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NOTICE.

La pièce des Fâcheux fait doublement époque: elle se rattache à un des événements les plus graves du temps, la disgrâce du surintendant Foucquet; elle est de plus la première de ces comédies-ballets que Molière lui-même dans son avertissement signale comme « un mélange.... nouveau pour nos théâtres. » Si cette innovation, si goûtée surtout par le Roi et par les courtisans, nous laisse assez indifférents, n'oublions pas que ces improvisations destinées aux fêtes de la cour devinrent peut-être pour Molière son premier et son plus sûr titre à la faveur royale, et qu'indépendamment de leur mérite propre, elles eurent cet avantage d'assurer à ses chefs-d'ouvre une protection dont ils ne pouvaient se passer.

« Il n'y a personne, dit Molière, qui ne sache pour quelle réjouissance la pièce fut composée ; et cette fête a fait un tel éclat, qu'il n'est pas nécessaire d'en parler, » Cette fête, d'une splendeur toute royale, offerte par Foucquet au Roi dans sa maison de Vaux, et sur laquelle il comptait sans doute pour raffermir son crédit ébranlé, consomma peut-être sa ruine. L'irritation que causaient à Louis XIV «la vue des vastes établissements que cet homme avait projetés, et les insolentes acquisitions qu'il avait faites, » est avouée dans un fragment des Mémoires de Louis XIV'; et parmi ces fastueuses dépenses qu'il lui reproche avec amertume, il comprenait sans doute cette fête même que suivit, dix-neuf jours plus tard, l'arrestation du Surintendant.

Tout le monde avait été ébloui de ces splendeurs, et rien

1. Mémoires de Louis XIV, édition de M. Charles Dreyss, Paris, Didier, 1860, tome II, Appendice, Copie d'un fragment de Pellisson pour les mémoires de 1661, p. 524.

ne pouvait faire prévoir le tragique événement qui se préparait. L'organe officiel de la cour, la Gazette, avait rendu compte en termes pompeux de la réception faite au Roi par Foucquet et de la satisfaction merveilleuse que le Roi avait éprouvée; elle disait dans son numéro du 20 août 1661 :

« De Fontainebleau, le 18 août. - Hier, le Roi, ayant avec lui dans sa calèche Monsieur, la comtesse d’Armagnac, la duchesse de Valentinois, et la comtesse de Guiche, alla à Vaux : comme aussi la Reine mère accompagnée dans son carrosse de plusieurs dames, et Madame, pareillement, en litière. Cette auguste compagnie et sa suite, composée de la plupart des seigneurs et dames de la cour, y fut traitée par le surintendant des finances avec toute la magnificence imaginable, la bonne chère ayant été accompagnée du divertissement d'un fort agréable ballet, de la comédie, et d'une infinité de feux d'artifice dans les jardins de celte belle et charmante maison, de manière que ce superbe régal se trouva assorti de tout ce qui se peut souhaiter dans les plus délicieux, et que Leurs Majestés, qui n'en partirent qu'à deux heures après minuit, à la clarté de grand nombre de flambeaux, témoignèrent en être merveilleusement satisfaites^. »

Quelques jours plus tard, la Gazette date aussi de Fontainebleau la nouvelle suivante : «Le 6 (septembre), on reçut nouvelles que le sieur Foucquet, surintendant des finances, avoit été, le jour précédent, arrêté à Nantes, par ordre de Sa Majesté ? » Le confident habituel de Foucquet, celui qui avait contribué à la fête de Vaux en écrivant le Prologue des Fâcheux, Pellisson, avait été arrêté aussi le même jour. Il ne sortit de prison qu'en 1666. Nous remarquerons à l'honneur de Molière qu'en imprimant sa pièce, it rappelait, à la fin de l'avertissement, que Pellisson était l'auteur de ce prologue, tout à la louange du Roi.

Nous n'avons à insister ni sur un événement qui appartient

1. Gazette du 20 août 1661. La jeune Reine, comme on le voit, n'assistait

pas à cette fête : « Elle étoit demeurée à Fontainebleau pour une affaire fort importante : tu vois bien que j'entends parler de sa grossesse. » (Lettre de la Fontaine à Maucroix du 22 août 1661.)

2. Gazette du 10 septembre 1661. – 3. Voyez ci-après, p. 31.

à l'histoire, ni sur les détails de cette fête de Vaux : elle a été racontée par un des témoins, la Fontaine, dans une lettre que nous donnons en appendice. Mais ce qu'il importe de constater, c'est que les préventions que Louis XIV pouvait conserver à l'égard de quelques gens de lettres protégés par Foucquet ne s'étendirent ni à Molière lui-même ni à la pièce qui avait figuré dans cette fête. La Grange nous apprend que, quelques jours après, les Fâcheux furent représentés deux fois devant la cour à Fontainebleau, « la première fois, le 25 août, le jour même de la fête du Roi, comme on sait. La Gazette mentionne cette représentation d'une façon qui nous semble caractéristique, en disant que le 25 « la cour eut.... le divertissement.... du ballet que l'on avoit dansé à Vaux en présence du Roi'. » Il paraît que pour la Gazette, les Fâcheux étaient un ballet, et rien de plus. Du moins, dans sa malveillance pour Molière, elle affectait de le croire ; on aura remarqué sans doute que, dans son récit de la fête de Vaux, cité précédemment, elle parle d'un fort agréable ballet, et se borne à mentionner la comédie sans épithète d'aucune sorte.

