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DIPLOMATIQUES ET COLONIALES

LA POLITIQUE ÉTRANGÈRE DE L'AUTRICHE-HONGRIE

ET LA HONGRIE

Vienne, juillet 1906.

Les attaques contre le comte Goluchowski à la Délégation hongroise et

le pacte conclu entre la couronne et la coalition ; le vote par la Délégation des motions Saghy et Szivak et les exigences nationales de la Hongrie ; la politique d'entente des Hongrois avec les Etats balkaniques et les critiques de la politique autrichienne; les appréciations de l'action autrichienne à Algésiras et l'attitude nouvelle de la Hongrie à l'égard de la Triple-Alliance; la réaction de la politique intérieure sur la politique extérieure et la crise possible des rapports diplomatiques.

Le singulier mécanisme constitutionnel de l'Autriche-Hongrie ne permet de discuter les questions de politique étrangère qu'une fois l'an, lors de la tenue des Délégations, quand cet organe du gouvernement commun est appelé à voter le budget du ministère des Affaires étrangères. Ce n'est pas là une des moindres raisons de sa création par les lois de 1867. .

Il y a aujourd'hui deux ans que les Délégations ne s'étaient pas réunies. La crise hongroise, qui a si violemment secoué la monarchie, a empêché leur tenue l'an passé. L'empereur-roi a promulgué le budget commun par un acte unilatéral du pou

puis de la Hongrie, s'est fait sentir sur le gouvernement commun. L'année 1905 en Autriche-Hongrie est une année de gouvernement absolu, tempéré par l'indécision générale et l'incertitude du lendemain.

La Délégation hongroise arrivait cette année à Vienne avec un personnel en grande partie nouveau. La victoire du parti de l'indépendance nécessitait ce changement. Et il devenait donc fort intéressant de savoir quelle attitude la majorité d'aujourd'hui allait prendre dans ces débats touchant la politique étrangère. La question avait d'autant plus d'intérêt qu'en Qu987. Dipl. et Col. – T. XXII. — NO 227. – Jer AQUT 1906.

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plusieurs occasions on avait pu voir la presse hongroise, amie du gouvernement, attaquer le comte Goluchowski, critiquer sa politique vis-à-vis de la Serbie, parler avec acrimonie de l'Allemagne, dénoncer la germanisation du personnel diplomatique. Dans quelle mesure ces articles reflétaient-ils l'opinion des députés et des milieux gouvernementaux, c'est ce que les débats de la Délégation hongroise vont nous apprendre. Ils ont été amples à souhait, tant à la commission des affaires étrangères qu'à la séance plénière de la Délégation hongroise, où vingt orateurs ont pris la parole et c'est ce qu'ils ont dit que nous voulons ici analyser !.

Depuis quelques jours, les journaux parlaient de la grande attaque qui se préparait contre le ministre des Affaires étrangères commun, le comte Goluchowski; les Hongrois lui reprochent d'être tout à la fois trop et pas assez intervenu dans les affaires intérieures hongroises, comme le remarqua le délégué Franz Nagy, le seul des orateurs qui défendit franchement et avec chaleur la personne du ministre. Il ne s'est pas inquiété, dit-on, des exigences de la constitution hongroise en concluant les traités de commerce sans attendre le vote du Parlement hongrois : au point de vue du droit constitutionnel, certains délégués, – tel M. Karl Kmety, - estiment que les ministres communs sont ministres de l'Etat hongrois (en même temps du reste que de l'Etat autrichien) et comme tels tenus au respect des lois hongroises. D'autres, comme le comte Goluchowski, le ministre-président, Dr Weckerlé, ou M. Franz Nagy, pensent que toute la responsabilité incombe seulement au ministère hongrois; il existe un gouvernement commun, indépendant du gouvernement hongrois, qui n'est pas obligé d'examiner si le gouvernement hongrois observe ou non les lois hongroises ; même si la violation de la loi constitutionnelle est claire, le gouvernement commun est en quelque sorte couvert par le gouvernement hongrois seul responsable. En l'espèce, les traités de commerce ont été conclus sans que le Parlement hongrois intervienne, en violation de l'article 30

1 Toutes les citations de discours sont faites d'après le compte rendu analytique de la Neue Freie Presse de Vienne; séance de la commission des affaires étrangères du 18 juin ; no du 19, Morgenblatt, p. 4 à 7 ; séances de la Délégation des 25, 26, 27 juin 1906, ne du 25, Abendblatt, p. 6; du 26, Morgenblatt, p. 2 à 5 ; du 26, Abendblatt, p. 1 à 3 ; du 27, Morgenblatt, p. 4 à 5; du 27, Abendblatt, p. 3; du 28 juin, Morgenblatt, p. 6 à 7. - La langue originale des discours est le hongrois, sauf pour les délégués croates, qui peuvent parler en croate.

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de la loi de 1899 et des lois constitutionnelles ; mais leur pro

commun, mais les gouvernements respectifs de l'Autriche et de la Hongrie.

