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« à apprendre cette méthode... » (x1, 284) Ajoutez-y toutes celles que j'oublie...

Mison : Ah vous ne devez pas en oublier beaucoup!

Minos : Mais si, mais si; je ne me doutais pas que notre entretien prendrait un tel développement; comme indemnité...

Mison : Qui est-ce qui réclame ?

Minos : Voici deux phrases de Platon : « Les sciences dont nous « parlons ont un avantage considérable, mais que peu de gens sauront « apprécier : c'est de purifier, de ranimer un organe de l'âme éteint et « aveuglé par les autres occupations de la vie ; organe dont la conser« vation nous importe mille fois plus que celle des yeux du corps, « puisque c'est par lui seul qu'on apperçoit la vérité. » (v11, 360) « En « effet, de toutes les sciences qui servent à l'éducation, il n'en est « aucune qui soit d'un plus grand usage que celle des nombres pour « l'administration des affaires domestiques ou publiques, et pour la « culture de tous les arts. Mais le plus grand avantage qu'elle procure « est d'éveiller l'esprit engourdi et indocile, de lui donner de la facilité, « de la mémoire, de la pénétration, et, par un artifice vraiment divin, « de lui faire faire des progrès en dépit de la nature. » (VIII, 290)

Descartes recommande de s'exercer, mais il recommande aussi de ne pas trop travailler; vous l'avez vu au renvoi 73, en voici la raison : « ... notre âme ne saurait s'arrêter à considérer longtemps une même « chose avec attention sans se peiner et même sans se fatiguer, et elle « ne s'applique à rien avec tant de peine qu'aux choses purement intel« ligibles, qui ne sont présentes ni aux sens ni à l'imagination. » (111, 115) Lorsque je relis ces phrases : L'honnête homme n'a pas besoin... Le but des études doit être... Je ne donne le nom de savant... Je m'imagine entendre Descartes expliquer, après les avoir débrouillés, un grand nombre de passages de Platon plus ou moins semblables à ceuxci ? « Socrate : Mais prends garde, mon cher... que philosopher ne soit « pas tout autre chose que se mêler des arts et passer sa vie dans des « occupations et des études nombreuses; car cela me paraît assez bas « et l'on appelle maneuvres ceux qui s'appliquent ainsi aux arts. » (x, 128) « Ce n'est pas le grand nombre d'exercices, mais des exercices « modérés qui font la santé. Pour les aliments, n'est-ce pas une quantité « modérée et non une grande quantité qui est salutaire ? Pour tout ce « qui regarde le corps, c'est le juste milieu qui est utile et point du tout « le trop ni le trop peu. En ce qui regarde l'âme et les sciences qui sont « au nombre de ses aliments, c'est une quantité modérée et non une « multitude de sciences qui est utile à l'âme. » (X, 123) Si l'homme rustique qui apprenait à Socrate qu'une cuillière en bois d'olivier peut être plus belle qu'une cuillière en or revenait sur la terre, il demanderait peut-être pourquoi les dieux n'ont pas créé d'arbre-bibliothèque ? Comment il se fait que l'on n'ait pas encore trouvé une mine de livres parmi les innombrables mines des innombrables minéraux cachés dans les profondeurs de la terre ?

Osmin : Les dieux avaient sans doute prévu que de nouveaux Titans répareraient cet oubli.

Minos : Laissons-les entasser le Pélion sur l'Ossa et méditons le portrait des vrais et faux savants esquissé par Descartes : « Comme « ils savent que ce n'est point par la lecture seule que l'on peut « acquérir la véritable science, ils joignent à la lecture la méditation, « l'usage des affaires du monde, et la fréquentation des hommes ; en « un mot, ils ne restent pas continuellement ensevelis dans les livres : « aussi le vulgaire ignorant n'a-t-il pas une haute idée de leur science. « S'ils vivent dans une condition privée, ou ils restent entièrement « ignorés, ou ils n'ont d'autre réputation que celle de bons pères de « famille et d'hommes de bon sens ; et c'est ainsi que souvent les plus « grands génies sont dérobés aux regards du monde. S'ils entrent dans « les affaires publiques, on ne tarde pas à reconnaître en eux un esprit « éclairé et un noble caractère, mais on attribue ces qualités moins à « l'étude qu'à la nature !... Ceux, au contraire, qui ont beaucoup et « toujours mal étudié, ont ordinairement si peu de bon sens, que, « quand ils ont le malheur d'être d'une basse condition, et qu'ils n'ont « pas su faire leur fortune à l'aide de leurs connaissances dans les « lettres, la multitude les méprise et dit qu'ils sont devenus fous à « force de lire. » (x1, 50) N'oubliez pas l'utile et pratique recommandation qui termine la première "Règle pour la Direction de l'esprit ,,: « Il faut songer à augmenter ses lumières naturelles, non pour pouvoir « résoudre telle ou telle difficulté de l'école, mais pour que l'intelligence « puisse inontrer à la volonté le parti qu'elle doit prendre dans chaque« situation de la vie. Celui qui suivra cette méthode verra qu'en peu de « temps il aura fait des progrès merveilleux, et bien supérieurs à ceux « des hommes qui se livrent aux études spéciales, et que s'il n'a pas « obtenu les résultats que ceux-ci veulent atteindre, il est parvenu à un « but plus élevé, et auquel leurs vœux n'eussent jamais osé préten« dre. » (XI, 204)

