Images de page
PDF
ePub

Mison : Vous répétez toujours la même chose.

Minos : Et sur le même sujet, j'espère ? Écoutez les contemporains de notre géant, comme dit Morus ; GASSENDI lui écrivait : « Le révé. » rend P. Mersenne m'a beaucoup obligé de me faire participant de ces » sublimes Méditations que vous avez écrites touchant la première philo» sophie : car certainement la grandeur du sujet, la force des pensées et la » pureté de la diction m'ont plu extraordinairement. Aussi, à vrai dire, » est-ce avec plaisir que je vous vois avec tant d'esprit et de courage » travailler si heureusement à l'avancement des sciences, et que vous » commencez à nous découvrir des choses qui ont été inconnues à » tous les siècles passés. » (Desc., 11, 89) · Mison : Quel est ce Gassendi ?

Minos : C'était un philosophe remarquable, que bien des personnes considéraient comme l'égal de Descartes ; il a eu la gloire d'avoir Molière comme élève et il contribua sans doute à développer son génie. L'oubli dans lequel il est tombé pourra vous inspirer d’utiles réflexions sur le choix des Écoles et des méthodes. ARNAULD, que son savoir et son caractère firent appeler le Grand Arnauld, écrivait à notre Maître : « Je ne m'adresse point à vous dans le dessein de trou» bler par de nouvelles disputes un loisir qui vous est si cher, et que » vous employez si utilement; mais... j'ai cru que vous ne trouveriez » pas mauvais si je me servais aujourd'hui de l'offre que vous me faites, » et si après avoir lu avec admiration et approuvé presque entièrement » tout ce que vous avez écrit touchant la première philosophie, j'osais » vous prier de me vouloir délivrer de deux ou trois scrupules qui me » restent. » (Desc., x, 137) Nicole disait : « On avait philosophé trois » mille ans durant sur divers principes, et il s'élève dans un coin de » la terre un homme qui change toute la face de la philosophie et qui » prétend faire voir que tous ceux qui sont venus avant lui n'ont rien » entendu dans les principes de la nature. Et ce ne sont pas seulement » de vaines promesses, car il faut avouer que ce nouveau venu donne » plus de lumières sur la connaissance des choses naturelles que tous » les autres ensemble n'en avaient donné... » (Bouil., 11, 209)

Osmin : Est-ce qu'il n'exagérait pas ? Minos : C'est possible, mais cela fait compensation ; du reste, les étrangers étaient encore plus enthousiastes ; MORUs écrivait à Descartes: « Pour vous dire naturellement ma pensée, tout ce qu'il y a jamais » eu de grands philosophes et d'intimes confidents des secrets de la » nature, n'étaient que des nains et des pygmées auprès de vous... » Je ne puis me refuser de rendre hautement ce témoignage pour le » plaisir et le fruit que j'ai trouvé dans la lecture de vos ouvrages ; en » second lieu, pour vous faire connaître qu'il y a des Anglais qui » savent estimer tout leur prix votre personne et vos productions, et » qui sont remplis d'admiration pour vos divines qualités. ) (Desc., x, 179) Le Dr Papillon rapporte qu’ «HUYGENS, auquel Fr. Van Schooten fit » étudier avec soin la géométrie de Descartes [et qui l'enseigna à » Leibniz] admirait tant son génie qu'il écrivait à Mersenne : « Jamais » les siècles n'ont produit rien de tel. » (Histoire de la Philosophie 1, 175) Le Roi de France avait invité Descartes à se présenter à sa cour et lui avait alloué une pension ; la princesse Elisabeth lui demandait des leçons de géométrie, de morale et de médecine qui nous ont valu le

Traité des passions de l'âme et les admirables lettres sur le Souverain bien ; la Reine de Suède l'appelait auprès d'elle, envoyait un de ses amiraux pour lui faciliter le voyage et se levait à 5 h. du matin pour étudier avec lui ses Principes de philosophie. Je n'en finirais jamais, mes amis, si je voulais vous citer tous les éloges de ses disciples et même de ses adversaires ; mais aussi cela n'est pas nécessaire, car il y a longtemps qu'on l'a dit : Un mot suffit au sage et j'espère que vous voulez devenir sages, de cette sagesse qui fait qu’on réussit dans tout ce qu'on entreprend?

