examiner et y réussir il étoit besoin d'avoir quelque extraordinaire assistance du ciel et d'être plus qu'homme.

Je ne dirai rien de la philosophie, sinon que, voyant qu'elle a été cultivée par les plus excellents esprits qui aient vécu depuis plusieurs siècles, et que néanmoins il ne s'y trouve encore aucune chosé dont on ne dispute, et par conséquent qui ne soit douteuse, je n'avois point assez de présomption pour espérer d'y rencontrer mieux que les autres ; et que, considérant combien il peut y avoir de diverses opinions touchant une même matière, qui soient soutenues par des gens doctes, sans qu'il y en puisse avoir jamais plus d'une seule qui soit vraie, je réputois presque pour faux tout ce qui n'étoit que vraisemblable. (17)

(17) a PLATON : C'est donc une maxime sûre que l'esprit est toujours flot(17)

tant et incertain sur ce qu'il ignore. (1, 175)

b Ceux qui savent bien une chose ne doivent-ils pas être d'accord entre

eux sur ce qu'ils savent et n'en disputer jamais ? (1, 155) C JOUFFROY : Ce qui frappe d'abord dans ce développement philoso

phique, ce qui exige avant tout une explication, c'est la divergence et le peu de consistance de ses résultats. Il n'est pas une question importante sur laquelle la philosophie soit d'accord avec ellemême ; il n'est pas une de ses solutions qui ait pu prendre pied d'une manière durable, et résister à la force de l'opinion universelle qui les a toutes emportées. Rien n'est plus étrange, au premier coup d'eil, et n'est plus digne d'ètre médité que cette impuissance de la réflexion à se fixer, que cette contradiction des hommes de génie et du vulgaire, de la philosophie et du sens commun, sur les points qui touchent de plus près aux intérêts de l'humanité...

Si le sens commun et la philosophie n'ont pu s'accorder, ce n'est pas qu'il y ait deux vérités, l'une pour les philosophes et l'autre pour le vulgaire, c'est qu'il y a deux manières de l'aborder : l'une qui embrasse toute la vérité, assez pour la reconnaitre quand on la lui présente, assez pour sentir quand on la mutile, mais pas assez pour s'en rendre compte et pour l'exprimer; tandis que l'autre, qui s'en rend compte et l'exprime ne peut la saisir tout entière. (108 et 119)

Il y a d'autres solutions pour cette importante question; ceux qui désireraient les connaitre, trouveront d'utiles et précieuses indications dans PLATON, Lettre vii, Tome x, 387, et dans DESCAR

TES, Lettre à la Princesse Elisabeth, Tome ix, 220. d Voir le Discours de la méthode au renvoi 32.

[ocr errors]

Puis pour les autres sciences, d'autant qu'elles empruntent leurs principes de la philosophie, je jugeois qu'on ne pouvoit avoir rien bâti qui fût solide sur des fondements si peu fermes; (18)

(18) a SÉNÈQUE : Le philosophe sait pourquoi le miroir présente aux yeux

l'image de l'objet qui lui est opposé : le géomètre vous marquera la distance requise entre le miroir et le corps, ou, si vous voulez, la différence que mettra dans les traits de l'image la forme différente du miroir. Le philosophe prouvera que le soleil ne peut être que très grand ; le mathématicien, à l'aide d'une certaine routine, démontre quelle est au juste sa grandeur. Mais il a besoin pour en venir là d'emprunter certains principes de la philosophie. (268)

b D' PAPILLON : Gæthe a une doctrine, une conception générale du

monde qui lui est toujours présente et qui donne à sa poésie un caractère de grandeur philosophique qui la distingue de toute

poésie simplement lyrique ou descriptive. (Hist. de la Ph. 11, 399) c ...S'il y a péril pour la philosophie à dédaigner les révélations de

l'expérience, la philosophie n'en reste pas moins la source pure où de tout temps sont venus boire à longs traits les esprits avides de savoir, de comprendre et d'inventer. (Hist. de la Ph. I, ix)

et ni l'honneur ni le gain qu'elles promettent n'étoient suffisants pour me convier à les apprendre ; car je ne me sentois point, grâce à Dieu, de condition qui m'obligeât à faire un métier de la

science pour le soulagement de ma fortune ; et, quoique je ne fisse pas profession de mépriser la gloire en cynique, je faisois néanmoins fort peu d'état de celle que je n'espérois point pouvoir acquérir qu'à faux titres. (19)

