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306 S o't t I s E.

au laquais de son voisin : Donner-moi à boire , je vous prie de me donner à boire, ou faites-moi boire. Une Dame ayant été prise pour juge, leur dit: n Messieurs, des gens bien nés & bien élevés » comme vous, doivent dire , ce me semble : Je » vous prie , Monfieur, de me mener boire. »

Un Financier, fort sot & fort impertinent ( car l'un sans l'autre ne va guère) , se trouvoit à table avec un savant : il paroissoit surpris de ce que cet homme de lettres ne se refusoit point aux morceaux délicats qu'on lui présentoit. Eh! quoi , disoit-il, les Philofophes usent-ilj de ces friandises? Et pourquoi non? lui répondit le savant, vous imaginezvous que la nature n'ait produit les bonnes choses que pour les ignorants?

-i SOY&R D S ET MUETS.

Í-jn Philosophe, habile observateur,desiroit de savoir qaerfes idées feroit naître dans un fourd & muet de naissance, le davessin oculaire du P. Castel. II le mena un jour voir cette ingénieuse machine. Ce sourd n'eur pas plus tôt apperçu le jeu rapide & varié des éventails du P. Castel , qu'il tomba dans uneJprte d'^dnyratiort,. Quel étoit Telbndement de fa, furprise î Que.peofoit-il? II s'jrnagina 'que ceg'étoê inventeur «toit sourtj & rruet aussi; que fort davessin lui servoít'à converser avec les autres hommes; que chaque nuance avoit fur le clavier, la valeur.d'une.dés lettres de l'alphahet, & qu'à l'aide des touches, & deTagilité des doigts* ÍJl combinoit ces !ettres,& en íòrmoif des mots i des 'phrases ;eçrm, tout uú discours en couleurs. Cette 4déé lili en fuggéra une jutte: il crut que la musique étòif un fiçon particulière de communiquer la-pensée, St quèles instruments, les vielles , les violons, les'trompettes étoient, entre nos mai ni, tfautres organes dê Iá' parole. Viwìi bien là, SoURDs Et MUEtS. 3Ò7

dira-t-on , le système d'Un homme qui n'avoít jámais entendu ni instrument, ni musique. NTîliïque l'on considère que ce système, q»i est évide'mméat faux pour tout autre, est presquedémontr'épour un fourd & muet. Lorsque ee fourd se rappelle l'at^ tention que nous donnons à la musique, & à ceuX qui jouent d'un instrument, les signes de joieoa de tristesse qui se peignent sur nos visages & dans nos gestes, quand nousisommes frappés d'une belle harmonie, & qu'il compare-ces effets, avec ceux; du discours & tfes autres objets extérieurs, comment peut-il imaginer qu'il n'y a pas de bons sens dans les sons, quelque chose que te pufsse être , '& que ni les voix, nì lès instruments ne réveillent en nous aucune perception distincte? N'est-ce pas là , ajoute' l'obfervateur ingénieux, tme fideife image de nos pensées, de nos raisonnements, de nos systèmes, en un mot , dfrrios concerts qui ont -fait de la réputation I tant de Philosophes? Tou<es les fois qu'ils ont jugé des choses , qqi , poiifc être bien comprises, íembloient demander uii -organe qui leur manquoit, ce qui leur est souvent arrivé, ils ont montré^inoftw-de sagacité, & ffe sont trouvés plus loin de la vérité , que ce sourd & muet. ""'<- "'

t - ;Le sourd & muet de naiflance ,dont parle notre ^observateur, ne manquort pas d'esprit, &t avoft le geste expr rffif; -&- il rapporte à ce sujet, le fait fui-Varit. « Jejouoisun jour, aux échecs, &le muet me » regardoit jouer ; mon adversaire me réduisit danS »'une position embarrassante. le muet s'en apper}, çut à merveille, & croyant la partie perdue, 41 » feima les yeux, ifiçkma la tête, &'lafssa tombe* ^fts bi-áis'; 'signes pif lefquéls il m'annonçtittqo'il :««è tenoit pour mat tiurriort» Remarquez en pàP'í^fint, combien la íangoedes gestes'est roéiapho«;rîque. Je crus d'abord qu'il avoit raison; cepen'» dant, comme le cobp étoit composé, Si que je n n'avois pas épuisé' les combinaisons , je ne me ~» preffbis pas de céder^ & je me mis ^ chercber 308 Sourds Et Muhts.