Osmin : Je m'en souviens; mais quel est ce but plus élevé ?

Minos : Tu oublies cette phrase du Discours : « A l'occasion de quoi « je suis bien aise de prier ici nos neveux de ne croire jamais que les « choses qu'on leur dira viennent de moi lorsque je ne les aurai point « moi-même divulguées. » J'ai heureusement un peu plus de mémoire que toi. Tâche de te souvenir que Descartes écrivait : Il faut pénétrer, comme en se jouant, dans les sciences les plus cachées et Platon : Rien de forcé ne doit entrer dans une âme libre.

Il est temps de nous séparer, mes chers amis, et lous les problèmes que j'ai essayé de résoudre avec l'aide, et, ne puis-je pas le dire, avec les paroles des Maîtres, se présentent à mon esprit : êtes-vous convaincus de l'antiquité de la Méthode cartésienne ? Vous ai-je donné une idée de la manière dont Descartes l'a retrouvée et reconstituée ? Voyez-vous ses analogies avec celles de Socrate, Platon et quelques autres ? Vous rendez-vous compte qu'elle est universelle, mathémati

que, éminemment pratique et à la portée de tous les esprits dont elle développe la puissance d'une façon merveilleuse ? Êtes-vous persuadés qu'elle exige beaucoup de temps, de pratique et d'exercices sagement variés et répartis de manière à cultiver l'esprit sans le fatiguer, semblable à la gymnastique bien comprise qui, loin d'affaiblir, assouplit, développe, fortifie le corps et l'âme; semblable à une sage alimentation qui donne la force, la beauté et la santé, tandis qu'une alimentation insuffisante ou exagérée amène la maigreur ou la pléthore, l'anémie ou la congestion, la faiblesse ou la surexcitation ? C'est mon plus vif désir, mes bons amis, mais j'ai peur d'avoir tout gâté par mon inexpérience. Vous êtes jeunes, pleins d'ardeur, de force physique et intellectuelle, vous avez des documents, ce sera pour vous un jeu de les compléter, de les classer et de vous en servir pour atteindre le but suprême que je vous souhaite de tout mon cour. Laissez-moi vous citer une phrase du Chancelier Daguesseau ; elle prouve que je ne me trompais pas en vous parlant des avantages secondaires que vous pourrez retirer de l'étude du ” Discours de la Méthode ,, : « Des« cartes a été également le maître et le modèle de ceux qui l'ont « combattu; et l'on dirait que ce soit lui qui ait inventé l'art de faire « usage de la raison. Jamais homme en effet n'a su former un tissu « plus géométrique et en même temps plus ingénieux et plus persuasif « de pensées, d'images et de preuves ; en sorte qu'on trouve en lui le « fond de l'art des orateurs, joint à celui du géomètre et du philo« sophe. » (Instructions pour son fils, 311.)

Mison : A force d'étudier Descartes, ce célèbre Chancelier était arrivé à le voir partout.

Minos : Mais Fénelon, Tacite, Cicéron, Platon et tant d'autres n'ontils pas dit et prouvé que le véritable orateur ne pouvait se former qu'à l'école de la philosophie ?

Voulez-vous que je vous signale deux critériums très bons pour nous rendre compte si nous faisons des progrès dans la Méthode ?

Osmin : Certainement. Minos : Le premier se trouve après les Règles de la Méthode à l'endroit où Descartes dit : « Mais ce qui me contentait le plus de cette « méthode était que par elle j'étais assuré d'user en tout de ma raison, « sinon parfaitement, au moins le mieux qui fût en mon pouvoir : outre « que je sentais, en la pratiquant, que mon esprit s'accoutumait peu à « peu à concevoir plus nettement et plus distinctement ses objets... » Le second est après les maximes de la Morale provisoire : « J'avais « éprouvé de si extrêmes contentements depuis que j'avois commencé « à me servir de cette méthode, que je ne croyais pas qu'on en pût « recevoir de plus doux ni de plus innocents en cette vie ; et décou« vrant tous les jours par son moven quelques vérités qui me sem« blaient assez importantes et communément ignorées des autres « hommes, la satisfaction que j'en avois remplissoit tellement mon « esprit que tout le reste ne me touchoit point. » Dans notre premier entretien je vous ai cité de nombreux témoignages de l'enthousiasme soulevé par Descartes chez tous les peuples et dans tous les siècles, vous en souvenez-vous ?

