Images de page
PDF
ePub

« M. l'abbé d'Olivet racontait que parlant avec M. de Crébillon de leurs premières classes, il leur dit que

les Jésuites avaient coutume d'exprimer par des épithètes sur la liste de leurs écoliers, à côté de chaque nom, leurs bonnes et mauvaises qualités. M. de Crébillon parut curieux de savoir quelles épithètes on lui avait données. M. l'abbé d'Olivet lui

proposa, pour satisfaire sa curiosité, d'écrire au célèbre père Oudin, à Dijon : M. de Crébillon y consentit. Le père Oudin consulta les catalogues. Après Prosper Jolyot de Crébillon, on trouva ces mots : Puer ingeniosus, sed insignis nebulo, enfant plein d'esprit, mais un franc polisson. Le père Oudin l'écrivit à M. l'abbé d'Olivet qui lut la réponse du jésuite en pleine Académie, avant que la séance commençat. M. de Crébillon éclata de rire à la dernière qualification ; il était enchanté de cette découverte et la racontait à tout le monde » (1). D'Alembert, qui rapporte aussi cette note, et traduit nebulo par « vaurien » ne trouve pas l'épithète malsonnante; « appliquée par un régent de collège à un écolier plein d'esprit et de vivacité, elle ne signifiait autre chose que l'impétuosité naturelle d'un enfant qui se livrait avec ardeur aux plaisirs innocents de son âge, qui affichait un dégoût bien excusable pour des études rebutantes et par elles-mêmes et par leur forme, qui montrait dès lors un caractère serme et décidé, incapable de s'assujettir à des règles minutieuses, enfin qui savait peut-être déjà démêler dans ses instituteurs ces travers trop fréquents que la maladresse des maîtres laisse apercevoir à leurs disciples » (2). A quoi bon ce plaidoyer?

Mais, chose étrange, la même anecdote a été mise sur le compte de Voltaire : M. Pierron, qui la cite, s'en défie beau

[ocr errors]

(1) De la Porte, Eloge historique, p. 20.

(2) D'Alembert, éloge lu à l'Académie le 25 août 1778. Il observe avec raison que les maîtres ne font pas assez attention à la justesse de tact des enfants, qui fait leur désespoir et souvent expose à les mal juger.

coup, non sans raison (1). Mieux vaut en revenir à Prosper Jolyot et admettre simplement, puisque rien n'y peut contredire, que le futur poète était au collège un élève intelligent, mais flâneur et surtout espiègle (2).

Ses humanités terminées, il étudia le droit à Besançon, puis il se fit recevoir avocat au parlement de Paris, titre qu'il ne cessa de porter (3).

Cependant, Melchior Jolyot, devenu « maître-clerc en cher et ancien » de la Chambre des comptes de Dijon par lettres de provision du 19 août 1685 et « commis greffier d'icelle » (4), se rendait acquéreur, en 1686, du petit fief de Crais-Billon, sur le territoire de Brochon, village situé à 10 kil. sud-sud-ouest de Dijon, à l'issue d'une « combe » de la Côte-d'Or, commune de Gevrey-Chambertin (5).

[ocr errors]

(1) Pierron, Voltaire et ses maîtres (Paris, 1886, in-12), p. 34. Que J. de Maistre ait inventé ce mot en haine de Voltaire, pour le dénigrer, c'est une insinuation gratuitement malveillante, qui ne supporte pas l'examen.

(2) Nous aurions voulu pouvoir appuyer cette tradition de documents sûrs, et nous avons eu recours à l'obligeance et à l'érudition bien connues du R. P. Sommervogel S. J. Mais il n'a pu nous indiquer aucun document relatif à l'ancien collège de Dijon. L'usage de noter ainsi les élèves sur un registre lui est inconnu, bien qu'il considère comme possible (lettre du 19 septembre 1887).

(3) Par exemple, dans un acte daté de 1720, que nous retrouverons plus loin.

(4) Charge achetée le 14 juin 1679 à Mme Berthier de Sauvigny,

(5) Acte passé en l'étude de Me Haguenier, notaire à Dijon, 3 octobre 1686. Le vendeur est un sieur Philippe Pelissier, seigneur de Flavignerol, commune voisine.

Crais-Billon est aujourd'hui la propriété de M. Stephen Liégeard, qui écrivait à ce sujet à M. G. d'Hugues, professeur à la Faculté des lettres de Dijon, le 15 décembre 1884 :

« Mon père et moi vous sommes, en effet, propriétaires du Crais-Billon, d'où Prosper Jolyot prit le nom sous lequel la postérité l'a consacré. Ce sont encore les mêmes ceps, produisant le même vin qu'aimait le sombre tragique, le plus doux et le plus gai des hommes, au demeurant; c'est le même vieux pressoir et le petit pavillon absolument respecté où il aimait à se recueillir..... Le fief de Crébillon fut acheté

Quelques mois auparavant, 18 juillet 1686, Melchior avait perdu sa première femme; neuf ans plus tard, il devint« greffier en chef ancien, alternatif et triennal » (1) de la Chambre des comptes, par lettres de provision du 18 mars 1695.

par mon grand-père vers le commencement du siècle..... J'ai fait dresser le buste du tragique sous les arceaux de son pavillon préféré ».

