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certain que les populations laborieuses de l'Ouganda développeront leurs exportations, que les cultures (riz, coton, tabac) introduites chez elles prospéreront, que les vapeurs lancés par les Anglais sur le Victoria-Nyanza apporteront des marchandises au chemin de fer, que dans tout le Protectorat la voie ferrée sera, comme toujours, un incomparable instrument de colonisation. Mais les indigènes paraissent dans l'ensemble trop peu nombreux et dans un état de civilisation encore trop fruste, le territoire trop dépourvu de richesses naturelles pour que ce coûteux railway puisse promptement payer ses frais d'établissement. Longtemps, sans doute, il demeurera par excellence une cuvre impériale.

AFRIQUE ORIENTALE ALLEMANDE

C'est leur longue expérience des affaires coloniales, et leur connaissance parfaite des nécessités de la colonisation qui ont suggéré aux Anglais la construction de leur chemin de fer de l'Afrique orientale. Or, comme on l'a dit excellem ment', « on « ne s'improvise pas à la dernière heure puissance coloniale a et il ne faut pas en ces matières attendre ni la nécessité, ni a même la mode ». Les Allemands, tard venus de la colonisation, se sont fait attribuer en Afrique d'immenses territoires : ils apportent une lenteur incroyable à les mettre en valeur.

L'Afrique Orientale Allemande (Deutsch Ost-Afrika), voisine de l'Afrique Orientale Anglaise, menant comme elle au lac Victoria, touchant de plus au Tanganyika et au Nyassa, limitrophe du bassin du Congo, semblait réunir les éléments d'une exploitation assez rapide. La côte a plusieurs bons ports, Tanga, Bagamoyo, Dar-es-Salam, Kiloa, Lindi; ils sont capables de remplacer dans une certaine mesure la grande ville par excellence de la région et le centre traditionnel du commerce, Zanzibar. L'hinterland, tout en participant à la nature géologique du protectorat anglais voisin, contient une population assez nombreuse (3 à 4 millions d'individus), un étagement précieux de zones élevées, qui diversifie la flore et les cultures, un climat régi par la mousson, qui lui vaut une heureuse alternance des saisons, enfin des régions d'une richesse certaine comme l'Ousagara, l'Ousambara?. Aussi de bonne heure des

1 MARCEL DUBOIS. Systèmes coloniaux et peuples colonisateurs, Paris, 1893, in-8°, p. 230.

2 OSCAR Bauman. Usambara und seine Nachbargebiete, Berlin, 1891, in-80.

explorateurs, des ingénieurs, des publicistes y prônèrent-ils la construction d'un chemin de fer.

On élabora beaucoup de superbes plans, on travailla peu à les réaliser. Comme les trois lacs Victoria, Tanganyika, Nyassa, peuvent être chacun l'objectif d'un chemin de fer, on conçut trois grands projets. Mais, si habiles qu’aient été certains coloniaux, si bien menées qu'aient été les campagnes de presse, le public allemand ne s'enthousiasma pas. Comme il n'a pas de traditions coloniales, comme les intérêts vitaux de sa grandeur nationale ou de son commerce ne sont pas dans ses possessions d'Afrique, il a toujours montré, il montre encore une sorte d'indifférence pour les entreprises coloniales ?. Des Compagnies se constituèrent, auxquelles les actionnaires firent défaut. En 1899, l'Etat dut racheter l'une d'elles, la seule qui eût construit un tronçon de ligne. Aux autres, le Reichstag, peu confiant dans l'avenir de la colonie, a longtemps hésité à accorder une garantie d'intérêt de l'Etat. Si partisan de l'expansion coloniale de ses sujets que soit Guillaume II, il n'a pas osé dans ces questions prendre vis-à-vis du Reichstag l'attitude hardie qu'il eut dans l'affaire du « Mittelland-Kanal ». Aussi bien ses préférences coloniales semblent-elles aller plutôt vers cette péninsule du Chantoung, qui dès aujourd'hui est un marché excellent pour le commerce germanique. Enfin tout le monde sentait en Allemagne que le chemin de ser projeté n'était qu'une « affaire » : la grandeur de la nation, le maintien de son empire d'outre-mer n'étaient pas directement intéressés à cette création, comme la Grande-Bretagne l'avait été tout entière à l'établissement de l'Uganda Railway.

