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» mille ans. » (Rabier, Delag.) M. FOUILLÉE nous dit : « Comme SCHOPEN» HAUER l'a fort bien reconnu, c'est Descartes qui, le premier, a saisi le » principal problème autour duquel roulent depuis lors les études des » philosophes, et que Kant a particulièrement approfondi : le problème de » l'idéal et du réel, c'est-à-dire la question de distinguer ce qui est subjec» tif et ce qu'il y a d'objectif dans notre connaissance... » (Descartes, 130)

Mison : Voilà certes de magnifiques éloges ; mais vous ne parlez pas des critiques qui sont pourtant nombreuses.

Minos : Eu ce bas monde, il n'y a rien de parfait, mes chers amis ; si vous voulez m'en croire, lorsque vous rencontrerez quelque critique, ne le contrariez pas, ne perdez pas, à le réfuter, un temps que vous pouvez employer beaucoup plus utilement à chercher ce qui a fait monter Descartes au premier rang parmi les grands philosophes ; répondez-lui simplement avec l'ABBÉ EMERY : « Descartes, avec ses » taches, n'en est pas moins le Père de la lumière. C'est à la clarté » de la lumière qu'il a répandu dans la route qu'il a découverte que » marcheront, jusqu'à la fin, les hommes qui suivent la carrière philo» sophique. » (Disc. de la Méth. Renouard) Pour moi, si j'osais imiter Plutarque, je vous dirais que Descartes a justifié cette parole d’ORPHÉE : « Je ferai l'homme prudent semblable au lion, terrible » pour les bêtes de la montagne, et semblable à un démon familier » aux peuples étonnés; je le rendrai respectable à tous les hom» mes et même aux Rois qui sont les élèves de Jupiter. » (55) Et, si Mison me permettait un court voyage dans l'Inde, j'appliquerais au Discours de la Méthode cette phrase du BHAGAVATA : « Voici un » livre où est exposée la loi suprême des hommes vertueux et sans » envie; un livre dans lequel est révélée l'essence qui doit être connue » comme réellement existante, celle qui donne la béatitude et fait » disparaitre les trois douleurs... à peine les hommes purs, désireux » de l'entendre, le connaissent-ils, que le Seigneur fixe son séjour dans » leur âme. » (1, 7, 2)

Mison : Mais, s'il en est ainsi, ces notes que vous nous recommandez de lire et de méditer ne sont-elles pas absolument inutiles ? Si vous n'appelez pas cela se contredire soi-même, je ne sais plus ce qu'il faut appeler contradiction. Je vous ai écouté presque sans vous interrompre, laissant passer beaucoup de choses que j'aurais pu contester...

Minos : Et vous avez bien fait, mon cher, autrement nous ne saurions jamais atteindre le but principal de cette recherche, but tellement important qu'il faut lui subordonner et même sacrifier tout ce qui est secondaire.

Mison : Mais maintenant je ne puis m'empêcher de vous poser ce dilemme: Ou le Discours de la Méthode est tel que vous l'avez dépeint, vous et vos auteurs choisis, et alors vos notes sont superflues, ou, si vos notes sont utiles et nécessaires, ce Discours ne répond pas à l'idée que vous voulez nous en donner.

Minos : Bien raisonné, et, quand j'étais plus jeune, j'ai souvent raisonné comme vous ; j'ignorais alors qu'il y a peu de choses absolues dans ce monde; presque toujours la vérité ou la réalité se trouve entre deux extrêmes et c'est ce juste milieu qui est difficile à trouver et qu'il faut pourtant saisir sous peine de ne rien faire de bon ou de bien, de beau ou de vrai. Il me semble, et j'espère vous prouver, qu'il en est de même dans cette discussion, mais je vous demande la permission de ne répondre à votre dilemme que lorsque je vous aurai soumis quelques documents ; car, vous le savez, je ne dis rien de moi-même, je ne fais que répéter ce que j'ai entendu dire à de plus savants que moi. Vous connaissez sans doute ces paroles de GetHE : « Descartes » changea plusieurs fois la forme de son Discours de la Méthode, et ce » livre tel que nous le possédons aujourd'hui ne peut néanmoins nous » être d'aucun secours : toute personne qui persiste pendant quelque » temps dans une recherche consciencieuse doit changer de méthode » tôt ou tard... » (1, 488)