(19)

a XÉNOPHON : Examinons encore si, en détournant ses disciples du

charlatanisme, il les tournait à la pratique de la vertu ; car il disait toujours qu'il n'y a pas de plus beau chemin vers la gloire que quand un homme de bien est réellement tel qu'il veut parai

tre. Et la vérité de son assertion, il la prouvait ainsi .. (1, 29) b Oui, par Jupiter ! répondit Socrate, si l'on te voit réellement et non

pas en apparence, épris de la vertu. La fausse gloire est bientôt démasquée par l'expérience ; mais la véritable valeur, à moins qu'un Dieu ne lui soit contraire, acquiert par l'action même une

gloire de plus en plus brillante. (1, 238) C PLATON : Socrate à Glaucon : Pour discerner le vrai philosophe de

celui qui ne l'est pas, il est encore bon de faire attention... qu'il n'a dans l'âme rien de bas, la petitesse étant absolument incompatible avec une âme qui doit embrasser dans ses recherches

toutes les choses divines et humaines... (v11, 294) d SOCRATE : Il reste donc, mon cher Adimante, un bien petit nombre

de vrais philosophes; c'est quelqu'esprit élevé que l'éducation a perfectionné, et qui, retiré dans la solitude, doit sa persévérance dans l'étude de la sagesse au soin qu'il a pris de s'éloigner des corrupteurs ; ou bien quelque grande âme qui, née dans un petit état, se consacre à la philosophie, par le mépris qu'elle fait avec raison des charges publiques et de toute autre profession. (vil, 311)

e CICÉRON : Socrate nous trace la route la plus directe et la plus courte

pour aller à la gloire, dans cette excellente maxime, soyez ce que vous voulez paraître. C'est une erreur · bien grossière que de croire qu'avec un masque hypocrite et de beaux discours, on puisse se faire une réputation qui dure. La vraie gloire jette des racines et multiplie. Les apparences les plus spécieuses ne sont que des fleurs qu'un instant voit disparaître : tout ce qui est faux n'a qu'une courte durée. Ces deux vérités sont attestées par mille exemples... (de off. 224)

Et enfin, pour les mauvaises doctrines, je pensois déjà connaître assez ce qu'elles valoient pour n'être plus sujet à être trompé ni par les promesses d’un alchimiste, ni par les prédictions d'un astrologue, ni par les impostures d'un magicien, ni par les artifices ou la vanterie d'aucun de ceux qui font profession de savoir plus qu'ils ne savent (20).

(20) a Voir le Discours de la méthode au renvoi 13. b MONTAIGNE : C'est un bien, à le regarder d'yeulx termes, qui a, comme (20)

les aultres biens des hommes, beaucoup de vanité et faiblesse propre et naturelle, et d'un cher coust. L'acquisition en est bien

plus hazardeuse qué de toute aultre viande ou boisson; car, ail' leurs, ce que nous avons acheté, nous l'emportons au logis en quelque vaisseau ; et là nous avons loy d'en examiner la valeur, combien et à quelle heure nous en prendrons : mais les sciences, nous ne les pouvons d'arrivée mettre en aultre vaisseau qu'en notre âme ; nous les avallons en les achetant, et sortons du marché ou infects désia ou amendez; il y en a qui ne font que nous empescher et charger au lieu de nourrir; et telles encores, qui soubs tillre de nous guarir, nous empoisonnent... Il ne nous fault guères de doctrine pour vivre à notre ayse ; et Socrate nous apprend qu'elle est en nous et la manière de l'y trouver et de s'en ayder. Toute cette nostre suffisance, qui est au delà de la naturelle, est a peu près vaine et superflue; c'est beaucoup si elle ne nous charge et trouble plus qu'elle ne nous sert: paucis opus est litteris ad mentem bonam (Senec. épist. 106) ce sont des excez fiebvreux de notre esprit, instrument brouillon et inquiete. (vi, 73)

C'est pourquoi, sitôt que l'âge me permit de sortir de la sujétion de mes précepteurs, je quittai entièrement l'étude des lettres ; et me résolvant de ne chercher plus d'autre science que celle qui se pourroit trouver en moi-même, ou bien dans le grand livre du monde, j'employai le reste de ma jeunesse à voyager, (21)

(21) a Voir le Discours de la méthode au renvoi 68. 6 MONTAIGNE : A cette cause, le commerce des hommes y est merveil

leusement propre, et la visite des pays estrangiers : non pour en rapporter seulement, à la mode de notre noblesse française, combien de pas a Santa rotonda, ou la richesse des calessons de la signora Livia; ou, comme d'aultres, combien le visage de Néron, de quelque vieille ruine de là, est plus long ou plus large que celui de quelque pareille médaille ; mais pour en rapporter principalement les humeurs de ces nations et leurs façons, et pour frotter et limer notre cervelle contre celle d'aultruy. (1, 227)