(1) M. Vitu explique très clairement que cette dénomination répond à l'occupation par un titulaire unique d'une charge ordinairement répartie entre trois greffiers, en service à tour de rôle.

CHAPITRE III

PROSPER A Paris. MAITRE PRIEUR. LE CAFÉ LAURENT.

LA VOCATION DRAMATIQUE. « LA MORT DES ENFANTS DE BRUTUS »).

Ses études achevées, Prosper vint se fixer à Paris; à quelle date précise, nous n'avons pu le déterminer, mais certainement entre 1693 et 1700. Vers 1703, nous le retrouvons clerc en l'étude de Mo Louis Prieur, procureur au Châtelet et grand

Me amateur de théâtre (1). Plus enclin au plaisir qu'à l'étude et peu fait

pour

la

procédure, Prosper courait la ville, et se créa de nombreuses relations dans le monde littéraire, en fréquentant les cabarets à la mode. Nous n'avons aucun détail sur ses meurs, et il ne paraît avoir été le héros d'aucune intrigue suffisante à faire scan. dale, mais Collé, toujours charitable, insinue qu'on le rencontrait souvent « ailleurs »»; inutile d'insister. On s'accorde, du reste, à le représenter bouillant dans ses passions et joyeux viveur, d'où l'on peut aisément conclure quelle dut être sa conduite, lorsqu'il se trouva livré à lui-même, lancé dans cette société hypocritement libertine, dont la corruption n'attendait pour s'épanouir que le soleil de la Régence.

(1) Louis Prieur, fils de Prieur, à qui Scarron a adressé une épître (V. édit. Bastien, 1786, in-8, tome septième, pp. 117-120). Son étude était située rue de Bièvre, dans une maison portant pour enseigne « Aux sept Dormants », sur l'emplacement de celle qui naguère encore portait le numéro 18 (indication de Lefeuve, adoptée par M. Vitu, Notice, p. VII). L'ami de Scarron était procureur au Parlement : Scarron fait l'éloge de son intégrité et de son amour des livres : « On en voit en ton cabinet plus que chez Courbé ni Quinet ». Les goûts littéraires étaient donc de tradition dans celle famille.

Prosper fut un des premiers habitués du café Laurent, le premier en date de nos cafés littéraires que le fameux Procope devait bientôt éclipser; il était situé à l'angle des rues Dauphine et Christine, à quelques pas de la rue Neuve des Fossés Saint-Germain (aujourd'hui de l'ancienne Comédie), et par con. séquent tout près de la Comédie Française (1).

S'il en fallait croire Voltaire, Crébillon n'aurait fréquenté la société du café Laurent qu'antérieurement à 1700, date où il s'en serait définitivement retiré, lorsque Rousseau lança ses premiers vers contre l'Hésione de Danchet. Nous pensons au contraire qu'il continua d'y paraitre; du moins il conserva des relations avec la plupart des habitués de l'établissement; aussi croyons-nous qu'il ne sera pas inutile d'étudier un peu cette société singulière. Observons toutefois que Rousseau a écrit, en parlant de Crébillon (lettre du 8 novembre 1731), « Je ne le connais que par ses ouvrages ».

Le cercle comprenait, avec Lamotte et J.-B. Rousseau, Fontenelle, Saurin, Boindin, Duché, Danchet, La Fosse, Autreau, Maunoir, Malaser, les deux La Faye, de Brie, Roy, Rochebrune, Grimarest, les abbés de Pons, Alary et Raguet (2).

Présenler au lecteur Rousseau, Lamotte ou Fontenelle est évidemment superflu; quant aux autres personnages, il nous faut rappeler en peu de mots les traits essentiels de leur physionomie historique et littéraire.

Autreau, peintre et poète médiocre, ne débuta qu'en 1718 au

(1) François Laurent dut ouvrir son café avant 1693, année probable de son mariage avec Catherine Bertaut, dont il eut une fille en 1694 ; il mourut quelque temps après. La veuve Laurent conserva le fonds et la clientèle et ne mourut qu'en 1735, à l'âge de 80 ans (Voy. Jal, Dictionnaire critique). Dans l'affaire des « couplets », elle interdit sa porte à Rousseau, et prit parti pour Saurin, parrain de sa fille.

(2) Cette liste nous est fournie par : Boindin, Mémoire anonyme, passim.

Voltaire, Eloge de Crébillon. Voltaire, Vie de J.-B. Rousseau (éd. Moland, XXII, p. 333). Il n'est pas sûr que ce factum soit de Voltaire; mais il a dû le faire écrire par quelque complaisant, comme de Mouhy (Bengesco, Bibliog. Volt., II, article 1566).

:

[ocr errors]
« PrécédentContinuer »