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Discours de Descartes, renfermant toute la Méthode de ce rare génie, est le livre le meilleur, le seul nécessaire pour l'apprendre, et ceux qui affirment que ce Discours (ne peut nous être d'aucun secours », parce qu'elle n'y est pas enseignée; et ils paraissent bien sûrs de leur fait.

Mison : Vous plaisantez ?

Minos : Pas du tout. C'est pour éclaircir ces contradictions que j'ai rassemblé les documents que je vous présente. Je ne saurais trop vous engager à les lire et examiner avec le plus grand soin; car, comment être heureux dans cette vie sans la méthode, si la réussite des entreprises est nécessaire au bonheur, et si la méthode est indispensable pour réussir dans ses entreprises, comme le soutiennent les plus grands génies dont s'honore l'humanité ?

Osmin : Mais toi qui étudies depuis si longtemps, toutes ces questions, ne pourrais-tu pas nous renseigner exactement et nous éviter cette perte de temps ? Car, tu le sais, nous sommes très occupés et nous subissons un terrible surmenage..

Minos : Comment ne le saurais-je pas ? On me le dit toute la journée. Mais cela vient peut-être de ce que vous et vos maîtres ne cultivez pas suffisamment la méthode ? Car je me souviens que Descartes, recommandant les études méthodiques, a écrit : « Cette marche est si » bonne que par on vient à bout sans peine et en peu de temps d'une » science qui au premier abord paraissait immense. » (XI, 238) Je vous renseignerais avec le plus grand plaisir si je le pouvais, mais, n'en sachant pas assez pour moi-même, comment voulez-vous que je guide les autres ? Cependant je suis prêt à m'unir à vous pour examiner ce qu'il en est; et, si vous voulez joindre vos efforts aux miens, je ne doute pas que nous sachions bientôt à quoi nous en tenir, grâce à l'aide de tous les savants que j'ai convoqués. Si vous m'en croyez, nous commencerons par les points qui semblent les plus importants : quelle est exactement la valeur de la méthode, et en particulier de celle de Descartes ? A-t-il ou n'a-t-il pas enseigné sa Méthode dans son célèbre discours ? Jusqu'à quel point l'a-t-il enseignée ?

Mison : Ce sera encore une peine inutile.

Osmin : J'espère que non ; dans tous les cas, que risquons-nous ? Le temps que nous perdrions, à discuter politique ou à lire quelque méchant roman.

Minos : Et nous risquons de gagner beaucoup, car la voix populaire dit : « Aide-toi, le Ciel t'aidera »; la parole divine : « Cherchez et vous » trouverez, frappez et l'on vous ouvrira ; » et les Vers dorés : « Cherche » un remède à tes maux et ton âme recouvrera la santé. »

Osmin : Commence donc.

Minos : Dépêchons-nous, car un ancien proverbe dit : Le commencement est la moitié du tout. Vous connaissez cette parole de SALOMON : « Car, dans tout dessein il y a un temps et un moyen propre pour s'y » conduire; autrement il arrive bien du mal à l'homme. » (Eccl. viii, 9) C'est un peu bref, mais PLATON nous donnera des explications : « SOCRATE : « Les actions aussi se font donc selon leur propre nature, et non selon

