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14 Harangueurs.

dit compte au Roi, du concours de monde qui étoit venu pendant le jour , & l'on ne manqua pas de parler des harangères. Sa Majesté dit qu'on avoit eu tort de leur refuser la porte, & que leur zèle méritoit qu'on leur laissât voir Monseigneur. Les harangères surent le lendemain matin ce que le Roiavoit dit : elles assemblèrent leur conseil, & une nouvelle députation fut résolue. Aussi-tôt que leurs Excellences furent arrivées à Versailles, & qu'elles se présentèrent à la porte de Monseigneur, on les introduisit en cérémonie, dans son appartement , & l'on fut en avertir le Roi, qui s'y rendit pour entendre leur harangue. Sa Majesté les trouva à genoux devant Monseigneur , qui étoit tout debout, en robe-de-chambre. L'une lui baisoit les pieds, l'autre le bord de fa robe : le Prince souffroit cela patiemment. Pendant que les unes s'occupoient à lui baiser les pieds, une autre disoit fort cordialement : Que serions-nous devenues, si notre cher Dauphin fût mort, nous aurions tout perdu. —Oui, répliqua la quatrième; tu as raison, nous aurions tout perdu ; car notre bon Roi n'auToit jamais pu survivre à son fils , & il seroit sans doute mort de douleur. On admira la politique de cette femme, qui redressoit fa compagne, de peur que le Roi ne fût jaloux de l'affection qu'elle témoignoit à Monseigneur. Sa Majesté ordonna qu'on leur donnât un de ses carrosses pour les promener par-tout, & qu'on leur fît voir tout ce qu'il y a de beau à Versailles. Elles souhaitèrent d'aller entendre vêpres à la Chapelle, & on les plaça toutes les quatre dans un banc de Duchesse. Monseigneur leur fit donner vingt louis, & le Roi autant: après quoi, comblées de biens & d'honneur , le carrosse du Roi les remena à Paris. On leur fit traverser la ville d'un pas d'Ambassadeur, & on les conduisit de ce train-là à la halle, où elles furent rendre compte à tout leur corps de l'heureux succès de leur voyage. On les conduisit ensaite chacune dans fa maison. Le lendemain elles s'assemblèrent

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encore , pour voir à quoi elles emploieroient les quarante louis qu'on leur avoit donnés , & elles délibérèrent de les employer à faire chanter un Te Deum pour la convalescence de Monseigneur: ce qui sut exécuté dans l'Eglise de Saint Eustache: Lettres de Madame Dunoyer.

HISTOIRE.

JLl'histoire est le livre des Rois; c'est leur conseiller le plus fidèle; mais il faut qu'elle soit écrite par des hommes libres &amisde la vérité. I l a touIours existé , & il existe encore en Chine, un tribunal historique, chargé , par une loi sondamentale , de consigner dans les fastes de l'Empire, les vertus & les vices du Monarque régnant. L'EmpereurTai-t-song ordonna un jour à ce tribunal ,de lui montrer l'histoire de son règne.Tu sais, lui dit le Président, que nous donnons un récit exact des vertus & des vices de nos Souverains, & nous ne ferions plus libres de dire la vérité, fi tu jetois les yeux sur nos dépôts. — Quoi! reprit l'Empereur , tu veux transmettre à la postérité l'histoire de ma vie , & tu prétends aussi l'informer de mes défauts , l'inslruire de mes fautes ?—II n'est, répond le Président, ni de mon caractère, ni de la dignité de ma place , d'altérer la vérité : je dirai tout. Si tu fais quelque injustice, tu me feras de la peine, fi tu te rends coupable seulement d'une légère indiscrétion , j'en serai pénétré de douleur ; mais je ne tairai rien : telle est l'exactitude & 1a sévérité des devoirs que m'impose la qualité d'historien, que même il ne m'est pas permis de passer sous silence la conversation que nous avons ensemble. Tai-tsong avoit de l ' élévation dans l'ame :Continue , 'dit-iJ au Président; écris & dis- fans contrainte ,1a vérité. Puissent mes vertusou mes vices contribuer à futilité publique & à ^instruction de mes suc1(5 H I s t o I R s.

cesseurs! Ton tribunal est libre, je le protège, & lui permets d'écrire mon histoire avec la plus grande impartialité : Histoire de la Chine.