Aussi les entreprises sont-elles presque toutes demeurées à l'état de programmes. La ligne de l'Ousambara, la première décidée, a été commencée en 1892 par une Compagnie privée. Ce chemin de fer, à voie de 1 mètre, était destiné à atteindre le Victoria Nyanza. Mais la Compagnie, faute d'expérience, crut possible de ménager à un chemin africain les mêmes rampes, les mêmes courbes qu'aux chemins de fer du Reich. Elle ne prévit l'action ni des insectes, ni des pluies sur les

d'efforts, le plus clair de ses capitaux à des travaux d'entretien et de réfection des 40 kilomètres qu'elle avait construits. Le gouvernement dut intervenir pour sauver de la ruine ce pre

1 H. Hauser. Colonies allemandes, impériales et spontanées, Paris, 1900, in-8°.

2 Le refus du Reichstag d'accorder au gouvernement les crédits nécessaires à la création d'un ministère des Colonies vient, il y a quelques semaines, de donner une preuve nouvelle de cette indifférence.

mier et pénible essai. C'est lui qui a poussé un peu plus avant les travaux. En 1903, la ligne atteignait Korogoué, à 128 kilomètres de Tanga, le point initial sur la côte: 6 millions et demi de francs avaient été dépensés et le trafic en 1903 a payé à peine le tiers des seuls frais d'exploitation. Du reste, la construction rapide du railway de l'Ouganda a déçu profondément ceux qui avaient espéré attirer vers un port allemand le commerce de la région du Victoria. Aujourd'hui il ne paraît plus qu'il soit question de prolonger la ligne au delà de Monbo, à quelques kilomètres de Korogoué.

En revanche, les Allemands songent à créer une longue voie de Dar-es-Salam au Tanganyika par Tabora, le Deutsch Ostafrikanische Centralbahn (1.400 à 1.500 kilomètres). Le 16 juin 1904, le Reichstag a accordé la garantie du gouvernement impérial à la Société chargée de construire le premier tronçon de cette voie. Un projet ou plutôt des projets sont égalementà l'étude pour relier le Nyassa à l'un des ports méridionaux de la colonie'. Toutefois l'on paraît assez peu pressé d'aboutir. D'après les derniers devis, et bien qu'il ne s'agisse que d'un chemin de fer à voie de 1 mètre, on estime qu'il faudra quatre ou cinq ans pour que le rail, partant de Dar-es-Salam, atteigne Mrogoro, à 230 kilomètres. On toucherait aux grands lacs dans vingt-cinq ans environ. En attendant, les Anglais auront peut-être capté tout le commerce de la région du Victoria, leur chemin de fer de la Rhodésia aura pénétré dans le Nyassaland, la voie ferrée du Chiré qu'ils construisent d'accord avec le Portugal et celle du Nyassa à la côte, dont ils feront les frais en territoire portugais, seront probablement achevées, les Belges auront réuni le Tanganyika au réseau navigable du Congo.

Il est curieux d'observer que l'Allemagne, qui a donné depuis trente ans le spectacle d'un grand essor industriel et commercial, se refuse en quelque sorte à admettre que la course au rail est une des conditions essentielles de la mise en valeur des domaines coloniaux africains.

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RENSEIGNEMENTS POLITIQUES

I. – EUROPE.

France. Discours de M. G. Leygues, ministre des Colonies, au banquet de clôture du Congrès colonial. — Le Congrès colonial de 1906 s'est terminé par un grand banquet qui a eu lieu le vendredi soir, 6 juillet, au Palais d'Orsay, sous la présidence de M. G. Leygues, ministre des Colonies. Au dessert, des discours ont été prononcés par M. François Deloncle, qui a résumé les travaux du Congrès, par le ministre de Chine, S. E. Liou-Che-Choun, et par M. G. Leygues. Nous reproduisons ici en entier les déclarations du ministre des Colonies, parce qu'elles constituent, en termes très élevés et très éloquents, un véritable programme de gouvernement et d'administration coloniale.

Après avoir levé son verre en l'honneur du Président de la République et avoir félicité les organisateurs du Congrès, M. Leygues a continué ainsi :

Messieurs, Je ne mérite pas tant de louanges; mais ce que je peux dire, c'est que j'apporte à la direction de mon département une bonne volonté que rien ne lassera, une foi profonde dans la beauté et la grandeur de l'æuvre à laquelle je suis attaché, un désir ardent de donner une impulsion nouvelle à la colonisation en la débarrassant des entraves qui paralysent encore son essor, en lui assurant par une administration vigilante et active, par de bonnes finances et par une justice régulière, les garanties en dehors desquelles il n'y a que déception et impuissance.