j) qu'il nous plaît. Par exemple, voici quelque chose qu'il faut couper : » le couperons-nous comme nous voudrons et avec ce que nous » voudrons ? Ne devrons-nous pas, au contraire, couper comme il est » naturel de couper et qu'une chose soit coupée, si nous voulons cou» per en effet, et mener à bien notre opération ? Et si nous nous » mettons en opposition avec la nature, ne nous préparerons-nous pas » un échec ? – HERMOGÊNE : C'est mon avis. — SOCRATE : Et s'il faut » brûler quelque chose, nous ne prétendrons pas le brûler de la pre» mière manière venue, mais de celle qui nous paraitra la bonne: or, » la bonne, c'est de se conformer à la nature qui veut que l'on brûle et » qu'une chose soit brûlée d'une certaine façon, et avec un certain » instrument. – HERMOGÈNE : C'est vrai. — SOCRATE: Et il en est de » même pour toutes les autres actions ?... ) (111, 203) Après avoir exposé une des principales règles de la méthode, SocRATE ajoute: « Il n'y a » point et il ne peut y avoir de voie plus belle que celle que je recher» che de tout temps ; mais elle a échappé déjà un grand nombre de » fois à mes poursuites, me laissant seul et dans l'embarras. – PRO) TARQUE : Quelle est-elle ? nomme-la seulement. — SOCRATE: Il n'est » pas bien malaisé de la faire connaitre; mais il est très difficile de la » suivre. Toutes les découvertes où l'art entre pour quelque chose, qui » ont jamais été faites, n'ont été mises au jour que par elle. » (IV, 421) » PHÈDRE : Ce procédé est peut-être le meilleur. — SOCRATE : Quiconque » en suit un autre marche en aveugle dans une route inconnue. Mais ) ce n'est le fait ni d'un aveugle ni d'un sourd que de traiter un sujet » quelconque d'après les règles de la méthode. » (11, 385) Et, sije ne m'abuse, Cuka avait la même idée lorsqu'il disait : «Grand roi, de tous les sujets » que les hommes doivent entendre, celui sur lequel porte ta question » est le plus important, le meilleur, celui d'où dépend le bien du monde, ») et qu'approuvent les sages qui connaissent l'esprit. » (Bhagavata, 197, 1)

Mison : Cela me semble tiré de bien loin ! Et vous connaissez le proverbe?

Minos : Écoutez donc des voix plus rapprochées : Roger Bacon nous dira : « Dans toute recherche il faut employer la meilleure méthode pos») sible. Or cette méthode consiste à étudier dans leur ordre nécessaire » les parties de la science, à placer au premier rang ce qui réellement » doit se trouver au commencement, le plus facile avant le plus difficile, » le général avant le particulier, le simple avant le composé; il faut ») encore choisir pour l'étude les objets les plus utiles en raison de la » brièveté de la vie ; il faut enfin exposer la science avec toute clarté » et toute certitude, sans mélange de doute et d'obscurité. » (Opus tertium, manuscrit de Douai) F. Bacon est plus bref, mais non moins catégorique: « En tout il faut une méthode; d'elle dépend la valeur du prin» cipe; selon qu'elle est bien ou mal établie, les conséquences devien» nent utiles ou pernicieuses. )) (1208-9) Le Père de la Méthode s'accorde avec Socrate et Platon pour proclamer la nécessité absolue de la méthode ; la ive Règle pour la direction de l'esprit a pour titre: Nécessité de la méthode en la recherche de la vérité... Je ne vous en citerai que deux phrases en vous laissant le soin d'étudier la règle tout entière: « Aussi vaut-il bien mieux ne jamais songer à chercher la » vérité que de le tenter sans méthode; car il est certain que les études » sans ordre et les méditations confuses obscurcissent les lumières » naturelles et aveuglent l'esprit. Ceux qui s'accoutument ainsi à mar» cher dans les ténèbres s'affaiblissent tellement la vue, qu'ils ne peu» vent plus supporter la lumière du jour; ce que confirme l'expérience, » puisque nous voyons des hommes qui jamais ne se sont occupés de » lettres juger d'une manière plus saine et plus sûre de ce qui se pré», sente que ceux qui ont passé leur vie dans les écoles. » (x1, 215) « Comme l'utilité de cette méthode est telle que se livrer sans elle à » l'étude des lettres soit plutôt une chose nuisible qu’utile, j'aime à » penser que depuis longtemps les esprits supérieurs, abandonnés à » leur direction naturelle, l'ont en quelque sorte entrevue. En effet, » l'âme humaine possède je ne sais quoi de divin où sont déposés les » premiers germes des connaissances utiles qui, malgré la négligence et » la gêne des études mal faites, y portent des fruits spontanés. » (x1, 217) Et Descartes nous prémunit contre les graves inconvénients de tout travail non méthodique : « Il faut surtout prendre garde de perdre » notre temps à deviner de pareilles choses par hasard ou sans mé» thode. En effet, quoiqu'il fût souvent possible de les découvrir sans » le secours de l'art, et même avec du bonheur plus vite que par la »). méthode, elles émousseraient l'esprit, et l'accoutumeraient tellement » aux choses vaines et puériles, qu'il courrait risque de s'arrêter à la ») superficie sans jamais pénétrer plus avant. » (XI, 254)

Osmin: Il y a bien peu de maîtres qui se doutent de cela.

