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état se trouvent notre champ, nos esclaves, nos chevaux ou nos

chiens, mais nous ne penserons qu'à nos opinions. (54) d Que ne fait un changeur pour examiner l'argent qu'on lui donne ?

Il emploie tous ses sens, la vue, le tact, l'odorat, l'ouïe, il ne se contenle pas de faire sonner une pièce une fois, deux fois ; à force d'étudier les sons, il devient presque musicien. Nous sommes tous changeurs sur ce que nous croyons qui nous regarde. Point d'attention, point d'application que nous n'ayons pour nous empêcher d'être trompés. Mais s'agit-il d'examiner nos opinions de peur qu'elles ne nous séduisent, nous sommes paresseux et négligents, comme si cela ne nous regardait pas, car nous ne connaissons pas le dommage que cela nous cause. (85)

e MARC-AURÈLE : Il ne faut pas recevoir les opinions de nos pères

comme des enfants, c'est-à-dire par la seule raison que nos pères les ont eues et nous les ont laissées ; mais il faut les examiner et suivre la vérité. (Réflexion 4, Liv. iv, 203)

Et je crus fermement que par ce moyen je réussirois à conduire ma vie beaucoup mieux que si je ne bâtissois que sur de vieux fondements, et que je ne m'appuyasse que sur les principes que je m'étois laissé persuader en ma jeunesse sans avoir jamais examiné s'ils étaient vrais. Car, bien que je remarquasse en ceci diverses difficultés, elles n'étaient point toutefois sans remède, ni comparables à celles qui se trouvent en la réformation des moindres choses qui touchent le public. Ces grands corps sont trop malaisés à relever étant abattus ou même à retenir étant ébranlés, et leurs chutes ne peuvent être que très rudes. (29)

(29) a PINDARE : Il est aisé aux plus humbles d'ébranler un État ; mais le

relever est une cuvre difficile, à moins qu'un dieu ne guide la

pensée du prince. (102) b NAPOLÉON : La chute des empires, comme celle des corps graves,

s'accélère par son poids et les derniers coups abaltent vite. (97)

Puis, pour leurs imperfections, s'ils en ont, comme la seule diversité qui est entre eux suffit pour assurer que plusieurs en ont, l'usage les a sans doute fort adoucies, et même il en a évité ou corrigé insensiblement quantité auxquelles on ne pourroit si bien pourvoir par prudence ; et enfin elles sont quasi toujours plus supportables que ne seroit leur changement, en même façon que les grands chemins qui tournoient entre des montagnes deviennent peu à peu si unis et si commodes, à force d'être fréquentés, qu'il est beaucoup meilleur de les suivre que d'entreprendre d'aller plus droit, en grimpant au-dessus des rochers et descendant jusques au bas des précipices.

C'est pourquoi je ne saurois aucunement approuver ces humeurs brouillonnes et inquiètes qui, n'étant appelées ni par leur naissance ni par leur fortune au maniement des affaires publiques, ne laissent pas d'y faire toujours, en idée, quelque nouvelle réformation ; et si je pensois qu'il y eut la moindre chose en cet écrit, par laquelle on me pût soupçonner de cette folie, je serois très marri de souffrir qu'il fût publié. (30)

(30)

a Voir le Discours de la méthode au renvoi 97. b PLATON : Si l'on excepte ce qui est mauvais de sa nature, nous trou

verons que dans tout le reste rien n'est plus dangereux que le changement, et dans les saisons, et dans les vents, et dans le régime du corps, et dans les meurs de l'âme : je ne dis pas dangereux en un point, et non en un autre; je dis dangereux en tout,

hormis en ce qui est mauvais. (ix, 22)
C MOLIÈRE : Et c'est une folie à nulle autre seconde,

De vouloir se mêler de corriger le monde.
J'observe, comme vous, cent choses tous les jours,
Qui pourraient mieux aller, prenant un autre cours.
Mais, quoiqu'à chaque pas je puisse voir paraîire,
En courroux, comme vous, on ne me voit point être;
Je prends tout doucement les hommes comme ils sont;
J'accoutume mon âme à souffrir ce qu'ils font.

(11, 323) d MONTESQUIEU : Je n'écris point pour censurer ce qui est établi dans

quelque pays que ce soit. Chaque nation trouvera ici les raisons de ses maximes; et on en tirera naturellement cette conséquence, qu'il n'appartient de proposer des changements qu'à ceux qui sont assez heureusement nés pour pénétrer d'un coup de génie toute la constitution d'un État. (1).

