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Io6 Jugements Remarquables* donneroit la moitié de la somme à celui qui Pair* roic trouvée ; elle étoit tombée entre les mains d'un matelot, qui aima mieux faire un gain légitime en se bornant au salaire proposé , que de se rendre coupable d'un vol; car , par un article de l'Alcoran , celui qui conserve une chose perdue & criée publiquement, est déclaré voleur. II confesse donc au crieur qu'il a trouvé la bourse, & s'offre à la rendre en recevant la moitié de ce qu'elle contenoit. Le Marchand parut aussi-tôt; mais charmé de retrouver son argent, il auroit voulu se dégager de sa promesse. Ne le pouvant pas fans quelque prétexte , il eut recours au mensonge. Avec les deux-cents pièces d'or, il prétendoir qu'il y avoit dans la bourse une précieuse émeraude, qu'il redemanda aufiì-tôt au matelot. Celui-ci prit le Ciel & le Prophète à témoin qu'il n'avoit point trouvé d'émeraude ; cependant il n'en fut pas moins conduit devant le Cadi, avec une accusation de vol. Soit injustice ou négligence , le juge déchargea à la vérité le matelot du crime de vol; mais, lut reprochant d'avoir perdu par fà faute un bijou précieux , il le força de rendre les deuxcents pièces d'or au marchand, fans en tirer la récompense. Une sentence fi dure ruinant tout à la fois, l'espérance & l'honneur du pauvre matelot, il en porta sa plainte au Visir, qui la jugea digne de son attention. Toutes les parties furent assignées devant lui. Après avoir entendu le marchand , il demanda au crieur, ce qu'il avoit reçu ordre de publier. Celui-ci ayant déclaré ingénument, qu'on ne lui avoit parlé que des deux-cents pièces dor, le marchand se hâta d'ajouter que s'il n'avoit pas nommé l'émeraude , c'étoit dans la crainte que la bourse, tombant entre les mains de quelque ignorant, qui n'auroit pas connu la valeur de ce bijou, il n'eût été engagé de la garder enappercevant qu'elle étoit d'un grand prix. D'un autre côté, le matelot fit serment qu'il n'avoit trouvé dans la bourse que les deux-cent s pièces d'or.

Jugements Remarquables. IÒ7 Enfin,le Visirrendit cette Sentence:"Puirquele » Marchand a perdu une émeraude avec deux-cents » pièces d'or , Si que le Matelot jure que dans la » bourse qu'il a trouvée, il n'y avoit point l'éme» raude, il est manifeste que la bourse & Cor que » le Matelot a trouvés , rie sont point ce que le >i Marchand a perdu. C'est un autre qui a fait certe » perte : que le Marchand continue donc de faire » crier son or & son émeraude, jusqu'à cc qu'il* J, lui soient rapportés par quelque personne qui ait » la crainte de Dieu. A ségard du Matelot, il gar» dera pendant quarante jours l'or qu'il a trouvé; » Si si celui qui l'a perdu ne se présente pas dans » cet espace, il en jouira légitimement comme «d'un bien qui est à lui » : Pour & Contre. Tome XX.

Un Fermier de Southams, dans le Comté de Warwick , en Angleterre , sut assassiné en revenant chez lui. Le lendemain , un homme vint trouver la femme de ce Fermier, & lui demanda si son mari étoit rentré le soir précédent. Elle répondit que non, Si qu'elle en étoit dans de grandes inquiétudes. Vos inquiétudes , réplique cet homme,ne peuvent être égales aux miennes: car, comme j'étois couché cette nuit, fans être encore endormi , votre mari m'est apparu; il m'a montré plusieurs blessures qu'il avoit reçues sur son corps, & m'a dit qu'il avoit été assassiné par un tel, & que son cadavre avoit été jeté dans une marnière. La Fermière, alarmée, fit des perquisitions; on découvrit la marnière, & l'on y trouva le corps blessé aux endroits que cet homme avoit désignés. Celui que le prétendu revenant avoit accusé, sut saisi & mis entre les mains des Juges, comme violemment soupçonné de meurtre. Son procès sut instruit à Warwick, & les Jurés l'auroient condamné aussi témérairement, que le Juge de Paix l'avoit arrêté, si Lord Raymond, fe principal Juge, n'avoit pas suspendu l'Arrét. Voici ce qu'il dit aux Jurés. Je crois, Messieurs, que vous