L'histoire n'est pas toujours, comme on le pense communément, à la portée des enfants. Voici une anecdote qui le prouve. C'est M. Jean-Jacques Rousseau qui la rapporte dans son traité de VEducation. J'étois, dit-il, allé passer quelques jours à la campagne , chez une bonne mère de famille, qui prenoit grand soin de ses enfants & de leur éducation. Un matin j'étois présent aux leçons de l'aîné : son gouverneur, qui l'avoit très-bien instruit de l'histoire ancienne, reprenant celle d'Alexandre, tomba sur le trait connu du Médecin de Philippe qu'on a mis en tableau , & qui sûrement en valoit bien la peine. Le gouverneur homme de mérite, fit sur l'intrépidité d'Alexandre plusieurs réflexions qui ne me plurent point ; mais j'évitai de les combattre, pour ne pas le décréditer dans l'esprit de son élève. A table on ne manqua pas , selon la méthode française , de faire beaucoup babiller le petit bon-homme. La vivacité naturelle à son âge , &l'attente d'un applaudissement sûr , lui firent débiter mille sottises, tout-à-travers lesquelles partoient de temps en temps quelques mots heureux qui faisoient oublier le reste. Enfin vint l'histoire du Médecin de Philippe:il la raconta fort nettement, & avec beaucoup de grace. Après l'ordinaire tribut d'éloges qu'exigeoit la mère , & qu'attendoit le fils , on raisonna sur ce qu'il avòtt dit. Le plus grand nombre blâma ia rémérité d'Alexandre.; quelques-uns, à l'exemple du gouverneur, admiroient fa fermeté, son courage : ce qui me fit comprendre qu'aucun de ceux qui étoient présents, ne voyoit en quoi consistoit la véritable beauté de ce trait. Pour moi, leur disje, il me paroît que s'il y a le moindre conrage, la moindre fermeté dans l'action d'Alexandre , elle n'est qu'une extravagance. Alors tout le monde se réunit, & convint quec'étoit une extravagance.

J'allois H i s T o r R E. ty

J'aIIois répondre & m'écliauff;r, quand une femme, qui étoit à côté de moi, & qui n'avoit pas ouvert la bouche, se pencha vers mon oreille, & medit tout bas : Tais toi, Jean-Jacques, ils ne t'entendront pas. Je la regardii, je sus frappé-, & je me tus. Après le dîner, soupçonnant sur plusieurs indices, que mon jeune Docteur n'avoit rien compris du tout à l'histoire qu'il avoit si bien racontée, je le pris par la main, je fis avec lui un tour du parc, & l'ayant questionné tout à mon aise, je trouvai qu'il admiroit plus que personne le courage si vanté d'Alexandre: mais savez-vous où if voyoit ce courage? uniquement dans celui d'avaler d'un seul trait, un breuvage d'un mauvais goût, fans hésiter, sans marquer la moindre répugnance. Le pauvre enfant, à qui l'on avoit fait prendre médecine , il n'y avoit pas quinze jours, & qui nel'avoit prise qu'avec une peine infinie, en avoit encore le déboire à la bouche. La mort, l'empoisonnement ne passoient dans son esprit que pour des sensations désagréables, & il ne concevoit pas pour lui d'autre poison, que du séné. Cependant il faut avouer que la fermeté du héros avoit fait une grande impression sur son jeune cœur, & qu'à la première médecine qu'il lui faudroit avaler, il avoit bien résolu d'être un Alexandre. Sans entrer dans des éclaircissements, qui paffoient évidemment fa portée, je le confirmai dans ces dispositions louables, & je m'en retournai,riant en moimême de la haute sagesse des pères & des maîtres, qui pensent apprendre l'histoire aux enfants. Quelques lecteurs , mécontents du Tais-tois, Jean-Jacques, demanderont, je le prévois ,ceque je trouve enfin de si beau dans l'action d'Alexandre ? Insortunés ! s'il faut vous le dire, comment le comprendrez-vous? C'est qu'Alexandre croyoit à la vertu; c'est qu'il y croyoit sur fa tête, sur fa propre vie; c'est que fa grande ame étoit faite pour y croire. O que cette médecine avalée étoit une belle profession de foi ! Non , jamais mortel n'en 'Tome II. B

Histoire.

fit une fi sublime: s'il est quelque moderne Alexandre, qu'on me le montre à de pareils traits.

La curiosité inquiète des hommes cherche des détails dans les histoires, & ne trouve que trop de plumes disposées à la servir & à la tromper. On représentoit à un historien du dernier siècle ( Varillas) connu par ses mensonges, qu'il avoit altéré la vérité de la narration d'un fait : Cela se peut, àh-\\,mais qu'importe ? le fait n'est-il pas mieux tel que je l'ai raconté?

Un autre ( l'Abbé de Vertot ) avoit un siège fameux à décrire; les mémoires, qu'il attendoit, ayant tardé trop long-temps, il écrivit l'histoire du siége, moitié d'après lepeu qu'il en savoit, moitié d'après son imagination; cfc par malheur, les détails qu'il en donne, sont, pour le moins , aufïï intéressants que s'ils étoient vrais. Les mémoires arrivèrent enfin : J'en suis fâché, dit-il, mais mon siège est fait. Voyez les Réflexions sur l'histoire, & sur les différentes manières de l'écrire, par M. d'Alercbert.

HISTORIETTE.

Jpetite Histoire, où l'on rapporte quelque évènement particulier, quelquefois galant, mais ordinairement plaisant,& qui s'éloigne, par conséquent, de la gravité de l'histoire. L'hifloriettediffère du conre , en ce que celui-ci est ordinairement fabriqué à plaisir , au-Iicu que l'historiette est un de ces petits faits qu'un historien sème quelquefois dans le cours d'une histoire, soit pour reposer son lecteur, soit pour fiire connoître plus particulièrement les mœurs & le caractère d'une nation , ou de différents personnages.

Rome, qui depuis long-temjs avoit perdu l'b*bitude de voir des triomphes, en vit un sous le règne de Théodose, d'une espèce toute nouvelle,

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