Osmin : Peut-on oublier le lyrisme des Cousin, Hegel, Mignet, Huxley et Barthélemy St-Hilaire ? J'en ai souvent cherché la cause exacte.

Minos : Si tu étudies les causes, tu feras des progrès, mais ils seront beaucoup plus grands si tu les trouves toi-même, car ce n'est pas sans d'excellentes raisons que le Cygne de Mantoue a dit : Félix qui potuit rerum cognoscere causas ! L'enthousiasme de ces illustres Cartésiens dont nous ne devons pas séparer ceux qui sont plus loin de nous, mais qui étaient plus près du Maitre : les Buffon, Th. Reid, Malebranche, Huygens, Nicole, Arnauld, etc. etc., me parait ressembler singulièrement à celui que Descartes manifeste si souvent pour sa méthode. Je souhaite ardemment que vous puissiez bientôt entrer dans ce cheur remarquable entre tous dont je n'ai pu vous citer que les coryphées, car notre grand Maître aurait pu dire comme l'auteur du Lotus : « Je remets entre vos mains, je vous confie, je vous livre, je vous « transmets cet état suprême de Buddha parfait... qui est arrivé jus« qu'à moi après d'innombrables centaines de mille de kotis de kalpas. « Vous devez le recevoir, le garder, le réciter, le comprendre, l'ensei« gner, l'expliquer, le prêcher à tous les êtres. Je suis sans avarice, je « ne renferme pas en moi mes pensées ; je suis intrépide, je donne la « science de Bodhi, je donne la science du Tathagata, celle de l'être « existant par lui-même. Je suis le maître de la grande aumône... « Et les êtres qui ont la foi, comme ceux qui ne l'ont pas doivent être « également amenés à recevoir cette exposition de la loi; c'est ainsi « que vous acquitterez votre dette envers les Tathầgatas. » (xXVI, 282) Lorsque vous aurez suffisamment gardé, récité, compris, enseigné, expliqué, prêché,... « si Dieu le veut », vous pourrez dire comme un célébre cartésien (que personne ne soupçonnera de partialité) mais avec plus de preuves, tout au moins plus de détails : « J'ai été « frappé d'un nouveau système... Depuis je crois voir une nouvelle « face de l'intérieur des choses. Ce système paraît allier Platon avec « Démocrite, Aristote avec Descartes, les scholastiques avec les moder« nes, la théologie et la morale avec la raison. Il semble qu'il prend le « meilleur de tous côtés et qu'après il va plus loin qu'on est allé « encore... La vérité est plus répandue qu'on ne pense ; mais elle est « très souvent fardée et très souvent aussi enveloppée et même affai« blie, mutilée, corrompue... en faisant remarquer ces traces de la « vérité dans les anciens, ou pour parler plus généralement dans les « antérieurs, on tirerait l'or de la boue, le diamant de la mine, et la « lumière des ténèbres et ce serait en effet Perennis quædam philoso« phia ». (Leibniz. Saisset, 442)

Dans tous les cas, mes bons amis, ne manquez pas de me tenir au courant de vos travaux comme j'ai essayé de vous faire part des miens.

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III

.......................

PREMIER DIALOGUE SUR LE DISCOURS DE LA MÉTHODE.........

Importance et nécessité de la Méthode.........
Opinions des savants sur la Méthode de Descartes.........
Descartes l'a-t-il enseignée d'une manière complète...........

XV

Discours de la Méthode.
Partie : Considérations touchant les sciences......

- Principales règles de la Méthode...................
36 - Règles de morale tirées de cette Méthode..........
4* - Preuves de l'existence de Dieu et de l'âme humaine..

Ordre des questions de physique cherchées par

Descartes, mouvement du cœur, médecine, âmes

des hommes et des bêtes
- Choses requises pour aller plus avant, quelles

raisons l'ont fait écrire

100

116

133

160

SECOND DIALOGUE SUR LE DISCOURS DE LA MÉTHODE.

La Méthode de Descartes est-elle ancienne ?...
Comment Descartes a-t-il formé sa Méthode ?........
La Méthode de Descartes est-elle :

Universelle ?.
Semblable à celle de Socrate, Platon, etc. ?......
· Mathématique ? .....
Pratique, positive ?..

A la portée de toutes les intelligences ?.......
Moyens de se l'approprier......

165

18,

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