Jamais mon dessein ne s'est étendu plus avant que de tâcher à réformer mes propres pensées, et de bâtir dans un fonds qui est tout à moi. Que si, mon ouvrage m'ayant assez plu, je vous en fais voir ici le modèle, ce n'est pas pour cela que je veuille conseiller à personne de l'imiter. Ceux que Dieu a mieux partagés de ses grâces auront peut-être des desseins plus relevés ; mais je crains bien que celui-ci ne soit déjà que trop hardi pour plusieurs. La seule résolution de se défaire de toutes les opinions qu'on a reçues auparavant en sa créance n'est pas un exemple que chacun doive suivre. Et le monde n'est quasi composé que de deux sortes d'esprits auxquels il ne convient aucunement, à savoir : de ceux qui, se croyant plus habiles qu'ils ne sont, ne se peuvent empêcher de précipiter leurs jugements ni avoir assez de patience pour conduire par ordre toutes leurs pensées ; d'où vient que, s'ils avoient une fois pris la liberté de douter des principes qu'ils ont reçus et de s'écarter du chemin commun, jamais ils ne pourroient tenir le sentier qu'il faut prendre pour aller plus droit et demeureroient égarés toute leur vie; puis de ceux qui, ayant assez de raison ou de modestie pour juger qu'ils sont moins capables de distinguer le vrai d'avec le faux que quelques autres par lesquels ils peuvent être instruits, doivent bien plutôt se contenter de suivre les opinions de ces autres qu'en chercher eux-mêmes de meilleures. (31)

(31) a DESCARTES : ... Mais il (Sénèque) veut qu'on use aussi de son propre

jugement pour examiner leurs opinions, en quoi je suis fort de son avis ; car encore que plusieurs ne soient pas capables de trouver d'eux-mêmes le droit chemin, il y en a peu toutefois qui ne le puissent assez reconnaître lorsqu'il leur est clairement

montré par quelque autre. (1x, 217) b. Voir le Discours de la méthode au renvoi 119. c PINDARE : Mais tel est l'aveuglement des mortels; tantôt un présomp

tueux orgueil renverse leur fortune, tantôt leur âme sans audace recule devant la lutte et n'atteint pas l'honneur qui lui était

réservé. (186) d PLATON : Ceux qui ont beaucoup de vivacité, de pénétration et de

mémoire sont pour l'ordinaire enclins à la colère ; ils ne font que s'emporter çà et là, semblables à un vaisseau qui n'a point de

lest. (111, 14) e Remarque je te prie combien le nombre (des meilleurs gardiens de

l'Etat) sera petit; car il arrive rarement que les qualités qui doivent, selon nous, entrer dans leur caractère, se trouvent rassemblées en un seul homme ; pour l'ordinaire, elles sont partagées entre plusieurs. Tu n'ignores pas que ceux qui ont de la facilité à apprendre et à retenir et qui sont d'un esprit vif et pétillant, ne joignent pas communément à la chaleur des sentiments et à l'élévation des idées l'ordre, le calme et la constance; mais que se laissant aller où la vivacité les emporte, ils n'ont en eux rien de stable ni d'assuré. (v11, 323)

f CLITOPHON à SOCRATE: A ce discours tu donnais cette belle conclusion

que celui qui ne sait pas se servir de son âme fera plus sagement de la laisser oisive et de ne pas vivre que de vivre en se conduisant au gré de sa fantaisie ; ou, s'il lui faut vivre, il fera plus sagement de se donner un maître que de conserver la liberté pour un tel usage, et de confier, comme on le fait pour les navires, le gouvernail de sa pensée à quelque homme habile dans la science de gouverner ses semblables... (x, 224)

Et pour moi, j'aurois été sans doute du nombre de ces derniers si je n'avois jamais eu qu'un seul maître où que je n'eusse point su les différences qui ont été de tout temps entre les opinions des plus doctes ; mais, ayant appris, dès le collége, qu'on ne sauroit rien imaginer de si étrange et si peu croyable, qu'il n'ait été dit par quelqu'un des philosophes; (32)

(32)

à PLATON : Pour moi, je serais devenu bien volontiers le disciple de

tout homme qui aurait pu m'enseigner cette cause (la cause de toutes choses) ; mais comme je ne pus parvenir à la connaître ni

(32)

par moi-même ni par les autres... je trouvai que je devais avoir recours à la raison et regarder en elle la vérité de toutes choses.

(v, 90) b ÉPICTÈTE : Le commencement de la philosophie, c'est le sentiment de

la contradiction qui existe entre les hommes et la recherche de la

cause qui produit cette contradiction. (173) c Voir le Discours de la méthode au renvoi 17.

et depuis, en voyageant, ayant reconnu que tous ceux qui ont des sentiments fort contraires aux nôtres ne sont pas pour cela barbares ni sauvages, mais que plusieurs usent autant ou plus que nous de raison; et ayant considéré combien un même homme, avec son même esprit, étant nourri dès son enfance entre des Français ou des Allemands devient différent de ce qu'il seroit s'il avoit toujours vécu entre des Chinois ou des cannibales; et comment, jusques aux modes de nos habits, la même chose qui nous a plu il y a dix ans, et qui nous plaira peut-être encore avant dix ans, nous semble maintenant extravagante et ridicule ; en sorte que c'est bien plus la coutume et l'exemple qui nous persuade qu'aucune connaissance certaine ; et que néanmoins la pluralité des voix n'est pas une preuve qui vaille rien pour les vérités un peu malaisées à découvrir, à cause qu'il est bien plus vraisemblable qu'un homme seul les ait rencontrées que tout un peuple ; (33)

(33) a DESCARTES: En effet, s'agit-il d'une question difficile, il est croyable

que la vérité est plutôt du côté du petit nombre que du grand.