à voir des cours et des armées, à fréquenter des gens de diverses humeurs et conditions, à recueillir diverses expériences, à m'éprouver moi-même dans les rencontres que la fortune me proposoit, et partout à faire telle réflexion sur les choses qui se présentoient que j'en pusse tirer quelque profit. Car il me sembloit que je pourrois rencontrer beaucoup plus de vérité dans les raisonnements que chacun fait touchant les affaires qui lui importent, et dont l'événement le doit punir bientôt après s'il a mal jugé, que dans ceux que fait un homme de lettres dans son cabinet touchant des spéculations qui ne produisent aucun effet, et qui ne lui sont d'autre conséquence sinon que peut-être il en tirera d'autant plus de vanité qu'elles seront plus éloignées du sens commun, à cause qu'il aura dû employer d'autant plus d'esprit et d'artifice à tâcher de les rendre vraisemblables. Et j'avois toujours un extrême désir d'apprendre à distinguer le vrai d’avec le faux, pour voir clair en mes actions et marcher avec assurance en cette vie. (22)

(22) a Descartes : L'honnête homme n'a pas besoin d'avoir lu tous les

livres, ni d'avoir appris soigneusement tout ce qu'on enseigne dans les écoles. Il y a plus, son éducation serait mauvaise s'il avait consacré trop de temps aux lettres. Il y a beaucoup d'autres choses à faire dans la vie, et il doit la diriger de inanière que la plus grande partie lui en reste pour faire de belles actions, que sa propre raison devrait lui apprendre, s'il ne recevait de leçons

que d'elle seule. (x1, 333) b Permettez-moi, je vous prie, de noter une différence qui se trouve

entre les sciences et les simples connaissances qui s'acquièrent sans le secours du raisonnement, telles que les langues, l'histoire, la géographie, et en général tout ce qui ne dépend que de l'expérience. Je veux bien accorder que la vie d'un homme ne suffirait pas pour acquérir l'expérience de tout ce que renferme le monde ; mais je suis persuadé que ce serait folie que de le désirer, et qu'il n'est pas plus du devoir d'un honnête homme de savoir le grec ou le latin que le langage suisse ou bas breton, ni l'histoire de l'empire romano-germanique, que celle du plus petit État qui se trouve en Europe ; et je pense qu'il doit seulement consacrer ses loisirs aux choses bonnes et utiles, et n'emplir sa mémoire que des plus nécessaires. Quant aux sciences qui ne sont autres que des jugements que nous basons sur quelque connaissance précédemment acquise, les unes se déduisent d'objets vulgaires et connus de

tous, les autres d'expériences plus rares et faites exprès. (x1, 341) C Le but des études doit être de diriger l'esprit de manière à ce qu'il

porte des jugements solides et vrais sur tout ce qui se présente

à lui. (xi, 201) d Si donc quelqu'un veut rechercher sérieusement la vérité, il ne doit

pas s'appliquer à une seule science, car elles se tiennent toutes et dépendent les unes des autres ; il ne doit songer qu'à augmenter les lumières naturelles de sa raison, non pour résoudre telle ou telle difficulté de l'école, mais pour que dans chaque circonstance de la vie son intelligence montre d'avance à sa volonté le parti

qu'elle doit prendre. (x1, 204) e Voir le Discours de la méthode aux renvois 6, 9, 28-29 et 64. f PINDARE : Mais puissé-je marcher, pendant ma vie, dans les droites

voies de la vérité, afin qu'après ma mort, je lègue à mes enfants

une renommée sans tache. (173) ·g PLATON : Nous allons faire le dénombrement de ces arts, et montrer

que quiconque aspire à obtenir le prix de la vertu évite de s'y appliquer pour se consacrer à la recherche de la prudence et de

l'instruction... (x, 125) ń Commençons par nous rappeler... quelles sont les qualités nécessaires

pour devenir un vrai sage. La première est... l'amour de la vérité, qu'on doit rechercher en tout et partout, la vraie philosophie étant

incompatible avec l'esprit de mensonge... (vil, 300) i Aurons-nous tort de répondre que celui qui a un véritable désir de

science ne s'arrête point aux choses qui ne sont qu'en apparence,

« PrécédentContinuer »