Seulement on peut traiter la question au point de vue non plus juridique, mais politique : si le ministre commun n'était pas obligé constitutionnellement d'intervenir, politiquement, disaient les orateurs qui l'attaquaient, il aurait pu et dû agir et ne pas conclure les traités, sans l'intervention régulière de la loi hongroise. A cela le ministre a répliqué qu'il fallait traiter dans l'intérêt économique de la monarchie.

Mais ce que l'on a reproché le plus au ministre, c'est son action, vraie ou prétendue, pendant la crise hongroise, contre les prétentions de la Hongrie : les uns ont pensé que o'était lui qui avait conseillé l'extraordinaire accueil fait aux cinq chefs de la coalition quand l'empereur-roi les avait mandés à Vienne ; d'autres l'ont accusé d'avoir inspiré l'esprit de résistance qui souffla un temps dans l'entourage de l'empereur.

En réalité, c'est cette attitude qui a motivé l'assaut mené contre lui. Il s'en est défendu avec chaleur et, à la commission, où il pouvait parler en allemand (il ignore le hongrois), il a protesté contre les légendes qui ont couru et s'est élevé contre l'appellation de « persécuteur de la Hongrie » qu'on lui a donnée.

Malgré cela, les délégués étaient venus avec leur opinion faite. Et les discours, sauf celui de M. Franz Nagy, étaient tous animés d'un esprit plus ou moins agressif.

La Neue Freie Presse donnait de ces séances l'impression suivante :

Si on a pu dire de la séance d'hier qu'elle avait été pour le comte Goluchowski une voie douloureuse !, de celle d'aujourd'hui on peut dire qu'elle rappelle les exécutions populaires des villages des Alpes bavaroises; cinq heures durant il a supporté les tortures que peut souffrir un ministre commun, qui n'est exposé que temporairement aux attaques parlementaires... Le ministre ne peut même pas recueillir sans intermédiaire les attaques âpres et sans égard dirigées contre lui, mais par suite de son ignorance de la langue hongroise, il est forcé de se faire chuchoter aux oreilles par un fonctionnaire de son département les critiques tombant des lèvres des délégués. Peut-être ces attaques perdent-elles de leur force par leur traduction, et le comte Goluchowski, par suite, peut-il peut-être encore conserver quelque doute sur la nature méchante qu'affirment ceux

1 Exactement une route où l'on passe entre deux rangs de soldats qui vous frappent de verge (Spiessenlaufen). C'est M. Franz Busath, du parti du peuple, qui a employé cette expression.

qui, connaissant pleinement la langue hongroise, parlent de ces attaques comme uniques dans l'histoire de la Délégation hongroise'...

Si l'on pense enfin à une petite scène, qui ne sera fixée dans aucun protocole sténographique des débats parlementaires, et qui s'est jouée dans la séance du matin de la Délégation, on aura épuisé le contenu de ces débats. Le délégué Franz Busath, du parti du peuple, rappelait daas le cours de son discours qu'il était constaté qu'une solidarité d'intérêt et d'autres choses existait entre le comte Goluchowski et le ministère précédent du baron Fejervary et de « ses gens», comme s'exprima l'orateur. Le baron Fejervary et « ses gens » auraient déjà tiré les conséquences de leur conduite politique et auraient disparu de la scène politique. Il est à espérer, dit l'orateur, que le comte Goluchowski fera de même dès qu'il remarquera le sentiment que l'on éprouve à son égard. « Démission ! Démission! » ce cri retentit de la bouche de six ou huit délégués proches de l'orateur et sur les autres bancs on approuvait, ce qui peut bien étre indiqué comme un symptôme des relations entre le ministre des Affaires étrangères et la Délégation hongroise 2...

Ce fauteuil de ministre fut durant trois jours une véritable chaise de tortures et de souffrances; à peu de pas, sur un autre fauteuil était assis le Dr Weckerlé, plein d'embonpoint et de forces. Autour de ses lèvres se jouait un sourire à peine sensible. Le succès remporté par le vote du budget des Affaires étrangères est son succès, et non celui du titulaire présent du ministère. Du commencement jusqu'à la fin de ces séances, le ministre-président eut beaucoup à faire et fit agir l'influence qu'il a sur ses compatriotes, pour qu'après ces trois jours remplis de tracas et riches en incidents de toute sorte arrive un résultat qui est naturel, à tout prendre. Ces débats sur la politique étrangère, où celle-ci n'était qu'un paravent et qui étaient remplis d'attaques personnelles et des manifestations, depuis longtemps retenues, d'une colère qui trouve ses raisons hors de la politiqne étrangère, resteront comme mémorables dans l'histoire des Délégations et pour le titulaire du portefeuille du ministère des Affaires étrangères comme instructifs. Ils ont découvert tous les abimes que doit côtoyer l'habileté diplomatique nécessaire à la direction supérieure et responsable d'une grande puissance européenne 3.