Osmin : Qui ne le voudrait pas ?

Minos : Ecoutez donc ; et voyez comment MALEBRANCHE confirme et condense Nicole et Morus : M. Descartes a découvert en trente années plus de vérités que tous les autres philosophes... (Rech. de la vérité 1, 36). Pesez chaque parole du portrait que l'ÉVÈQUE D'AVRANCHES, le plus célèbre adversaire des Cartésiens, a tracé de Descartes : << De eo quid sentiam si quis ex me quærat, iterum dicam magnum » fuisse et excellentem virum : quod qui negaverit, carebit is utique » vel usu rerum, vel pudore. Fuit enim ad penetrandas res a natura » reconditas ingenio acri et perarguto ; adjuncta erat eximia vis quæ nec » obrueretur multitudine rerum nec meditationis continuatione frange» retur; tum et ingens capacitas et amplitudo quid quid libuisset facile ») complectens. Eximia hæc perspicuitas cum percipiendis rebus, tum » disserendis. His instructus præsidiis animum ad mathematicas pri» mum artes magna cum laude et ad philosophiæ deinde studia contu» lit; cujus animadversis vitiis, cum instaurandam suscepisset, repu» diatis primum præjudicatis opinionibus, a paucissimis et clarissimis » principiis exorsus, universam naturam explicare instituit, quod fuit » summo philosopho dignum. Rationis ordinem tenet et connexionem » rerum. In maxima copia brevis est; in summa brevitate et subtilitate » dilucidus. Quibus postremis laudibus eum veterum, vel recentiorum » philosophorum æquiparat nemo. » (Cap. 8 - Bouil, 1, 598) CONDORCET écrit: « Bacon a révélé la véritable méthode d'étudier la nature... » Mais Bacon qui possédait le génie de la philosophie au point le » plus élevé, n'y joignit point le génie des sciences; et ses méthodes » de découvrir la vérité dont il ne donne point l'exemple furent » admirées des philosophes, mais ne changèrent point la marche des » sciences. Galilée les avait enrichies de découvertes utiles et brillan» tes, il avait enscigné par son exemple les moyens de s'élever à la » connaissance des lois de la nature par une méthode sûre et féconde » qui n'oblige point à sacrifier l'espérance du succès à la crainte de » s'égarer... mais se bornant aux sciences mathématiques et physi» ques il ne put imprimer aux esprits ce mouvement qu'ils semblaient » attendre. Cet honneur était réservé à Descartes, philosophe ingénieux » et hardi. Doué d'un grand génie pour les sciences, il joignit l'exemple » au précepte; en donnant la méthode de trouver, de reconnaitre la » vérité il en montrait l'application dans la découverte des lois de la ); dioptrique, de celles du choc des corps, enfin d'une nouvelle branche » des mathématiques qui devait en reculer toutes les bornes. » (Prog. de l'esp. Humain, 223) BUFFON dit : « L'idée de ramener l'explication de » tous les phénomènes à des principes mécaniques est assurément » grande et belle; ce pas est le plus hardi qu’on pût faire en philoso»phie et c'est Descartes qui l'a fait... » (Ed. Lacép. iv, Chap. 111.)

Pour se consoler de la disette des grands Cartésiens et stimuler la jeunesse, COUSIN jette un coup d'eil rétrospectif : « Au xviie siècle... » l'Europe entière suit la France, parce qu'en France il a paru un » homme extraordinaire qui n'a suivi personne... Descartes, en effet, » a tout inventé. Il est sans devancier ou du moins sans modèle. » L'école qu'il a fondée ne doit rien à aucune inspiration étrangère. » C'est un fruit du sol, c'est une euvre qui, dans le fond et dans la » forme, est profondément et exclusivement française... Aussi quel » mouvement la philosophie cartésienne n'a-t-elle pas soulevé d'un » bout de l'Europe à l'autre ! Peignons-le d'un seul trait : C'est Descar» tes qui a produit Spinoza, Leibniz, Clarke et Locke lui-même. » (Phil. » Cart, 1x) MIGNET apprécie ainsi le maître et le disciple : « Cousin... répa» rait aussi avec un soin patriotique, l'ingrate négligence de son pays » envers « le père de la philosophie moderne ». Il élevait à Descartes » le monument qui pouvait le plus témoigner de sa gloire, en réunis» sant pour la première fois les cuvres complètes de ce penseur » français qui a fait réfléchir toute l'Europe, du ferme fondateur de » la méthode, de l'auteur profond des méditations, du mathématicien » ingénieux qui a découvert l'application de l'algèbre à la géométrie, » du rare génie qui a porté tant de hardiesse raisonnée et d'inventiofi » féconde dans le monde des corps comme dans celui des idées, qui a » eu pour disciples tous les grands esprits du grand siècle. » (Mém. de jj l’Inst. XIII, 89) B. St.-HILAIRE vous dira encore : « Descartes voit si » nettement ce qu'il veut dire et il a fait luire à de telles profondeurs j) le flambeau qui doit nous diriger après lui, qu'il n'y a ni dans la » philosophie ni dans les auvres de l'esprit humain rien de plus clair » que son æuvre et qu'elle n'est pas seulement un guide infaillible, » mais que, de plus, elle est un modèle accompli... )