Mison : Je ne les connaissais pas, mais je connais celles d'un de vos maitres : « Un grand pas a été fait ; le point de vue a été déplacé, et » l'aspect général des choses s'est trouvé différent. Désormais il faut » laisser aux écoles de rhétorique les vieilles thèses de Descartes et de » Leibniz, plus ou moins revernies par l'enseignement officiel... » (Taine, dern. essais, 100) Je connais aussi celles de CONDILLAC: « Descartes n'a » connu ni l'origine, ni la génération de nos idées. (Voir sa troisième » méditation. Rien ne me parait moins philosophique que ce qu'il dit à ce » sujet.) C'est à quoi il faut attribuer l'insuffisance de sa Méthode... »> (1, 2) Et surtout celles de LEIBNIZ, dont vous lui demandez compte si souvent et si sévèrement : « Si j'ai le loisir, j'espère de faire un jour en » sorte qu'on reconnaisse, par quelque chose d'effectif, combien il s'en » faut que M. Descartes nous ait donné le fond de la vraie méthode ; » et, sans parler d'autres choses, on verra alors qu'il y a déjà moyen » d'aller au delà de sa géométrie bien plus que la sienne passe celle » des anciens. » (Cous. Cart., 373)

Minos : Ah! Vous retenez bien ce qui est contre le Père de la méthode! Retenez ce qui est en sa faveur, et je vous jure que vous ne vous en repentirez pas. Vous soụvenez-vous que « SPINOZA, avant d'écrire son » Ethique, ou comme il l'appelle avec raison sa philosophie, avait jeté » les bases d'un traité complet sur la méthode, ouvrage informe, mais » plein de génie, plusieurs fois abandonné et repris sans jamais être » achevé, où toutefois ses vues générales sont suffisamment indiquées » à des yeux attentifs par des traits d'une force et d'une hardiesse » singulières... » (Saisset, Préc. de Desc. 196) Rappelez-vous que « CLAU:)) BERG, professeur à Duisbourg (un des premiers et plus célèbres Carté» siens), a cru qu'aucun des ouvrages de Descartes ne contenait sa » logique entière, et qu'il y avait lieu de composer un ouvrage où les » idées de l'auteur fussent réunies dans un ordre méthodique. (Sa » logique peut être considérée comme destinée à combler cette » lacune...) » (Charp.) N'oubliez pas que MALEBRANCHE a composé sa Recherche de la Vérité pour vulgariser et expliquer la méthode de Descartes, pour donner des exemples d'application; que Régis avait poursuivi le même but dans des conférences publiques et dans son grand ouvrage intitulé: « Système général du monde selon les principes de Descartes. » Méditez cette phrase, du PÈRE RAPIN, contemporain de Descartes : « Je suis tout d'abord frappé d'un fait étrange et bien » digne de remarque: c'est que les personnes les plus habiles, les mieux » instruites des pensées, des opinions, des intentions de M. Descartes » ne peuvent se mettre d'accord sur la nature de sa Méthode... On » peut croire qu'on entend le Discours de sa Méthode sans l'enten» dre... » (Charp. Enfin, ne vous êtes-vous pas aperçu que son ami le plus intime, le R. P. MERSENNE lui-même, se plaignait des difficultés, de la concision, des explications insuffisantes du discours de la méthode ?

Mison: Où avez-vous vu ça ? ..