Après avoir dirigé le ministère de l'Intérieur et le ministère de l'Instruction publique, je considère comme un honneur de diriger le ministère des Colonies, parce qu'aucun département ministériel n'ouvre un champ plus vaste à l'activité nationale.

Les heures difficiles sont passées pour la colonisation. L'heure des récriminations est close : les partis politiques ont renoncé à ne voir dans les questions coloniales que des thèses à polémique ou des moyens d'opposition. Tout le monde reconnait maintenant que l'œuvre coloniale est une cuvre utile et féconde, mais encore de longue haleine, qu'il faut juger non sur ses résultats immédiats, mais sur ses conséquences d'avenir.

Toutes les nations colonisatrices ont connu les mêmes déceptions et les mêmes tâtonnements. La plus grande de toutes, l'Angleterre, s'est heurtée, à ses débuts, à de vives résistances. A l'heure où elle s'installait aux Indes, il s'est trouvé des hommes d'Etat pour conseiller à l'Angleterre

d'abandonner ce magnifique empire, sous prétexte qu'il ne serait pour elle qu'une source de difficultés et une cause de ruine.

Ces plaintes, ces critiques, nous les avons entendues quand nous nous sommes établis en Tunisie, en Indo-Chine, à Madagascar, quand nous avons voulu organiser le Congo. On se les rappelle à peine aujourd'hui.' Le temps a accompli son cuvre, et il n'a pas l'allu un quart de siècle pour doter la France d'un empire qui ne compte pas moins de 50 millions d'âmes.

Dans cette vaste entreprise, le concours du pays n'a jamais fait défaut au gouvernement. Le pays pressentait tout le bien matériel et moral qu'il en devait retirer. Le profit matériel n'est plus contestable. Le bien moral fut immense. Au lendemain de 1870, la politique coloniale retrempa les énergies, releva les courages, ralluma dans les âmes le goût de l'action et de la vie. Elle permit de démontrer que malgré nos épreuves, nous avions conservé encore assez de confiance en nous-mêmes pour tenter et mener à bonne fin les plus grandes entreprises. Et le monde, surpris, vit le chêne foudroyé reverdir et étendre ses rameaux rajeunis sur des terres qui n'avaient jamais connu la douceur de son ombre.

L'euvre coloniale est âpre et rude, mais il n'en est pas de plus passionnante ni de plus belle. Coloniser, c'est se mettre en contact avec des races et des civilisations nouvelles; c'est se plier aux exigences des milieux et des climats ; c'est se mesurer avec la complexité des problèmes que soulève la diversité infinie de la nature et de la vie; c'est se renouveler en créant; c'est accroître le capital national et le capital universel, en allumant sur tous les points du globe de nouveaux foyers d'activité, d'espérance et de force ; c'est accomplir l'ouvre de solidarité humaine la plus haute, car la colonisation qui n'aurait pas pour but et pour résultat d'élever en dignité, en moralité et en bien-être les peuples qu'elle pénètre serait une æuvre grossière et brutale, indigne d'une grande nation.

Mais les sacrifices que consent la métropole ne doivent pas être perdus. Si généreuse que soit une nation, elle a son avenir à sauvegarder, son existence à défendre; elle doit mesurer son effort à ses forces et calculer dans ses entreprises politiques et économiques les avantages qu'elle en peut retirer.

Les colonies sont à la fois des centres de production où la métropole doit puiser de plus en plus les denrées et les matières premières qui lui manquent, et de riches marchés ouverts au commerce et à l'industrie nationaux. Le premier de nos devoirs est de mettre en valeur notre domaine colonial, d'organiser l'utilisation des richesses agricoles, minières et forestières qu'il recèle. Par là nous atteindrons un double but : d'abord nous enrichirons nos colonies et nous-mêmes; ensuite nous consolide. rons nos positions, nous fortifierons notre possession, La possession d'un

ne possède effectivement un pays que lorsqu'on lui assure le calme, l'ordre et le bien-être.

Nous ferons régner le calme, l'ordre et le bien-être dans notre domaine d'outre-mer en y pratiquant une politique large, haute et qui s'inspirera du sentiment véritable de la liberté.

Je m'explique.
L'assimilation est une erreur funeste. Il y faut renoncer pour toujours.

Il y a, dans le génie des diverses races qui peuplent la terre, des équivalences, mais il n'y a pas identité. Dès lors, pourquoi vouloir imposer nos habitudes d'esprit, nos goûts, nos meurs et nos lois à des peuples pour

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