Pour en finir avec nos compatriotes, je vous citerai l'historien moderne de la philosophie Cartésienne, F. Bouillier, qui enlevait les suffrages de l'Institut et du monde philosophique en disant : « Descartes » peut se vanter d'avoir enfanté la plus belle, la plus forte lignée philo» sophique qui fut jamais après celle de Socrate;... » (Hist. de la ph. Cart., 1, 23). « La lumière cartésienne s'est répandue avec une merveilleuse ) rapidité, non seulement en France, mais sur presque toutes les parj) ties de l'Europe,... l'histoire des systèmes des philosophes anciens » ou modernes n'offre peut-être pas un autre exemple d'un plus prompt, » d'un plus éclatant, d'un plus universel triomphe. » (Ibid., 1, 254)

Osmin : Qu'il est beau de mériter et de recevoir de tels éloges !

Minos : Tu es jeune, imite Descartes ; il a montré le chemin, et, si je suis capable de t'aider, tu peux disposer de moi. Si Mison ou quelque autre accusait les Français de cette partialité qu'on peut constater chez quelques nations voisines, qu'il écoute les étrangers: «LALLY-TOLLENDAL » rapporte que les ouvrages de Descartes, dont Locke était loin » cependant de partager toutes les opinions, le consolèrent de n'avoir n pas compris toutes les subtilités scholastiques débitées en langage » pédantesque et barbare sous le nom d'Aristote et développèrent » même en lui le goût de la philosophie, » (Mich. Biog. univ., xxv, 12) RITTER dit à peu près la même chose : « ... pour combattre la logique » et la métaphysique régnantes, Locke invoquait l'autorité du Grand » Bacon (de la conduite de l'entendement, I), mais nous ne voyons pas » que la méthode de ce philosophe lui ait beaucoup servi ; et, de son » propre aveu, ce fut Descartes qui le premier le délivra de cette ») manière usitée de son temps dans les écoles, de parler sur des sujets » philosophiques sans s'entendre. ) (Hist. de la phil., II, 24) « Après » avoir régné, » écrit Tu. REID, « plus de mille ans, presque sans » rival, dans toutes les écoles de l'Europe, le système péripatéticien » s'éclipsa devant celui de Descartes. La clarté des idées et du style 1 de Descartes comparée à l'obscurité d'Aristote et de ses commenta» teurs, forma un préjugé en faveur de la nouvelle philosophie. » L'élévation avait été le caractère du génie de Platon, la subtilité celui » du génie d'Aristote; Descartes les surpassa l'un et l'autre par la » lucidité qu'il répandit dans ses ouvrages, et que ses successeurs ont » constamment imitée. Le système généralement reçu de nos jours sur » la nature de l'âme et de ses opérations, tient si fort tout son esprit 13 et tous ses principes de Descartes que, malgré les corrections et » les additions que Malebranche, Locke, Hume et Berkeley y ont » faites, on peut encore l'appeler le système Cartésien. » (11, 373) Et il revient à la charge : « C'est à Descartes qu'appartient l'honneur ») d'avoir tiré le premier une ligne de démarcation distincte entre le 5) monde matériel et le monde intellectuel, mondes tellement confondus