Minos : Dans les lettres de Descartes qui lui écrivait : « Mais je n'ai » su bien entendre ce que vous objectez touchant le titre; car je ne » mets pas Traité de la Méthode, mais Discours de la Méthode, ce qui » est le même que Préface ou Avis touchant la méthode, pour montrer » que je n'ai pas dessein de l'enseigner, mais seulement d'en parler; » car, comme on peut voir de ce que j'en dis, elle consiste plus en » pratique qu'en théorie; et je nomme les traités suivants des essais » de cette méthode, pour ce que je prétends que les choses qu'ils con» tiennent n'ont pu être trouvées sans elle, et qu'on peut connaitre par » eux ce qu'elle vaut. Comme aussi j'ai inséré quelque chose de méta» physique, de physique et de médecine dans le premier discours, pour. » montrer qu'elle s'étend à toutes sortes de matières. » (vi, 138) Ayant l'impression de ses « Essais », il lui avait dit : « ...Afin que » vous sachiez ce que j'ai envie de faire imprimer, il y aura quatre » traités, tous en français, et le titre général sera : Le projet d'une » science universelle qui puisse élever notre nature à son plus haut » degré de perfection; plus, la dioptrique, les inétéores et la géométrie » les plus curieuses matières que l'auteur ait pu choisir, pour ren» dre preuve de la science universelle qu'il propose, sont expliquées en » telle sorte que ceux mêmes qui n'ont point étudié les peuvent » entendre. En ce projet je découvre une partie de ma méthode ; je » tâche à démontrer l'existence de Dieu et de l'âme séparée du corps, » et j'y ajoute plusieurs autres choses qui ne seront pas, je crois, désa» gréables an lecteur. » (vi, 276) Lorsqu'il avait encore l'intention de publier son « Traité du Monde » ou « de la lumière », il tenait à lui préparer le chemin ; il dit à ce propos : « Je propose à cet effet une » méthode générale, laquelle véritablement je n'enseigne pas, mais je » tâche d'en donner des preuves par les trois traités suivants, que je » joins au discours où j'en parle, ayant pour le premier, un sujet mêlé » de philosophie et de mathématiques; pour le second, un tout pur de » philosophie; et pour le troisième, un tout pur de mathématiques,... )) (Sa Dioptrique, ses Météores et sa Géométrie], (vi, 306) Il écrivait à un de ses anciens professeurs : « ... Mon dessein n'a point été d'ensei» gner toute ma méthode dans le discours où je la propose, mais » seulement d'en dire assez pour faire juger.que les nouvelles opinions

» qui se verraient dans la Dioptrique et dans les Météores n'étaient » point conçues à la légère et qu'elles valaient la peine d'être » examinées. Je n'ai pu aussi montrer l'usage de cette méthode » dans les trois traités que j'ai donnés, à cause qu'elle prescrit un » ordre pour chercher les choses qui est assez différent de celui dont » j'ai cru devoir user pour les expliquer. J'en ai toutefois montré quel» que échantillon en décrivant l'arc-en-ciel, et si vous prenez la peine » de le relire, j'espère qu'il vous contentera plus que la première fois, )) car la matière est assez difficile. Or, ce qui m'a fait joindre ces trois » traités au discours qui les précède, est que je me suis persuadé qu'ils » pourraient suffire pour faire que ceux qui les auront soigneusement » examinés, et conférés avec ce qui a été écrit ci-devant des mêmes » matières, jugent que je me sers de quelque autre méthode que le » commun, et qu'elle n'est peut-être pas des plus mauvaises. » (VII, 377)

L'entendez-vous ? « Je n'ai pas dessein de l'enseigner, mais seulement d'en parler... » « Mon dessein n'a point été d'enseigner toute ma méthode... » « Le projet d'une science universelle... » « Laquelle véritablement je n'enseigne pas... ? Et cela n'avait pas échappé à LEIBNIZ qui, non content d'étudier les ouvrages publiés par Descartes et de se faire expliquer les choses les plus difficiles et les plus impor. tantes par ses disciples les plus éminents, avait copié, chez Clerselier, ses notes et ses manuscrits, car il écrivait : « Descartes... n'a pas publié » sa méthode. En effet, je me souviens d'avoir lu dans une de ses » lettres qu'il a voulu seulement écrire un Discours de sa Méthode et ) en donner des échantillons, mais que son intention n'a pas été de la » publier. Ainsi Messieurs les Cartésiens, qui croient d'avoir la » méthode de leur maître, se trompent bien fort. » (Cous. M., 77)

Osmin : Mais alors pourquoi Descartes n'a-t-il pas publié sa méthode ?