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» une ressource. L'avisdu muet étoit toujours^ull »n'y en avoit point; ce qu'il disoit très-claire»ment, en secouant la tête, & en remettant les » Pièces perdues sur l'échiquier. Son exemple in» vita les autres spectateurs à parler sur le coup; » & on l'examina; & à force d'essayer de mauvais J, expédients, on en découvrit on bon. Je ne manJ, quai pas de m'en servir, & de faire entendre au i J, muet qu'il s'étoit trompé, & que je sortirois » d'embarras malgré son avis. Mais lui, me mon» trant du doigt tous les spectateurs les uns après ,,les autres , & faisant en même-temps un petit » mouvement des lèvres ,1 qu'il accompagna d'un ?, grand mouvement de ses deux bras qui alloient » & venoient dans la direction de la porte & des ji tables, me répondit qu'il y avoit peu de mérite >i à être serti du mauvais pas où j'étois , avec les » conseils du. tiers, du quart Si des pajfanfs ; ce que tt ses gestes signifioient fi clairement, que person» ne ne s'y trompa, & que ^'expression populaire, Cònsutter U tiers tle quart b les passants , vint à t$ plusieurs en même-temps : ainsi bonne ou mau«vaise , notre muet raconta- cette expression en ,;gesles.„: t- t-f •' .

II n y auroit peut-être pas de meilleur juge da Jangagefias-gestes, & ertgénér«l du jeu'de théatre, qu'un sourd. Le même observateur rapporte une .expérience qu'il a faite, & dont il avoue avoir tiré plus de lumière sur les mouvements & les gestes, que de toutes les lectures du monde. Un jour qu'on jouoit une pièce qu'il connpissojt ,il alla à la comédie, aux troisièmes loges; car plus il étoit éloigné -ides .acteurs, mieux;il éfoi*. nta'cé pour son expérience. Aussi-iôt-que la toile tut levée & le moment .venu où tous les autres spectateurs se disposoient i écouter, il mit ses doigts dans ses oreilles, non fans quelque étonnement de la part de ceux qui J'epvironnoient. II |es tenoit opiniâtrément bouchées , tant que .'act.on & le jeu de l'acteur lui parpiflòiei.t d'accord avec le distours qu'il se rappel: SoU R: N o I S, 309

loir. II n'écoutoit que quand il étoit dérouté par les gestes, ou qu'il croyoit lêtre. On avouera ici j avec nórre observateur, qu'il y a bien peu de comédiens en état de soutenir une pareille épreuve;

M. le Sage, auteur de Gilblas, & de plusieurs pièces de théatre, étoit devenu absolument sourd dans sa vieillesse , cependant il ne discontinuoit , point d'aller à la représentation de ses pièces, il n'en perdoit presque pas un mot; il disoit même qu'il n'avoit jamais mieux jugé ni du jeu , ni de ses pièces, que depuis qu'il n'entendoit plus les Acteurs.. -

'[J . ' S O U R N O I.S.

11 est rjêcértains caractères, tel que celui du sournois, qui demandent à être mis en scène pour être j>eints avecsuçfès. Deux contes trés-naïfs, l'un de Rabelais, & l'autre de Scarron , nous présentent cette manière de peindre.; Nous les rapporterons ici. On pourra peut-être prendre plaisir à les paralìéliser, dirojt maître François.'

« En une nauf ou navire, étoit la (aciturnien, }t songe creux 8c pal;igiiement intentionné Panurvge-;$n- ce meme. navire étoit un marchand de iKtnomons, nommé Dtnde-nault, homme gaillard, ráfllard, grand^bleur,. Si dégoiseur de gausse» ries , lequel voyoit Panu*ge tout debiffé de mine, '»-'& mal en point d'accoutrement, déhoufìllé de ',j chevelure, veste délabrée,-aiguillettes rompues, '» boutons interminantSjChausses pendantes,.& lu» nettes pendues au bonnet. Xe marchand* donc » s'émancipa en gausseries sur chaque pièce d'icelni «accoutrement, mais spécialement sur ses Jucet»tes, lui disant avoir su, pajf -tradition vulgaire , J, que tout homme arborant lunettes, fut.toujours vmal voulu .des femmes étrangères, & vilipendé de fienne domestique,fur lesquels prognostics,

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