dans les anciens systèmes qu'il était impossible de dire où com» mençait l'un et où finissait l'autre. On ne saurait dire combien cette b) distinction a contribué dans les temps modernes aux progrès de la » philosophie de l'esprit et des corps. Il suivait évidemment de cette » distinction qu'une réflexion attentive sur les opérations de l'esprit jà était le seul moyen de faire quelque progrès dans la science qui s'en » Occupe. Malebranche, Locke et Hume apprirent cette vérité à l'école » de Descartes, et c'est à elle que nous devons les plus notables découjj vertes dans cette branche de la philosophie... On peut donc dire » avec vérité que dans cette partie de la philosophie, qui a l'esprit ) pour objet, Descartes posa les véritables bases et ouvrit la seule » voie qui, au jugement de tous les hommes sages de notre temps, » puisse conduire au but. ) (111, 158) « Tel est l'esprit de la philosophie » de ce grand homme », ajoute-t-il un peu après ; « et la propagation » de cet esprit est une acquisition plus importante pour le genre humain » qu'aucune des théories renfermées dans sa doctrine. C'est pour avoir » créé cet esprit, pour l'avoir communiqué avec tant de zèle et répandu » avec tant de succès, qu'il mérite une gloire immortelle. » (111, 167) Mes bons amis, laissez-moi vous dire que « cet esprit de Descartes » me paraît ressembler singulièrement au « Fruit précieux renfermé dans les livres des Génies supérieurs », dont parle Descartes dans sa lettre à Voët ; et « cet esprit » de ce grand Maitre où le trouver exposé plus clairement que dans l'Histoire de son esprit ?

Mison : Quelle histoire ?

Minos : Je vous le dirai tout à l'heure. Un éminent directeur de l'enseignement secondaire a pris soin de vulgariser ces belles paroles d'HUXLEY : « ... Si vous prenez quelque production caractéristique de » la pensée moderne, soit dans le domaine de la science, soit dans le » domaine de la philosophie, vous trouverez que le fond de cette pensée, » sinon sa forme même, a été présent à l'esprit de ce grand homme... » Il y a d'autres hommes qui sont grands parce qu'en eux se person» nifie tout ce qui est en virtualité dans leur temps et qu'ils ont le » magique privilège de réfléchir l'avenir. Ils expriment leurs pensées, » qui, deux ou trois siècles plus tard, seront les pensées de tout le » monde. C'est un de ceux-là que fut Descartes. » (Génie et Méthode de Descartes). (Rabier, Disc. de la méth., 135)

Finissons avec les Anglais et passons aux Allemands. LEIBNIZ écrivait : « Bien loin de vouloir ruiner la réputation de ce grand homme, » je trouve que son véritable mérite n'est pas assez connu, parce qu'on » ne considère et qu'on n'imite pas assez ce qu'on a eu de plus excel» lent. On s'attache ordinairement aux plus faibles endroits, parce » qu'ils sont le plus à la portée de ceux qui ne veulent point se donner » la peine de méditer profondément et voudraient pourtant entendre » le fond des choses... (Erdm., 142) Et ailleurs : « Il aurait été à sou» haiter que notre philosophe (Descartes) fut parvenu à l'âge de » M. Hobbes ou de "M. Roberval, car, assurément, il aurait fait » encore des découvertes très importantes, dont sa mort déplo» rable nous a frustrés. En effet, je tiens que le genre humain y a » fait une perte très grande, qu'il sera très difficile de réparer. » Et quoique nous ayons eu depuis de forts grands hommes, qui ont » même surpassé M. Descartes en certaines matières, je ne connais » aucun qui ait eu des vues aussi générales que lui, jointes à une ») pénétration et profondeur aussi grandes que la sienne. » (Bouil., 1, 57) HÉGEL avait une grande admiration pour le génie de Descartes : « Votre nation, disait-il, a assez fait pour la philosophie en lui donnant » Descartes..... Descartes est, dans le vrai, le fondateur de la » philosophie moderne, en tant qu'elle prend la pensée pour principe. » L'action de cet homme sur son siècle et sur les temps nouveaux ») ne sera jamais exagérée. C'est un héros ; il a repris les choses » par le commencement, et il a retrouvé de nouveau le vrai sol de » la philosophie auquel elle est revenue après un égarement de

« PrécédentContinuer »