(x1, 210) b PLATON. Cratyle : Mais, Socrate, tu vois que le plus grand nombre

des mots exprime la première opinion. – Socrate : Et qu'importe, cher Cratyle ? compterons-nous les noms comme les cailloux du scrutin, et ferons-nous dépendre leur propriété de ce calcul ? Et le sens indiqué par le plus grand nombre, sera-ce là la vérité ?

- Cratyle: Cela n'est guère raisonnable. (111, 320) C SOCRATE à CRITON : Ne trouves-tu pas que l'on a dit fort justement

qu'il ne faut pas estimer toutes les opinions des hommes, mais quelques-unes seulement; et non pas même de tous les hommes indifféremment, mais seulement de quelques-uns... Nous en rapporterons-nous plutôt à l'opinion du peuple qu'à celle d'un seul homme, s'il s'en rencontre un très-expert et très - habile pour lequel nous devons avoir plus de respect et plus de déférence que pour tout le reste du monde ensemble ?... Nous ne devons donc pas, mon cher Criton, nous mettre en peine de ce que dira le peuple, mais de ce que dira celui-là seul qui connaît le juste et

l'injuste; et ce seul juge n'est autre que la vérité. (1, 11 à 115) d Comment, Lysimaque, suis-tu donc l'avis du plus grand nombre ?

- Que peut-on faire de mieux ? – Et toi aussi, Mélésias ? Quoi ! quand il s'agira de choisir les exercices que tu dois faire apprendre à ton fils, tu t'en rapporteras plutôt au plus grand nombre,

(33)

qu'à un homme seul qui aura été lui-même bien élevé et qui aura eu d'excellents maîtres. — Pour moi, Socrate, je m'en rapporterai à ce dernier. – Car pour bien juger, il faut, je pense, juger par

la science et non par le nombre ? — Sans contredit. (1, 312) e Ainsi souvent un sage est meilleur à ton avis que dix mille qui ne

le sont pas; c'est à lui qu'il appartient de commander et aux autres d'obéir;... (v, 240)

je ne pouvois choisir personne dont les opinions me semblassent devoir être préférées à celles des autres, et je me trouvois comme contraint d'entreprendre moi-même de me conduire.

Mais, comme un homme qui marche seul et dans les ténèbres, je me résolus d'aller si lentement et d'user de tant de circonspection en toutes choses, que, si je n'avançois que fort peu, je me garderois bien au moins de tomber. (34)

(34)

a PYTHAGORE : Apprends à discerner ce qui est nécessaire dans la

purification et la délivrance de l'âme. Examine tout; donne à ta raison la première place et, content de te laisser conduire, aban

donne-lui les rênes. (270) b PLATON : Socrate : 0 excellent Cratyle, moi-même je m'étonne de

mon savoir; et je me méfie. Je pense donc qu'il nous faut examiner de nouveau tout ce que je viens de dire. Se tromper soimême, c'est bien en effet ce qu'il y a de pis au monde; car alors le trompeur ne fait qu'un avec nous et il nous suit partout : quoi de plus terrible ? Il convient donc, selon moi, de revenir souvent sur les idées émises et de s'efforcer, suivant les expressions du

poëte, de voir à la fois devant et derrière. (111, 298) C ÉPICTÈTE : Le commencement de la philosophie, pour ceux qui s'en

occupent avec l'ardeur et l'empressement qu'elle mérite, consiste dans la connaissance de notre faiblesse et de notre impuissance

dans les choses les plus importantes... (171) d Quel est le premier devoir de celui qui s'applique à la philosophie ?

De renoncer à l'opinion qu'il a de sa science; car il est impossible de chercher à apprendre ce que l'on croit savoir. (203)

Même je ne voulus point commencer à rejeter tout-à-fait aucune des opinions qui s'étoient pu glisser autrefois en ma créance sans y avoir été introduites par la raison, que je n'eusse auparavant employé assez de temps à faire le projet de l'ouvrage que j'entreprenois, et à chercher la vraie méthode pour parvenir à la connoissance de toutes les choses dont mon esprit seroit capable. (35)

(35)

a DESCARTES : Il vaut beaucoup mieux ne jamais songer à chercher la

vérité sur aucune chose que de le faire sans méthode ; car il est très certain que des études sans ordre et des méditations confuses troublent les lumières naturelles et aveuglent l'esprit, et quiconque

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