Minos : Il était peut-être arrêté par certaines recommandations des anciens, dont on trouve des traces jusque dans les Livres sacrés de l'Inde : « Mais les hommes qui sont en ce monde éclairés, instruits, » doués de mémoire, habiles, savants,... c'est à ceux-là que tu peux » faire entendre cette vérité suprême. » (111, 131) Peut-être se réservait-il de la publier dans le « Traité de l’Erudition », qu'il avait promis à la princesse Elisabeth, son élève favorite; ou encore dans ses « Règles pour la direction de l'esprit », que, malheureusement pour nous, la mort ne lui a pas permis d'achever ?

Osmin : Mais alors, comment expliquer la publication de ce Discours de Méthode, qui enseigne la Méthode, sans l'enseigner ?

Minos : J'ai lu, je ne me rappelle plus où, que notre Maitre, en cultivant et appliquant soigneusement sa méthode, avait acquis une supériorité incontestable, non-seulement sur ses amis et connaissances, mais encore sur tous les savants ou philosophes que les voyages, la Cour de France ou la renommée de l'Université attiraient à Paris ; quelques-uns de ses amis, désireux de connaître par quels moyens il y était arrivé, lui avaient fait promettre « l'Histoire de son esprit »>; vous en trouverez la preuve dans la lettre que M. DE BALZAC lui

écrivait, le 30 Mars 1628 : « Au reste, souvenez-vous, Monsieur, de » l'« Histoire de votre esprit », elle est attendue de tous nos amis et ) vous me l'avez promise en présence du Père Clitophon, qu'on appelle, » en langue vulgaire, M. de Gersan, il y aura du plaisir à lire vos » diverses aventures, dans la moyenne et la plus haute région de l'air; » à considérer vos prouesses contre les géants de l'Ecole, le chemin » que vous aurez tenu, le progrès que vous aurez fait dans la vérité des » choses... (Socrate chrétien, 481) Faisant d'une pierre deux coups, Descartes remplissait sa promesse en donnant satisfaction au « zèle » qu'il a toujours eu pour tåcher de rendre service au public ». (111, 25) Ce qui me fait croire que je ne me trompe pas, c'est que Descartes écrit au début de son Discours : « Mais je serai bien aise de faire » voir en ce discours quels sont les chemins que j'ai suivis, et d'y )) représenter ma vie comme en un tableau ; afin que chacun en » puisse juger, et qu'apprenant du bruit commun les opinions qu'on » en aura, ce soit un nouveau moyen de m'instruire, que j'ajouterai » à ceux dont j'ai coutume de me servir. Ainsi mon dessein n'est pas » d'enseigner ici la méthode que chacun doit suivre pour bien conduire » sa raison, mais seulement de faire voir en quelle sorte j'ai tâché de ») conduire la mienne. » (1, 124) · Mison : Il faudrait pourtant savoir, exactement, si nous pouvons ou ne pouvons pas apprendre la méthode dans le « Discours de la Méthode » ?

Minos : Certainement, il faut le savoir ; mais comment faire ? Pour tâcher d'éclaircir cette énigme, voulez-vous que nous résumions brièvement notre discussion ?

Mison : Résumons.

Minos : Eh bien, nous avons d'abord entendu un grand nombre d'hommes des plus remarquables qui nous ont dit, non seulement que la méthode est utile, mais encore qu'elle est indispensable ; puis nous en avons rencontré d'autres qui nous ont fait le plus grand éloge de la Méthode de Descartes et de son « Discours de la Méthode », allant jusqu'à l'apprendre par cour; ensuite nous en avons trouvé quelquesuns qui rejetaient et la Méthode et le Discours. Comme ils sont beaụcoup moins nombreux et moins célèbres que les autres, nous pourrions leur donner tort, mais leur opinion est confirmée par la conduite des premiers et principaux disciples de Descartes et par l'autorité décisive du Maitre. · Mison : Et alors ?

Minos : Alors je ne vois qu'un moyen de tout concilier, c'est de dire, que Descartes a commencé l'enseignement de sa Méthode, dans son Discours, puisqu'il en a parlé, puisqu'il l'a proposée, puisqu'il en a publié le projet, les Règles et tâché d'en donner des preuves; mais qu'il ne l'a pas enseignée complètement. Et alors pour arriver à la saisir, ce qui est possible, comme l'affirment les nombreux savants dont je vous ai cité les paroles, il est indispensable de chercher des éclaircissements, des compléments dans ses autres

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