Minos : Je suis de ton avis et je t'engage à les prévenir. LINNÉE donne d'intéressants détails : « La méthode, qui est l'âme de la science, » indique d'un coup d'œil les caractères distinctifs de chaque substance » créée; ces caractères entrainent le nom qui fait bientôt connaître tout » ce que l'on connait du sujet à déterminer. Par la méthode, l'ordre naît » dans le plan de la nature ; sans elle tout paraît confus, vu la faiblesse ) de l'esprit humain. ». (Abrégé du Syst. d. la Nat. 7) NAPOLÉON [er, qui avait été à l'école de Socrate et de Platon...

Mison : Vous voulez rire, sans doute ?

Minos : Le rire est une bonne chose, mon cher ami, mais je n'y songe guère en ce moment. N'avez-vous pas remarqué que Socrate et Platon se vantent souvent de répéter les mêmes choses, sur les mêmes sujets ?

Mison : Je l'ai remarqué.

Minos : N'avez-vous pas fait attention qu'Épictète recommande d'avoir des « notions faites d'avance » ?.

Mison : Si. Minos : Eh bien ! il paraît que l'Empereur avait des dictons favoris qui me semblent parents des notions d’Epictète et des répétitions de Socrate; souvenez-vous du reste de cette phrase de ce grand homme, je vous l'ai déjà citée plusieurs fois : « A force de réfléchir, on par» vient à saisir la clef de la philosophie de Socrate et de Platon; mais

» il faut être métaphysicien, et il faut, de plus, même avec des » années d'étude, une aptitude spéciale... » (M. Bretin, 171)

Mison : Cela parait bien singulier, et demanderait une étude « spéciale », comme dit l'Empereur.

Minos : Certainement, car elle ferait ressortir les raisons pour lesquelles « un pair de la Grande-Bretagne, peu de temps après sa mort, » disait en plein Parlement : que les personnes même qui détestèrent » ce grand homme ont reconnu quc depuis dix siècles il n'avait point i paru sur la terre un caractère plus extraordinaire. » (Mém., VIII, 551) Bornons-nous, pour le moment, à prendre note qu'un de ses dictons favoris était : « En toute chose, il faut d'abord trouver la méthode; il » n'y a rien de si difficile qu'on ne puisse en venir à bout, si l'on trouve » le mode véritable de procéder ; cela trouvé, le reste n'est plus rien, » mais d'un autre côté, une chose fût-elle la plus simple du monde, il » ne faut pas l'entamer si l'on n'a pas attrapé la méthode pour la faire, » parce qu'alors on gâtera tout et on n'arrivera à aucune fin. » (Méth. de guer., 1, 28)

Osmin : Il me semble entendre une pensée de Platon exprimée en style impérial.

Minos : C'est vrai, mais Mison ne veut jamais s'en rapporter à moi; peut-être aura-t-il plus de confiance en M. BARTH. ST.-HILAIRE, le célèbre traducteur et commentateur d'Aristote, que la philosophie n'a pas empêché de devenir le bras droit de M. Thiers et ministre des affaires étrangères ? Pesez ses paroles : « Méthode, du Grec pedodoo, » recherche, perquisition ; ou bien en remontant à l'étymologie, route, » chemin, voie pour arriver, à travers des obstacles, au but que l'on » poursuit. Cette route, cette voie que la philosophie enseigne, est » celle qui mène au vrai et au bien; et, au milieu des notions de toutes » sortes, plus ou moins claires, plus ou moins confuses que l'esprit tire » de lui-même ou du dehors, la philosophie ne peut pas lui rendre de » plus utile service que de lui donner le fil conducteur qui le doit » infailliblement diriger. C'est là du moins la mission de la philosophie. » Elle ne l'a pas toujours justifiée sans doute, mais les plus grands » parmi les sages sont précisément ceux qui ont le mieux tenu cette » promesse et qui ont fait le plus pour la méthode. » (Dict. Phil., 1098) Quelques pages plus loin il écrit : « La méthode est le fond même de » la philosophie et voilà comment on a quelquefois confondu la philo» sophie et la méthode, bien qu'il y ait entre elles cette différence ») essentielle que la première n'est que l'instrument de la seconde. C'est » là aussi ce qui fait que le Père de la méthode dans les temps inoder» nes est appelé le Père de la philosophie; et si nous relevons de » Descartes, si les siècles en doivent désormais relever, sans qu'il » soit permis de s'écarter de la route indiquée par lui, c'est qu'il » a décrit la vraie méthode avec plus de rigueur et plus d'exactitude » qu'aucun autre philosophe, et qu'il n'est plus possible, sans s'éga» rer, de ne pas se rendre à cette lumière supérieure. » (Ibid. 1103) Après cela, ne croyez-vous pas, mes bons amis, que Descartes aurait pu, sans outrecuidance, s'appliquer les paroles du Lotus de la bonne loi : « Je suis celui qui montre le cheinin, qui indique le chemin, qui le · ») connait, l'enseigne et le possède parfaitement. » (v, 76)