io8 Jugements Remarquables. paroissez donner plus de poids su témoignage (Ton revenant qu'il n'en mérite. Je ne veux pas dire qne je fasse beaucoup de cas de ces sortes d'histoires; mais quoi qu'il en soit, nous n'avons aucun droit de fujvre nos inclinations particulières fur ce point. Nous formons un tribunal de justice , & nous devons nous régler fur la loi : or , je ne conno s aucune loi existante qui admette le témoignage d'un revenant; & quand il y en auroit une qui í'admettroit, le revenant ne paroît pas pour faire fa déposition. Huissier, a jouta le Juge, appeliez le revenant. Ce que l'Huissier fit par trois fois, fans qi e le revenant parût, comme on le pense bien. Meflieurs les Jurés,continua leJuge, le prisonnier qui est à la barre, est, suivant le témoignage de gens irréprochables, d'une réputation fans tache, & il n'a point paru,dans le cours des informations, qu'il y ait eu aucune espèce de querel:e entre lui & le mort. Je le crois absolument innocent; &, comme il n'y a aucune preuve contre lui, ni directe, ni indirecte,il doit être renvoyé. Mjìs par plusieurs circonstances qui m'ont frappé dans le procès , je soupçonne fortement la perfonne qui a vu le revenant, d'être le meurtrier; auquel tas il n'est pas difficile de concevoir qu'il ait pu désigner la place des blessures, la manière, &c, fans aucun secours surnaturel. En conséquence des soupçons, je me crois en droit de le faire arrêter, jusqu'à ce que l'on fasse de plus amples informations. Cet honime fut effectivement arrêté. On donna un ordre pour faire des perquisitions dans fa maison , on trouva des preuves de son crime , qu'il avoua lui-même a la fin, & il fut exécuté aux assises suivantes :Papiers Anglois de 1761.

Les mêmes papiers font mention d'un jugement définitif, rendu fur un procès pendant depuis long-temps à une Cour de judicature à Londres, entre les exécuteurs testamentaires du feu Chevalier Jean Bland, Si un gentilhomme Français. Le

Jugements Rbmarquabies. 109 Chevalier Bland étant à Paris, avoitperdu au jeu, trois-cents-cinquante livres sterlings, 4V en avoit emprunté trois-cents pour continuer le jeu. II avoit ensuite tiré une lettre-de-change de sìx-cents-cinquante livres sur lui-même, payable à Londres, mais il mourut dans l'intervalle. Selon les loix d'Ang'eterre , la dette étoit nulle : mais les loix de France font une distinction entre l'argent perdu au jeu , & l'argent emprunté pour le jeu; elles regardent l'argent emprunté pour jouer, comme aussi légitimement dû, que s'il avoit été emprunté pour autre chose. C'est ce qui rendoit la chose délicate. Si , d'un côté, il paroissoit juste d'avoir égard aux loix deFrance,dan$ uneafFairequi s'étoit passée à Paris, on objectoit, de l'autre côté, que le prêteur, ayant accepté le paiement de la créance à Londres , s'étoit soumis par- là , aux loix d'Angleterre. Enfin-, il a été décidé que le contrat, dans son entier , étoit nul; que les héritiers seroient déchargés de trois-cents-cinquante livres perdues au jeu ,mais qu'ils seroient tenus de rembourser les trois-cenrs livres empruntées.

Un mauvais payeur passa une obligation payable à fa volonté : aslìgné devant le Juge, il soutint que sa volonté n'étoitpas encore venue. Hé bien! dit le Juge, qu'on le mette en prison jusqu'à ce qu'elle vienne : elle arriva dans le moment.

Le Maréchal de... rrienoit des Dames à l'Opéra , mais toutes (es loges avoient été retenues. Comme il en vit une remplie par un domestique , qui la gardoit pour un Abbé, il obligea ce domestique, de sortir, & fit entrer sa compagnie dans la loge. L'Abbé arriva peu de temps après, avec des Dames, & sut piqué, comme on le pense bien, de cette violence. Force lui sut néanmoins de céder pour le moment ; mais le lendemain il fit assigner son rival devant le tribunal des Maréchaux de France , & plaidant lui-même fa cause , dit: «Qu'il étoit bien malheureux d'être obligé de' M le plaindre de l'un d'entr'eux, qui, de sa vie,

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JUGES.

Ije Sultan Mahomet Hayant suqu'unCadiavoit commis une injustice , il le fit écorcher tout vif, & donna fa charge à son fils , qu'il fit asseoir suc le tribunal, après y avoir fait étendre la peau sanglante de son père, comme avoit fait autrefois Cambyse, Roi de Perse: Guillet.

Une veuve vint se plaindre à l'Empereur Tbéodoric, de ce qu'ayant depuis trois ans , un procès contre un Sénateur, elle n'avoit pu encore obtenir de jugement. II fit auffi-tôt appeller les Juges. Si vous ne terminez demain cette affaire, leur dit-iJ, je voes jugerai vous-mêmes. Lelendemain la sentence sut rendue. La veuve étant venue remercier le Prince , un cierge allumé à la main , selon U coutume de ce temps-là : Où sont les Juges , dit Tbéodoric? On les amena devant lui. Et pourquoi , poursuivit-il avec indignation , avez-vous prolongé pendant trois ans, une affaire qui ne vous a coûté qu'un jour de discussion? Après ce reproche , il kur fit trancher la tête : Hift. du bas Empire.

On a cité l'aventure d'Elisabeth Canning, comme un exemple des erreurs dans lesquelles peuvent tomber des Juges d'un esprit assez foible pour recevoir les impressions de têtes chaudes & mal conformées. L'auteur qui rapporte cette aventure étoit à Londres lorsqu'elle arriva , en 1753. Elisabeth Canning disparut, pendant un mois, de la maison de ses parents: elle revint maigre, dé- . faite, & n'ayant que des habits délabrés. Eh .'mon Dieu! dans quel itat vous revenez ! Où avez-vous été?d'où venez-vous? que vousest-il arrivé ? —> Liélaslma tante, jepaffois par Morfilds,pour re

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