Les ballets étaient en effet, à cette date, le goût dominant du Roi. Il venait, en mars 1661, d'instituer une Académie royale de danse, composée de treize maîtres à danser, « des plus expérimentés audit art. » En mêlant à ses comédies composées pour la cour des intermèdes de danse, Molière risquait une innovation dont il eut lieu de s'applaudir. Il n'est pas bien sûr que l'on puisse, comme il le dit, en « chercher quelques autorités dans l'antiquité. » Mais, en 1661, tout le monde trouva ce « mélange » agréable, et nous venons de voir que ce qui est devenu pour nous un accessoire insignifiant, pouvait, à la rigueur, sembler à quelques-uns la partie importante de la pièce.

C'est aussi ornée de ces « agréments: » que la pièce fut repré

1. Gazette du 3 septembre 1661.
2. Voyez au vers 198 des Fácheur, la fin de la note.

3. C'est l'expression consacrée dans les registres de la Comédie, et plus tard aussi dans les journaux littéraires, pour désigner les divertissements mêlés aux comédies de Molière. Ainsi on a soin de mentionner si Pourceaugnac a été joué avec ou sans « tous ses agréments. »

sentée, avec l'École des maris, chez Monsieur, le 26 novembre, puis devant le public, pour qui, à cette date et dix ans avant l'établissement de l'Opéra, les ballets, dont le spectacle avait été jusque-là réservé à la cour, étaient une véritable nouveauté.

Mais nous n'avons pas à nous occuper ici du ballet, auquel Molière paraît avoir été, cette fois, plus étranger qu'il ne le fut depuis aux intermèdes mêlés à quelques autres de ses pièces. Loret nous apprend que le

.... Ballet fut composé
Par Beauchamp, danseur fort prisé,
Et dansé de la belle sorte
Par les Messieurs de son escorte,
Et même où le sieur d'Olivet,
Digne d'avoir quelque brevet
Et fameux en cette contrée,

A fait mainte agréable entrée". Après avoir ajouté que d'Olivet était un des treize nouveaux académiciens de l'Académie royale de danse, et que les décors de la pièce avaient été composés par Lebrun, nous n'avons plus qu'à nous occuper de la comédie elle-même, dont tous ces accessoires relevaient le mérite aux yeux des contemporains.

On n'a pas manqué de revendiquer, soit pour l'Espagne, soit pour l'Italie, l'honneur d'avoir fourni à Molière le sujet de sa pièce. « Tout le plan des Facheux, dit M. Édouard Fournier, est pris d'un intermède des comédiens d'Espagne 2. » Nous ne connaissons pas cet intermède ; mais il paraît que ce plan, assez simple, appartenait aussi à d'autres. Car l'auteur du Livre sans nom le réclame pour les Italiens. « Scaramouche interrompu dans ses amours a produit, dit-il, ses Fâcheux. » Cette comédie est sans doute la même que celle dont parle Mlle Pois

1. La Muse historique, lettre du 20 août 1661. Voyez encore la note du vers 198 des Facheux.

2. Revue des Provinces, tome IV, septembre 1864, p. 493.

3. Livre sans nom, divisé en cinq dialogues, volume anonyme, que l'on attribue à Cotolendi, Paris, Michel Brunet, 1695, p. 6 et 7. son, la fille de du Croisy, dans la lettre, souvent citée, que publia le Mercure en 1740'; jouée en 1716, la pièce était restée au répertoire du théâtre italien. C'était, selon le Dictionnaire des Théâtres de Paris des frères Parfaict, un simple canevas?, dont le Mercure de France (mai 1740, p. 995) donne l'analyse, après en avoir annoncé la reprise, en cinq actes, sur le théâtre des comédiens italiens. Pantalon est amoureux de Flaminia qui ne l'aime point, et qui charge son valet Scapin de la débarrasser de ces poursuites. « Pantalon demande par grâce à sa maîtresse qu'il puisse du moins la voir un jour en particulier, n'ayant pas encore été chez elle ; Flaminia lui donne un rendez-vous, auquel Pantalon se propose bien de ne pas manquer. Quand il est prêt de s'y rendre, Scapin envoie à Pantalon différentes personnes, sous différents déguisements, et sous des prétextes frivoles, pour amuser le bonhomme. Ces importuns l'obsèdent et l'amusent si fort, malgré l'envie qu'il a de se débarrasser d'eux, qu'ils lui font manquer l'heure du rendez-vous, ce qui occasionne la rupture de Pantalon avec sa maîtresse. »

En supposant toujours que le canevas italien soit antérieur aux Fâcheux, on voit combien il diffère de la pièce de Molière. D'abord ici la victime des Fâcheux est, non pas le

personnage intéressant, mais au contraire le personnage sacrifié; de plus tous ces prétendus importuns le sont volontairement : or le côté comique des Fâcheux de Molière, c'est préci

1. « L'opinion la plus reçue sur la comédie des Facheux est que Molière en a tiré le sujet d'une ancienne comédie italienne, intitulée : le Case svaligiate ou gl'Interrompimenti di Pantaleone. C'est la même comédie que nous avons vu jouer par les comédiens italiens de l'Hôtel de Bourgogne d'aujourd'hui, sous le titre d'Arlequin dévaliseur de maisons. » (Lettre sur la vie et les ouvrages de Molière et sur les comédiens de son temps, dans le Mercure de France de mai 1740, p. 840. Voyez, sur l'auteur présumé de cette lettre, les frères Parfaict, tome X, p. 86, et tome XIII, p. 295 et 296.)

2. ( Pantalon amant malheureux ou Arlequin devaliseur de maisons (la Casa svaligiata), canevas italien, en trois actes, représenté pour la première fois le mercredi 27 mai 1716. » (Tome IV, 1767, p. 67.) On voit que les auteurs de ce dictionnaire considèrent ce canevas comme une pièce nouvelle en 1716.

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