Sans doute, on a accepté de voter le budget des Affaires étrangères *; sans doute aussi, on a rejeté la motion de défiance du

I Neue Freie Presse, 27 juin 1906, Morgenblatt. 2 Neue Freie Presse. 26 juin 1906, Morgenblatt. 3 Neue Freie Presse, 28 juin 1908, Morgenblatt.

4 Seuls des Croates se sont opposés au vote de ce budget; M. Barsic et M. Georg Krasojevic ont voté contre le passage à la discussion : ce dernier a déclaré que tout ce que l'on demandait aux Délégations n'a pour but que «de faire de l'Autriche-Hon< grie un allié plus fort de l'Allemagne » ; qu'en conséquence, il voterait contre. De même, dans son discours en langue croate, du 26 juin, M. Gregor Tuskan déclara qu'il ne pouvait accepter un tel budget : « En ce qui concerne la langue hongroise, « le ministre a montré de la bonne volonté, mais il n'a même pas fait mention de la « langue croato-serbe, comme si ce n'était pas une langue d'Etat. La preuve de ce « fait est cependant que je la parle ici. » Aussi est-il mécontent des déclarations ministérielles, « comme Croate, qui se sent appelé à la conservation des intérêts « croates et serbes... Notre monarchie a tiré les marrons du feu pour l'Allemagne en « Chine, où elle n'a aucun intérêt; pour l'amour de l'Allemagne, elle nous a exposé « à une guerre au Maroc, où notre exportation diminue constamment. La Triplice

comte Eugène Zichy. Mais encore est-il symptomatique qu'elle ait été proposée : le comte Eugène Zichy a joué dans la politique hongroise de ces dernières années un rôle important : c'est lui qui fut chargé par le parti de l'indépendance d'organiser la bataille électorale et, alors que l'opposition ne l'escomptait pas encore, il avait annoncé la victoire à ses amis incrédules; ancien membre du parti national, il avait adhéré au parti de Kossuth en même temps que le comte Apponyi, et c'est ce nouvel adhérent qui fut investi de la confiance du parti. Populaire à Budapest, il a illustré le grand nom qu'il porte par ses fameux voyages en Asie Mineure, à la recherche de l'origine des magyars : dans le palais qu'il vient de se faire construire et qu'il a rempli de tableaux de l'Occident et de bijoux et souvenirs de l'Orient, le comte Eugène Zichy oublie volontiers avec le visiteur, qu'il reçoit comme le savent faire les magyars, les ennuis de la politique pour songer au prochain voyage, où, sans souci des ans, des fatigues et des dangers, il va continuer ses fouilles et suivre ses pistes.

C'est lui qui a pris à la Délégation l'initiative d'une motion de blâme contre le ministre commun ; il critiqua son attitude dans la crise hongroise, le ton de son exposé à l'égard de la Serbie, vis-à-vis de laquelle le « ministre est sûr, parce qu'elle a montré sa sympathie pour la Hongrie », sa politique orientale, son silence même comme en ce qui touche « les efforts hostiles à la Hongrie de la Roumanie, où l'on prend comme mot d'ordre celui de l'annexion de la Transylvanie ». Enfin, malgré les prévenances dont l'accabla peut-être avec quelque indiscrétion l'empereur Guillaume ', il constate qu'il y a en

a n'existe que pour accomplir les volontés de l'empereur allemand ; notre intérêt

économique nous commande de nous libérer le plus tôt possible de notre alliance « avec l'Allemagne. L'Autriche veut réparer aux Balkans ses défaites d'Allemagne et « d'Italie. L'Allemagne l'aide en cela, parce que cela aide son « Drang nach Osten », « Mais le mécontentement que l'on constate aux Balkans existe aussi chez nous. C'est « pour cela que l'on devrait d'abord satisfaire en Autriche-Hongrie les diverses

Dationalités et nous pourrions alors intervenir en Macédoine. Le ministre souhaite « que les provinces balkaniques appartenant à la Turquie restent sous le joug turc. « De cela, les peuples des Balkans ne lui seront pas reconnaissants. Nous, Croates < et Serbes, voulons que les Balkans soient aux peuples balkaniques. Le ton avec « lequel le ministre a parlé de la Serbie a froissé le peuple que je représente. Le a ministre a été terrifié par les conséquences politiques et non par les conséquences « économiques du traité d'union douanière serbo-bulgare. Le peuple serbe n'a pas « mérité le langage dont le ministre s'est servi vis-à-vis du gouvernement serbe; « celui-ci n'a fait que son devoir en tenant secret vis-à-vis du Ballplatz l'union « douanière. » Il se plaint encore de ce qu'en certaines villes, l'Eglise soit fermée, parce qu'on ne veut pas laisser passer les croyants au rite grec-uni; il demande l'introduction du rite vieux-slave (Glagolitza) dans les paroisses de Dalmatie et le règlement de la question de l'Institut croate de Saint-Jérôme à Rome.

I L'empereur Guillaume, dans son voyage à Budapest, l'inyita à Potsdam pour

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