Mison : Je crois que vous allez chercher bien loin des paroles bien éloignées de l'application que vous en faites. · Minos : Pourquoi m'empêcher de voyager ? Ne savez-vous pas que les voyages forment la vieillesse aussi bien que la jeunesse ? Enfin, puisque cela vous contrarie, laissons ces sages de l'Asie ; ils méritent cependant les plus grands égards, car je m'imagine que nous leur sommes redevables des germes de nos plus belles sciences, Passons à ce que j'ai entendu dire, de Descartes et du Discours de la Méthode, par les sages de l'Europe.

Mison : On leur accordera confiance peut-être plus facilement.

Minos : Écoutez donc : « D'après le témoignage de l'abbé Le Dieu, » qui a été son secrétaire pendant les vingt dernières années de sa » vie, Bossuet mettait le Discours de la Méthode au-dessus de tous les » ouvrages de Descartes et de tous ceux de son siècle. » (Bouillier, 11, 230) Et, comme pour nous démontrer que la méthode est bonne pour tous, un historien nous dira : « MOLIÈRE ne fut d'aucune sccte, » d'aucune école ; mais, certes, s'il avait adopté une doctrine, c'eût été ») celle de Descartes, dont il savait par coeur le Discours sur la » Méthode. » (Dumoustier, Molière, Aut. et Coméd., 25) Aug. Comte écrit : « Descartes, aussi grand géomètre que profond philosophe, appréciant » la positivité à sa vraie source initiale, en pose avec bien plus de fer» meté et de précision les conditions essentielles dans cet admirable » discours, où, retraçant naïvement son évolution individuelle, il décrit » à son insu la marche générale de la raison humaine ; cette appré» ciation concise sera toujours relue avec fruit... » (Ph. Pos., vi, 248) JULES SIMON a dit : « Le parti de l'autorité tombait chaque jour et sa » cause était à jamais perdue. Le Discours de la Méthode, écrit en lan» gue vulgaire, accessible à tous et renfermé tout entier dans le » scepticisme méthodique et le je pense, donc je suis, avait opéré ce » grand prodige. Il avait mis dans le monde une lumière qui ne pouvait » plus s'éteindre, et accompli une de ces révolutions immenses, » nécessaires, dont les résultats vont toujours croissant, parce qu'elles » ouvrent à l'esprit une voie nouvelle et le mettent en possession d'une » de ces vérités qu'on ne peut, quand on les possède, abandonner sans » périr. » (Introd., 54) Et B. ST.-HILAIRE m'écrivait : « Je ne puis qu'ap». prouver tout ce qui doit contribuer à la gloire de Descartes ; il n'y a » rien de plus grand que lui dans l'histoire de la philosophie. Le » Discours de la Méthode est un monument impérissable, et il n'y aura » jamais de doctrine plus féconde. » Voulez-vous, mes chers amis, voulez-vous marcher sur les traces de ces illustres prélats, orateurs, poètes, philosophes, hommes d'État ?

Mison : Certainement.

Minos : Et bien, faites comme eux : lisez, apprenez, méditez le Discours de la Méthode.

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